‹ Albert BaertsoenChapitre 23 sur 36 · BANLIEUE DE LIÉGE · texte numérisé non relu

BANLIEUE DE LIÉGE

« Ah ! nous comprenons ! Delvin est venu ! » — Insensible aux petites taquineries, Baertsoen travaille d'arrache-pied à sa seconde version. |

Delvin retourna et cette fois fut enthousiasmé. Qui ne le serait comme lui devant la poésie heureuse de cette œuvre où pourtant sont magnifiées une fois de plus les vies et les choses les plus humbles ? Qui ne sexalterait devant l'harmonie brillante de ces tons pénétrés d'or et sans cesse rehaussés d’une dominante rouge, — de ce vieux rouge des Flandres, ce rouge vif

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CHATEAU DE LAERNE ApDp.à Msaroche Gand:

et clair de nos briques, de nos tuiles, des vestes de nos paysans et de nos pêcheurs, de ce rouge cher aux van Eyck, de ce rouge enthousiaste et sans pareil dont

HaAUT-PRÉ

Rubens habillait le géant aux grandes bottes de sa Pêche Miraculeuse..… Et ces mêmes rouges vont reparaître, mélangés à des gris-perles, dans les toiles qui raconteront les splendeurs mortes du château de

Laerne, — devant les fossés duquel l'artiste a peint cet été une série d’altières études.

Tel est l’œuvre de Baertsoen au moment où le peintre atteint l’âge de quarante-trois ans. Nous avons essayé de dire de quelle conscience cet œuvre était né, à quelles hauteurs cette conscience s'est maintenue. Ne pense-t-on pas qu'une telle vie, religieusement vouée à l'art, s'offre en exemple? Baertsoen n'entend donner des leçons à personne. Il admire avec la plus franche sincérité les grands paysagistes belges, ses émules : Claus, Heymans, Gilsoul, Courtens. Il n'aspire point d’ailleurs au dur rôle d’éducateur et estime qu'à cet égard son ami Delvin est sans rival. Mais ne devonsnous pas conseiller à notre jeune génération de réfléchir aux disciplines volontaires qui sont l’inévitable tribut des succès d'un Baertsoen ? Nous ne voulons point ici faire de la morale aux adolescents qui n'ont pas encore quitté l’école de dessin. Mais n'est-il pas temps d'avertir énergiquement les «jeunes » exposants de nos innombrables cercles d'art ? Où sont les gloires des écoles de Tervueren, de Genck, de Termonde ? Quand finira cette débauche d'esquisses, de pochades, de morceaux, de « notes » ? Notre école va-t-elle sombrer dans un universel amateurisme ? L’anarchie, excuse des pires paresses, va-t-elle devenir notre seul idéal ?

Les peintres de figures ont réagi, avec une entente remarquable, bien que toute tradition leur rit défaut, et les droits méconnus du grand art ont été éloquemment revendiqués par nos « décorateurs» : Montald, Ciamberlani, Delville, Fabry. Mais peu compris de la foule des

Nurr sur LE CANAL, (Gand).

artistes, 1ls ont paru inintelligibles surtout aux peintres de paysages. Trop rares parmi ces derniers sont ceux que leur volonté conduit au style. Là pourtant est l'unique antidote contre les virtuosités expéditives, ce danger latent de toute production, — là est l’unique moyen déviter la matérialité outrancière, ce danger toujours vivant dans notre école. C’est pourquoi, il serait tout de même dangereux de dire en fin de compte : « Peu importe la manière ». Il est urgent que les jeunes paysagistes reviennent au style. Il ne s'agit pas de leur imposer intégralement la méthode de Baertsoen et nous ne souhaitons d'aucune manière la répétition continuelle des motifs traités par le maitre. Ce que nous sommes en droit d'exiger de tous, c'est un effort patient dans l'analyse de la nature et un effort soutenu dans le travail reconstructeur.

« C'est beaucoup exiger, dira-t-on, et les qualités de synthèse notamment ne sont point traditionnelles dans l'école. Qui ne sait les reproches adressés par Michel-Ange aux peintres flamands et n'est-il pas vrai que nous avons fort heureusement gardé quelque ressemblance avec nos ancêtres ? »

Je répondrai que Michel-Ange n'avait peut-être pas tout à fait tort en dénonçant notre esprit trop étroitement analytique, et que rien ne soppose au développement de nos facultés de généralisation et de style. Sans doute la volonté requise pour une telle évolution serait grande. Mais si l'art est tenu pour un jeu par Spencer, nous pouvons bien affirmer qu'il n apparaît pas toujours tel aux grands artistes modernes. On peut regretter la fécondité heureuse des époques écoulées ;

mais rien ne nous rendra la grâce insouciante des adolescences. Pour comprendre à quel point Baertsoen a pu souffrir, il suffit de regarder ses traits affinés, son visage estompé de rêverie, de considérer ses yeux

L'EMBARCADÈRE, ANGLEUR

graves, lointains, perdus dans une brume.

Empressons-nous d'a- Jouter que cette expression nest point perpétuelle. Comme on voit briller un toit rouge dans les tableaux mélancoliques du maitre, souvent une joie luit sur cette face pensive.

Mais voici bien le masque d'un artiste moderne luttant contre les dangers del'individua lisme et s'efforçant de recréer Dal) SCORE sonnel vouloir les traditions d'atelier qui rendaient si aisée la production des maitres d'autrefois. Tâchelourde, tâche admirable !

Et quel est l'objet d'une telle passion? Notre beau pays. Il est très inutile de répéter médiocrement les grands maïtres qu'il a inspirés; ceux qui rêvent la gloire de nous le faire mieux connaître doivent tenir haut

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leur esprit et leur cœur. Le paysage d’ailleurs ne saurait atteindre un rang supérieur parmi les expressions d'art, qu à la condition de représenter un idéal supérieur. Ce nest pas assez de faire ressemblant; un portrait de maitre n impressionne pas seulement les contemporains;

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