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PROCESSION DES SEIGNEURS DE \)AUHALLAN

Fragment.

par sa mère qui accueillit avec des larmes sa décision définitive de faire de la peinture. La pauvre femme avait d'autres espérances pour son Albert, et le choix d'une carrière où elle avait trouvé elle-même de cuisantes déceptions, causa l'écroulement d'échafaudages féeriques illuminés des plus brillants feux de Bengale.

« Elle se résigna pourtant, et envoya le jeune homme chez un vieil ami de la famille. M. Jean Brémond — mort maintenant, — n'avait aucune notoriété; il est aujourd'hui encore assez inconnu, malgré sa remarquable décoration de l'église de la Villette qui mérite mieux que l'oubli dans lequel elle est laissée.

« Le maître exerça une influence prépondérante sur l'élève. Les impressions de jeunesse sont bien vivaces, et, bonnes ou mauvaises, il est à peu près impossible de les effacer complètement. Aussi retrouve-t-on facilement chez Besnard les premières empreintes de ces jeunes années.

« Un tempérament d'ailleurs, ce Brémond. Quoique élève d'Ingres, il admirait d'enthousiasme Delacroix; il possédait le respect de la liberté cérébrale, l'horreur du parti pris, la haine de la formule, l'amour de l'indépendance. A ce contact intelligent, Besnard se prit de passion pour le dessin tout en embrassant le culte de son professeur pour la couleur et les coloristes. Sa vision naïve alla à la vérité avant d'avoir été troublée par des théories artistiques dont la sincérité d'intention ne supprime pas quelquefois la fausseté du fond. Avec une fraîcheur d'impression que fanent trop vite l'étude, les discussions, les doutes, les hésitations, il comprit les beautés des écoles les plus opposées et admit chez un peintre, certains défauts, chez un autre, certaines qualités que, plus tard, le sectaire aurait obstinément refusé de reconnaître. Il se forma ainsi, non seulement le goût et le jugement, mais il apprit encore les côtés techniques du métier, car c'est de M. Brémond qu'il tient sa faconde peindre en grisaille colorée de glacis.

« Poussé par sa mère qui tenait à placer son fils sous « une « autorité plus sévère », Besnard, à seize ans et demi, entra à l'atelier de Cabanel.

« L'artiste se trouva désorienté par un enseignement radicalement différent de celui qu'il venait de quitter. Il ne fit rien de bon. Il passa chez Cornu, revint chez Cabanel, toujours hésitant, troublé, inquiet, gâchant son temps, inapte à un travail suivi, abandonnant le lendemain la voie suivie la veille, découragé, mécontent de lui et des autres. Aux Beaux-Arts on tenait du reste en médiocre estime le talent du « petit Besnard », comme l'appelaient ses camarades. Sa vie réglée, son extérieur soigné, ses manières un peu féminines, sa réserve distinguée, ses idées bizarres, détonnaient et étonnaient. Monchablon, Guérin, Bourgeois, Benjamin Constant, Maillard, Chartran, qui remportaient des succès à l'École, ne voyaient dans ce mince et frêle jeune homme au col droit, à la mise correcte, à la voix douce, aux cheveux soigneusement peignés, qu'un bon garçon, sympathique quoique passablement étrange, mais... pas autre chose : l'avenir du peintre les faisait sourire.

« Besnard était un être à part, il est vrai. On ne le rencontrait jamais à Bullier; il ne prenait ses repas ni chez Laffite, ni chez Laveur; il s'attablait rarement à la crémerie de Buci; il ne flânait pas à la musique du Luxembourg; il vivait à l'écart, très tenu par sa mère qui dissimulait mal cette inexplicable jalousie maternelle dont souffrent tant de fils. Elle continuait à voir un gamin dans l'homme qui lui demandait l'autorisation de sortir le soir et qui, à sa rentrée, l'embrassait en tremblant quand il s'était attardé après minuit, ainsi que Cendrillon, inquiet de ces douze coups qui vibraient solennellement dans la nuit sur un ton rogue de reproche. »

Le joli portraitl et comme il est conforme à la fine et rêveuse image où le futur peintre du Portrait de Famille — il avait alors dix-huit ans — a fixé ses propres traits, visage de tendresse et de réflexion, qu'éclaire une si charmante ignorance de la vie, profil de sentimental, et de volontaire en même temps, sous la toque de velours dont Delacroix a coiffé son Hamlet.

ALBERT BKSNARD A dix-huit anj

Le profil du Besnard d'alors, ou de deux ou trois ans plus tard, nous le retrouvons encore dans la Procession des Seigneurs de Vauhallan, près Palaiseau, où il s'est peint lui-même, en compagnie de ses amis Henry Lerolle, Alfred Lenoir et Forain. C'est lui que l'on voit passer, en longue robe austère, le cou et la tête emprisonnés sous la capuce monastique, — rappelez-vous la figure de Dante dans la fresque de Giotto au Musée National de Florence! — donnant la main droite à une belle jeune fille couronnée de fleurs (la Béatrice des rêveries néo-platoniciennes, où se complaisait sa jeune imagination, tout imprégnée de lectures poétiques et si passionnément attachée à toute évocation des choses d'autrefois), et s'appuyant de l'autre à l'épaule d'un page.

Et jetez un regard ensuite sur la délicate aquarelle où revit le souvenir de cette mère à l'affection si ardente et si jalouse. Ce que nous savons d'elle et de la manière dont elle éleva son fils, ce que nous connaissons de leur vie intime, n'explique-t-il pas la durable prédilection de Besnard pour certains gestes, pour certaines expressions de féminité, la persistance en lui de cette sentimentalité familiale, toujours vibrante et vivante, et dont la décoration de la chapelle de Berck demeure la manifestation la plus généreuse et aussi la plus émouvante.

Mais laissons de nouveau la parole à Frantz Jourdain :

« Incapable de résister à la tyrannique influence de madame Besnard que l'avenir inquiétait et qui rêvait maintenant pour son fils les gloires officielles, Albert concourut pour le prix de Rome en 1874. Il monta en loge sans entrain, dans la disposition d'esprit du collégien mis aux arrêts, qui songe — le cœur gros — à la campagne enciélée, aux blés piquetés de coquelicots et de bluets, aux oiseaux jaseurs, aux plaines de velours, aux routes dorées par le soleil, à la liberté et au grand air.

« Le jeune élève s'appliqua; il se musela l'imagination, dissimula ses qualités personnelles, apprit par cœur le formulaire du sublime, peina deux mois sur la Mort de Timophane, tyran

de Corinthe , et commit un tableau parfaitement mauvais. Il décrocha le prix.

« Ce prix ne fut pas discuté, mais il étonna. En effet, à de rares exceptions près, les futurs Romains sont connus deux ou trois ans à l'avance. C'est une fonction, un sacerdoce tacitement aeceptés par tous, depuis le portier de l'école jusqu'au patron. Mais lui, le « petit Besnard »T... Jamais on n'avait prévu qu'il irait un jour coucher à la villa Médicis. Et voilà qu'il attrapait la timbale comme ça, du premier coup, sans noviciat, sans crier gare! Quel drôle de corps!

« Décidément, les traditions s'en allaient. On fut inquiet et troublé aux Beaux-Arts.

« Le lauréat, lui, resta un peu étonné du résultat du concours; il s'en montra presque fâché. Un frais portrait de jeune fdle, envoyé par lui au Salon, venait d'obtenir une troisième médaille; l'attention avait été attirée sur l'auteur, et les commandes commençaient à connaître le chemin de l'atelier. Quitter dans un pareil moment Paris pour l'Italie, ce n'était pas tentant, et le départ ne fut pas gai.

« Le séjour à la villa Médicis causa à Besnard une pénible déception. Dans ce couvent laïque, les idées empestaient le moisi; les discussions cachaient difficilement des inimitiés de boutique; les conversations l'appelaient les potinages de province. Partis de France pleins d'ardeur et d'enthousiasme, la gaieté aux lèvres, la jeunesse au cœur, les élèves, irritables et grognons maintenant, semblaient s'étioler, empoisonnés par cette mal'aria morale à laquelle résistent péniblement les tempéraments les mieux doués.

« D'autre part, les rapports du nouveau pensionnaire avec le directeur de l'Ecole de Rome manquèrent de charme. D'instinct, M. Lenepveu devinait qu'il réchauffait un ennemi dans sa robe de chambre aux broderies vertes, et il ne tenta aucun effort pour voiler ses dispositions peu bienveillantes envers cet étrange Grand Prix qui sentait le roussi.

Vf"" GORGKS

« A l'expiration de sa peine — le 29 décembre 1879 — Besnard quitta Rome, rompant avec l'usage traditionnel qui est d'attendre le mois d'avril pour revenir en France. Cet empressement insolite plut médiocrement à l'Académie qui, de ce chef, garda au jeune homme une sourde rancune.

« Et bien injuste aussi, devrais-je ajouter, car il existait deux circonstances atténuantes en faveur de cette évasion : la mère de l'artiste se mourait à Lyon du mal qui devait l'emporter quelques mois plus tard, et sa fiancée l'attendait pour conclure un mariage décidé depuis trois ans.

« C'est en effet en 1875, à Rome, qu'Albert avait été présenté à la fdle du statuaire Dubray. Une gentille idylle, que Besnard appelle « la grande joie de sa vie », s'était vite ébauchée, et il avait été solennellement convenu que les deux jeunes gens se marieraient le jour où le pensionnaire de la villa Médicis aurait vidé la coupe strictement réglementaire des délices imposées aux lauréats par le Gouvernement.

« Tous ceux qui suivent les expositions du peintre connaissent les traits de la jeune femme, car on retrouve fréquemment, aussi bien dans les pastels de Besnard que dans ses peintures décoratives, dans ses aquarelles comme dans ses tableaux, cette tête caractéristique dont l'éclatante beauté conserve une allure typique fort peu parisienne, dans le sens mièvrement mondain de l'épithéte. (Ces notes de Frantz Jourdain datent de 1888.)

« Madame Albert Besnard possède, elle aussi, un exceptionnel tempérament d'artiste, et son original talent de sculpteur nous réserve, sûrement, d'intéressantes surprises. Elle a dû exercer une sérieuse influence sur son mari. Je n'affirme rien, car je suis tenu, dans cette appréciation absolument personnelle, à ne m'appuyer que sur des hypothèses, des rapprochements vagues, des données incertaines. Ayant perdu de vue mon ami pendant son séjour en Italie et le voyage en Angleterre qui suivit son mariage, il m'est impossible de porter, à ce sujet, un jugement définitif. Aujourd'hui la communauté d'idées est telle, entre ces

deux êtres, qu'il est bien difficile d'analyser séparément le cerveau de chacun, de synthétiser des tendances communes pour trouver la dominante spéciale à l'un et à l'autre. Toutefois, en observant la décision, l'énergie et l'audace intellectuelle de la jeune femme, en notant son horreur du déjà vu, la crânerie honnête de ses opinions, sa méprisante indifférence pour les divinités promues à l'ancienneté, en constatant en même temps l'évolution accentuée qui s'opéra chez Besnard à partir de 1879, on accepterait assez volontiers la possibilité d'une pression latente, mal définie, mais réelle et puissante, en somme.

« En tous cas, le retour à Paris marqua, dans le talent du peintre, le signal d'une marche en avant, franche et hardie.

« Ses envois de Rome — il faut le confesser — étaient restés noyés, pour la plupart, dans la banalité proverbiale de ces sortes d'exhibitions qui rappellent, par bien des côtés, les enseignes des calligraphes.

« Dans la Source, tableau noir, sans air, d'un intérêt nul, on ne trouvait que la préoccupation de fignoler une page d'écriture, la recherche d'une virtuosité puérile. Un an plus tard, le Saint Benoît ressuscitant un enfant laissait percer un vague désir de sincérité. La peinture reste toujours fumeuse, mais l'œuvre est mieux vue, plus naïvement sentie. L'envoi qui suivit — une vaste esquisse représentant l'Entrée de François Ier à Bologne après Marignan — renfermait, sous un fatras d'allégories et de panaches académiques, d'assez réelles qualités : l'imagination, l'intuition de la composition, le sens de l'arrangement.

« A la dernière année, changement brusque de vision, tentative d'un esprit inquiet qui comprend la stérilité de ses efforts et qui se révolte contre le régime auquel il est soumis, mais sans but déterminé, sans volonté arrêtée.

« Après la Défaite est une œuvre remplie de qualités et de défauts ; elle est décousue , fougueuse , inégale , passionnée, romantique, vibrante, littéraire; elle est bien le reflet de l'état psychologique et troublé dans lequel se débat l'élève de Rome.

H"" ROGKR JOURDAIN

Qu'allait-il sortir de cette crise? Qu'allait devenir l'artiste? Un Robert Fleury, coloriste et philosophe, ou un Laurens rêveur, plus poète qu'historien, plus mystique qu'archéologue ?

« Moins que tout autre, Besnard eût été capable de répondre.

« En rentrant en France, il reprit vite pied. Froidement, il considéra ce qui avait été accompli en Art depuis son départ, et des doutes l'envahirent de nouveau, angoisseux et désespérés. Puvis de Chavannes prenait son sublime essor ; Bastien-Lepage forçait les admirations longtemps rebelles; Gervex remportait ses premiers succès; Duez devenait célèbre; Cazin imposait sa mélancolie sereine ; Roll poussait triomphalement de l'avant, soutenu par son énergie combative; Degas se laissait découvrir, et le public, ahuri, dérouté, n'osait plus se tordre de rire devant Manet que le ruban rouge dotait subitement de talent. »

On était en 1879, c'est-à-dire en pleine bataille impressionniste; Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, M™ Morisot luttaient pour le triomphe d'un idéal nouveau. Aux conquêtes de Corot, de Courbet, de Manet, aux apports des peintres naturalistes, « à qui nous devons, dit Théodore Duret, l'étude du plein air, la sensation non plus seulement des couleurs, mais des moindres nuances des couleurs, les tons, et encore la recherche des rapports entre l'état de l'atmosphère qui éclaire le tableau, et la tonalité générale des objets qui s'y trouvent peints, venait s'ajouter l'influence de l'art japonais. »

Qu'on imagine les hésitations, les inquiétudes d'un jeune peintre, tout frais débarqué de Rome et tout imbu, quoiqu'il en ait, des sacro-saints principes de l'art officiel, des fausses traditions pompeuses, de ce qu'on appelait encore avec emphase « le Grand ArtT » Où donc était la vérité? Qui donc avait raison? Nous le savons aujourd'hui, mais alors! Comment, dans ce tumulte d'idées, de théories, d'œuvres contradictoires, ennemies, se frayer un chemin? Sous quelle bannière se ranger? Quels dogmes accepter, à quelle discipline se soumettre?

« Mais l'éducation première de Besnard, continue l'auteur de l'Atelier Chantorel, l'avait disposé à examiner sans animosités préconçues les manifestations les plus opposées à ses tendances personnelles. D'une facilité d'assimilation extrême, suprêmement intelligent, nerveux, impressionnable, enthousiaste, le jeune homme s'intéressa vite à un mouvement qui différait si complètement de l'immobilité cadavérique dont il avait longtemps souffert. Il étudia, compara, admira de bonne foi et se laissa d'autant plus facilement entraîner dans une voie nouvelle que rien ne contrebalançait l'influence des impressions ressenties. Les camarades, qui n'avaient pas trouvé dans les envois annuels les progrés scolaires convenus, considéraient l'arrivant avec une commisération mal dissimulée — comme une sorte de fruit sec. L'Institut, de son côté, tenait en quarantaine cet indépendant, regardant de haut cet élève inexplicable, d'un talent décousu, sur lequel on ne pouvait décemment compter, fantaisiste dont la facilité ne prouvait en somme que de la légèreté et un manque de pondération déplorable. Aucuns liens ne retenaient donc Albert Besnard à une école avec laquelle il n'avait contracté qu'un mariage de raison.

« La rupture eut lieu sans secousses, sans explications bruyantes.

« Plusieurs bustes avaient été commandés à Londres à madame Besnard. Le jeune ménage s'embarqua pour l'Angleterre où il s'installa deux années entières. Pendant son séjour chez nos voisins, mon ami peignit, entr'autres, le portrait de lord Wolseley, de sir Bartle Frère, de l'amiral sir Edmund Commerwell, du général sir Henry Green, portraits qui s'éloignent franchement des formules académiques et ne rappellent en rien les joliesses proprettes, médaillées avant même l'envoi du Salon. Beaucoup de vie, beaucoup d'accent dans ces peintures, dont le premier mérite est de souligner le caractère du modèle, de représenter des anglais, et non les premiers personnages venus.

« Besnard ne perdit pas son temps de l'autre côté de la

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