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Le séjour en Zélande. — Terneuzen, Veere, Middelbourg. — La Grande Eglise d'Audenaerde. — Un grand peintre suédois en Flandre. — Baertsoen à Bruges. — Les interprètes modernes de la beauté brugeoise. — Le charme de la Reine des Flandres. — Les pignons pauvres du quai de la Potterie et la Maison de la Grande Dame au Béguinage.
Suivre Baertsoen pas à pas dans le développement chronologique de son œuvre ne serait plus possible et nous sommes bien obligé d'invoquer à nouveau le scrupuleux mutisme de l'artiste sur les particularités de sa carrière. Nous essayerons néanmoins d'apporter un peu d'ordre dans le classement des tableaux. Ceux-ci vont se multiplier, sans le moindre excès pourtant. Baertsoen a toujours exprimé toute sa pensée sous la forme la plus appropriée. Un tel idéal, tout en exigeant un travail intense, ne permet point une création bien abondante. Mais peut-être ceci nous permettra-t-1l de voir plus clairement dans l'œuvre que nous étudions.
Avant d'aborder la description de l'incomparable portrait de Gand que Baertsoen a tracé en une dizaine de tableaux, parmi lesquels sont ses pages les plus fortes — Les Chalands sous la neige, Le Soir à Gand, et Le Dégel, — accompagnons l'artiste dans quelques villes de Flandre et de Hollande où son instinct, semble-t-il,
lui indiquait des sujets d'étude et de méditation qui, de plus en plus, le rapprochaient de son but idéal.. Pendant plusieurs années — presque immédiatement après les séjours à Nieuport, — Baertsoen travailla en Zélande et particulièrement dans l'ile de Walcheren, promenant son ÆZouse-boaf de Terneuzen à Flessingue, de Flessingue à Middelbourg, de Middelbourg à Veere. Longuement, il interrogeait les vastes nappes d’eau et les cieux immenses; patiemment, 1l pénétrait la passion sourde qui dort dans les petites demeures excentriques. Tantôt c'était la couleur humide des clochers, des digues, des moulins qui l'enchantait,; tantôt c'était l'ombre douce des nuits emplissant les petits ports et transformant les barques clapotantes en petits vaisseaux fantômes … | |
Un été, je rejoignis Baëertsoen à Veere. Pendant toute la soirée, sur son bateau, nous parlâmes de la petite ville paradoxale, de ses maisons aux couleurs de tulipes, de son beffroi tarabiscoté comme une tourelle chinoise, de son énorme église où des régiments français avaient jadis improvisé d'immenses dortoirs. Nous regardions, nous écoutions la nuit. Les lanternes de la grosse tour bâtie à l'entrée du chenal essayaient vainement de percer l'ombre opaque ; et la palpitation insensible du silence ramenait sans cesse l'esprit vers les légendes millénaires du pays, vers les contrées disparues sous les eaux tragiques, vers les cloches englouties qui sonnent matines pour affoler les marins. Et je crois qu'une meilleure connaissance m'est venue ainsi de l’art de Baertsoen. La Hollande lui a fait voir et sentir les féeries joyeuses de la lumière ; il a peint des brouil-
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lards irisés sur l'Escaut ; il s’est promené parmi les maisonnettes rouges et vertes, sur les talus brillants de l'extravagante Zélande ; il a jeté de larges coulées de soleil sur les toits vermillons et les murailles jaunâtres des ruelles. Mais à travers les clartés heureuses, toujours son sentiment nous a mis en contact avec la mé-
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lancolie, avec la fatalité des misères obscures et des deuils dont parlent les pierres muettes.
A Terneuzen, Baertsoen commença un tableau qui ne fut jamais achevé. Mais le dessin servit pour une eau-forte où la force tragique du burin s'est atténuée pour exprimer le charme de cette petite ville fluviale, disposée en frise derrière son vestige de rempart, avec des barques et des moulins coquettement rangés. Deux
Impasses furent peintes à Middelbourg, (l'une datant de 1898 appartient à M. Gabriel Mourey) avec les rouges, les bruns, les bleus en demi-teintes des vieilles maisons. De Veere, Baertsoen rapporta deux tableaux : une Eglise de Veere (collection Samuel-Kleeberg) traitée au fusain et légèrement aquarellée de vert sombre, avec une magistrale entente des grandes masses d’architecture, et un /Vocfurne où le petit port s'éclairait d'une lune argentée, — tableau photographié, mais perdu on ne sait comment, et qui avait son importance dans la marche toujours ascendante de l'artiste car 1l ouvrait une série de Vuzits admirables. |
Les cieux et les eaux de Hollande avaient exercé la peinture de Baertsoen à plus de fluidité et le coloris des maisons Zzélandaises devait élargir la gamme de sa palette. Mais ce pays grave, puritain, où la population des petites villes (et souvent des grandes) est ouvertement hostile aux artistes, ne modifia point sa mélancolie foncière. Un jour, Baertsoen faillit être assommé à Middelbourg pour avoir eu l'audace de chasser un. gamin qui le harcelait. Plus tard 1l manqua s'attirer les plus désagréables aventures en dessinant à Amsterdam. Ces incidents ne sont pas pour faire voir un pays en rose. Dois-je dire que Baertsoen néanmoins, comme tout vrai peintre, aime profondément la Hollande? Il y fit de nombreuses études et c'est la seule contrée qu'il ait à la fois peinte et gravée en dehors de la Flandre. Nous verrons à quel point elle inspira son génie d'aquafortiste.
ses séjours dans l’île de Walcheren toutefois ne le détournèrent que momentanément de la terre flamande.
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Il revint bientôt travailler à Gand, Bruges, Courtrai, Audenaerde. — Audenaerde! qui songe à peindre à Audenaerde ? De rares touristes vont admirer la dentelle architecturale du merveilleux hôtel de ville et visiter les deux églises; parfois aussi jettent-ils un rapide coup d'œil sur l'hôpital où d’aimables béguines montrent les fastueuses tapisseries audenaerdaises du xvII° siècle. Mais ils ignorent les beautés de la ville, cachées au coin des ruelles, au pied des gros clochers, au tournant de l'Escaut.… |
Baertsoen a condensé toute cette poésie dans une œuvre : la Grande Æglise surgissant d'un amas de petites maisons. Le dessin remonte à une dizaine d’années et a servi récemment à l'exécution d'une eau-forte, Saisissante entre toutes. Le dessin lui-même est de la plus impressionnante beauté. Il fut acquis par M. Goeminne, de Deynze, mort aujourd'hui et à la mémoire de qui nous devons un rapide hommage. Ce n'était qu’un modeste fabricant, mais passionné d'art, et pour qui les seules fêtes de la vie étaient de pouvoir acquérir un tableau, un dessin, une sculpture, une eau-forte. Les meilleurs artistes belges étaient représentés dans sa collection, et le dessin de la Grande Eglise figurait à la plus belle place... On se plaint souvent avec raison du manque d'intellectualité de notre race. En revanche que d'énergies profondément et sainement artistiques elle recèle !
Les peintres ont témoigné jusquà présent d'une certaine indifférence à l'égard d'Audenaerde. Ne le regrettons pas trop bruyamment. On sait avec quelle indiscrétion ils nous imposent leurs perpétuelles redites
quand, à la suite de quelque grand artiste, ils s'abattent sur une contrée ou dans une ville pittoresque. En a-t-on peint des sapinières campinoises, des allées de charmes jaunis à la suite de Dubois et de Boulenger | En a-t-on reproduit des cours rutilantes et des intérieurs avec vieux tic-tac, à la suite de De Braekeleer | En avons-nous subi des canaux, des ponts vermoulus, des béguinages, depuis les premiers succès de Baertsoen |! Si encore ces épigones apportaient à leur besogne un peu de cette charmante bonhomie que Baertsoen me signalait chez son ami Fritz Thaulow! L'histoire est trop Jolie pour que je me prive de la raconter.
Le peintre gantois mena un jour le peintre suédois à Audenaerde. « Il y a-t-1l de l'eau dans cette ville ? » demanda Thaulow à Baertsoen. — « Oui », répondit celui-ci. « Vous savez que je ne peins plus que des rivières coulant vite? » reprit Thaulow. — « Je promets que vous trouverez votre affaire, mais vous regarderez bien un peu les monuments et les maisons de la ville, n'est-ce pas?» — « Soitr. — Voilà les deux amis déambulant dans la cité morte, admirant en connaisseurs ses curiosités diverses. Mais une inquiétude tourmentait le peintre scandinave. — « Vous m avez promis de l'eau » dit-il tout à coup au peintre de Gand. — « Voici, » répondit Baertsoen, en arrêtant son compagnon devant un petit canal sommeillant. Le bon visage de Thaulow prit une teinte sombre. — « Mais vous m'avez trompé! s’écria-t-il. Audenaerde ne vaut rien |! » — « Rassurez-vous, s'empressa de dire l'artiste flamand. J'ai mieux à vous montrer ». À quelques mètres de là, les eaux détournées de l'Escaut faisaient
TAISONS SUR L'EAU App. à M. Rouché, Paris.
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