‹ Albert BesnardChapitre 11 sur 39 · LE PORT D'ALGER · texte numérisé non relu

LE PORT D'ALGER

De quel artiste, d'hier ou d'aujourd'hui, pourrait-on, en effet, prétendre qu'il ne doit rien ni ne se rattache à personne, qu'il est né de soi seul, miraculeusement, par l'opération de quelque Saint-Esprit, fleur prodigieuse éclose dans le vide, ne se reliant par aucune racine à aucune source de vie T Rien ne s'engendre soi-même, rien n'échappe aux lois éternelles de la nature. Nier le passé ou le mépriser, c'est, de la part d'un artiste, le plus criminel blasphème, la plus funeste aberration, et ceux-là mêmes qui parurent, aux yeux de leurs contemporains, s'en rendre coupables ou en être victimes, on découvre plus tard qu'ils ne sont — malgré les allures de révolutionnaires qu'ils affectaient de leur vivant ou qu'on leur attribuait, — que les continuateurs de leurs devanciers, les conservateurs des plus précieuses traditions de l'art de leur race, enrichies par eux de nouvelles conquêtes et des trésors de leur vision personnelle et de leur sensibilité. Dans l'art comme dans la vie, il y a la Course du Flambeau.

Mais développer ses dons naturels selon le sens le plus direct et le plus harmonieux, se choisir son maître ou ses maîtres, celui ou ceux dont les leçons et l'exemple vous seront le plus profitables, apprendre ensuite, après avoir longuement contemplé les reflets du monde dans le miroir des chefs-d'œuvre,

à en regarder la réalité avec ses propres yeux, acquérir, en môme temps, la connaissance de son métier — qui donc n'a besoin, quand il en aurait pour cent mille francs, disait Ingres, d'en acheter encore pour deux sousT — se créer sa technique, ses moyens d'expression, tout cela exige une intelligence, un sens critique, un enthousiasme, une abnégation, une volonté dont bien peu, toute question de tempérament et de dispositions naturelles mise à part, sont capables. Puis, il y a les hasards, favorables ou contraires, les tentations du succès facile, de l'orgueil professionnel, l'entraînement des milieux où l'on se trouve mêlé, la séduction de la mode, les fluctuations du goût; quoi d'étonnant que tant d'artistes se satisfassent d'un à peu près d'originalité qui n'est que l'exagération de tels ou tels procédés en faveur, d'un à peu près de talent qui n'est que de l'habileté, de cette espèce de médiocrité brillante qu'enseignent à leurs bons élèves, selon des formules connues, les écoles officielles et les académies constituées.

Cet enseignement superficiel et conventionnel, cet enseignement de l'École que condamnait M. Ingres lui-même, s'écriant : « N'allez donc pas à l'École, car je vous le dis, je le sais, c'est un endroit de perdition » Besnard le reçut bon gré mal gré, mais il le reçut, heureusement, trop tard. Les pages qu'il consacrait naguère à la mémoire de son « ami et maître », Jean-François Brémond, suffiraient à le prouver, si l'on n'avait tant de peine, quoiqu'on prétendent les partisans de l'École de Rome, à trouver dans son œuvre les traces d'une action réelle exercée par le classicisme académique. Ce Jean Brémond était élève d'Ingres, « bien qu'à vrai dire, comme le faisait très finement observer un jour M. Henry Lerolle, il ait été le moins élève des élèves d'Ingres. » Mais il était, comme son maître, « possédé de la volupté du contour. » — « Une charmante fille qui posait pour M. Ingres, raconte Amaury-Duval, me disait un jour : « Si « vous saviez tous les cris d'admiration qu'il pousse quand je « travaille chez lui... j'en deviens toute honteuse... Et quand je

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