LE TRAITEMENT DES SIMPLES
Décoration de l'Ecole de Pharmacie.
du public, et, il faut bien le dire aussi, des artistes et des critiques eux-mêmes, elle apparaît audacieuse et imprévue. Qu'était-ce au moment où elle sortait de l'atelier du peintre toute chantante dans la polyphonie neuve des lumières, des reflets qui s'y jouent, chatoient, s'y combattent, s'y accordent, s'y fondent en une si harmonieuse splendeur T Quelle impression produisait-elle? Déconcertante, peut-être, sûrement même; incohérente, je ne puis le croire : elle ne serait pas, s'il en avait pu être ainsi, ce qu'elle est aujourd'hui, ce qu'elle était certainement déjà : un merveilleux poème de couleur dont seul un grand coloriste était capable.
Mais qui donc est sensible à l'ivresse, à la joie, aux fêtes et aux drames, à la beauté de la couleur? On voit peu, dans l'histoire de l'art, de grands dessinateurs méconnus; on ne trouve point de grands coloristes qui, plus ou moins, ne l'aient été.
La distinction entre le dessinateur et le coloriste, source de tant d'incompréhensions ou de partis-pris, bien peu de gens savent, en effet, d'eux-mêmes, spontanément, la ressentir. Elle exige une sensibilité de l'œil particulière, une intuition visuelle spéciale. Si j'y insiste ici, c'est pour essayer d'expliquer les causes de l'accueil fait non seulement au Portrait de Mme Roger Jourdain, en 1886, mais au Portrait de Théâtre, en 1898, et à la plupart des œuvres les meilleures, et les plus significatives du génie de Besnard, qui, en regardant la nature s'est toujours préoccupé, avec raison, et à l'exemple de tous les grands coloristes du passé, d'analyser plutôt la lumière que la clarté. C'est d'après Bracquemond, le propre du coloriste.
« Pour discerner les particularités qui caractérisent la forme, et pour s'en emparer plus sûrement en les soulignant dans son œuvre, le dessinateur isole conventionnellement et effectivement son modèle de tout rayonnement et le considère dans la clarté la plus stable qu'il puisse combiner. — Au contraire, le coloriste analyse particulièrement la lumière. Il en recherche et
veut en constater les aspects généraux et les moindres effets. Il laisse son modèle dans le milieu où il l'entrevoit ou le conçoit, sous la lumière active qui, par le reflet, circule et influence tout ce dont il est environné. Aussi, est-ce l'imitation de la lumière, par réflexion et sans solution de continuité, qui, plutôt que la copie de la forme, fait le coloriste... Exclusivement préoccupé d'imiter les intensités lumineuses, il cherche avant tout à distinguer toutes les qualités des valeurs influencées par le l'eflet. — Le dessinateur dessine l'objet éclairé.,, le coloriste dessine la lumière elle-même. » Mais qu'est-ce que le reflet? « La lumière naturelle, continue l'éminent graveur, ne s'arrête pas sur les surfaces qu'elle éclaire directement : là même où elles lui échappent par les mille incidents de leurs formes, elle les atteint par réflexion; si bien qu'on peut dire qu'elle baigne, tant elle les enveloppe, tous les objets. C'est ce que veut constater le coloriste.
« Cette action lumineuse est représentée par le mot reflet. Mot qui fait voir et comprendre que les rayons lumineux, après avoir touché un corps, sont en partie renvoyés, reflètes sur les objets qui environnent ce corps, et cela jusqu'à l'extinction complète de la lumière portée par la réflexion aux endroits même les plus profonds. C'est ce renvoi, ce reflet, qui, pénétrant là même où la lumière directe ne peut pénétrer, modifie à l'infini tous les aspects des choses. »
On ne saurait mieux dire et tout le colorisme de Besnard se trouve défini dans ces quelques lignes, et révélé aussi avec une netteté parfaite, le mystère qui enveloppe ses figures, le mystère de cette atmosphère ardente, lyrique, passionnée où se « modifient à l'infini tous les aspects des choses. » Modifier les aspects des choses, en rendre visibles les rapports insoupçonnés jusqu'alors, voilà le prestige d'un magicien comme celui-ci.
Dans l'envolement de sa robe, couleur d'aube printaniére et de soir automnal, couleur de nuit de lune sur des vergers épanouis, Mme Roger Jourdain ressemble à une grande fleur