‹ Albert BesnardChapitre 10 sur 39 · ETUDE AU PASTEL · texte numérisé non relu

ETUDE AU PASTEL

Manche. Il trouva beaucoup de charme à la peinture anglaise. — « Là-bas, m'a-t-il dit, le talent est rare, mais, en comparant « les deux peuples, on chercherait peut-être longtemps avant de « de trouver des artistes équivalents à quelques hautes person- « nalités de la Grande-Bretagne. Les Anglais montrent un don « précieux : la rêverie, dont l'essence — quand elle n'est pas « niaise — est plus élevée, plus noble, plus émue et plus émou- « vante que la nôtre. Dans la stricte acception du mot, leurs « coloristes sont plus peintres qu'en France; ils dessinent avec « de la couleur. »

« Le séjour à Londres était coupé par de courts voyages à Paris, où l'on s'attardait aux expositions impressionnistes. Et, l'œil rempli de ces visions claires, on revenait grisé par des lampées de soleil, hypnotisé par une sincérité exacerbée, conquis par des audaces parfois maladroites mais toujours honnêtes.

« Très éprise de modernité, la jeune femme attisait l'enthousiasme de son mari dont la soif de vérité grandissait de jour en jour. Et puis, là-bas, le ménage vivait fort retiré, sortant rarement, ne recevant jamais. Pas de visites inutiles, pas de conseils troublants, pas de journées déchiquetées par les servitudes mondaines. Rien, par conséquent, ne venait ralentir le travail parfois douloureux qui s'opérait dans l'esprit de l'artiste et qui devait amener l'éclosion d'un des talents les plus personnels du siècle. »

Voici quelques-uns des éléments artistiques et moraux dont s'est constituée peu à peu l'individualité féconde et puissante d'Albert Besnard. Il en est d'autres qu'il n'importe pas moins de dégager, avant d'aborder l'étude de son œuvre.

Car, les conceptions d'un grand peintre, d'un grand poète, il se peut que d'autres peintres, d'autres poètes les aient portées en eux, comme des rêves, sans cesse en fuite devant leur impuissance à les saisir, et qui ont fini par s'évaporer, laissant dans l'atmosphère d'une époque une sorte d'obsession, un sillage

lumineux. Mais à ceux-ci et à ceux-là faisait défaut la science de leur métier qui leur eût permis de dire dans une langue parfaite les pensées, les émotions, les visions qui les hantaient, jusqu'au jour où quelqu'un est apparu, capable de leur donner une forme définitive, la vie, en un mot de les personnifier par des mots, des couleurs et des lignes. Tout grand artiste aujourd'hui, après des siècles et des siècles de culture et de civilisation, est un résultat. D'où la difficulté de le situer précisément dans son univers, de déterminer sa place, surtout lorsqu'on se trouve en présence d'un talent aussi complexe que celui-ci, d'une œuvre aussi étendue, aussi diverse que celle-là. Mais est-il rien de plus passionnant qu'une analyse de ce genre : dégager l'apport individuel du tempérament, l'action ou la réaction des milieux, la façon dont s'élabore l'originalité ; montrer comment l'artiste s'assimile les traditions de son art en général et de l'art de sa race en particulier, quelle route fut la sienne vers les conquêtes fécondantes de son labeur, d'où il est venu, où il va, la portée qu'exercent ses créations sur ses cadets, et jusqu'à quel pointées créations correspondent à l'âme de son temps, reflètent, en les magnifiant, les pensées, les rêves, la manière de sentir, de vouloir, de désirer, de rêver de ses contemporains, selon le champ d'expériences qu'il s'est choisi librement ou dans les limites duquel son hérédité, son éducation première, un grave événement sentimental, mille circonstances extérieures, mille accidents, l'ont fait entrer, et qui devient son royaume.

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