LE LABORATOIRE
Dçt-vration de l'Etyh de Pbarmaae.
de clarté. Parmi les plis amples de la soie, sur la chair nue de la gorge et des bras, sur le visage de la mondaine, des lueurs courent, des reflets dansent; tout s'anime, tout frémit, tout vibre, tout vit comme d'une vie surnaturelle, aérienne, irréelle, et le décor où elle passe est tout illuminé de sa présence fugitive : c'est le miracle de la lumière.
Mme Bardet, en déshabillé de molle soie orangée amplement drapante et nouée à la taille par une ceinture de velours nacarat, se tient debout devant une haute cheminée bleue vers le foyer de laquelle, dans un geste un peu penché, elle tend sa main droite, tandis que la gauche s'appuie, repliée, à sa taille. L'éclat du teint, une carnation fraîche de blonde presque rousse, la masse étincelante, divisée en deux larges bandeaux, des cheveux, la lumière comme voilée des yeux bleus... de tout cela, dans ce décor de bleus francs et de bleus verdâtres, de feuilles rouillées et d'ors flétris, de tout cela se compose une forte et neuve harmonie, exquisement vibrante, inoubliable.
De la même année, 1888, est daté le Portrait de Famille, avec le Portrait de Mme Bardet et le Remords, les trois toiles où m'apparaît le plus visiblement l'influence exercée par les maîtres anglais contemporains sur la personnalité de Besnard, tant au point de vue de la composition qu'au point de vue de la couleur.
Dans une vaste pièce d'intimité quotidienne, au plafond à solives apparentes, aux nombreuses fenêtres par où le soleil estival, le joyeux soleil qui inonde au dehors la campagne, pénètre librement, faisant chatoyer les couleurs, le peintre a groupé les siens : la jeune mère en peignoir rose tenant dans ses bras le dernier né, la fillette en robe brune et petit pardessus rouge, les deux aînés en jersey bleu foncé, lui-même, debout tout au fond. Et tous les gestes se balancent, s'équilibrent, se lient dans la lumière, qui caresse les visages, modèle les jolies mains fines et joueuses de cette enfance, brille dans les jeunes regards, donne aux vêtements une fraîcheur, une élégance charmantes. C'est toutes les promesses d'une vie familiale, d'un avenir
commun de tendresse qui chantent dans cette atmosphère que l'air des montagnes et du lac entrevu par les portes-fenêtres grandes ouvertes, renouvelle et vivifie.
Les portraits de femmes de Besnard, comment les décrire tous, dire avec quelle souplesse, quelle variété, quelle merveilleuse pénétration du caractère de leurs modèles il les a peints !
C'est Mme Alphonse Daudet, à mi-corps, en corsage de satin rouge géranium garni de plumes noires , sur un fond d'or automnal ;
C'est Mme Henri Cochin, assise de face, le visage en plein profil, sur un canapé à coussins vert et or, dans une miroitante robe blanche au. corsage voilé de mousseline de soie, sous une sortie de bal d'étoffe changeante, gorge-pigeon, à collet de velours orangé parmi des dentelles et la masse et la chute d'un nœud de rubans de velours noir qui fait vibrer toute l'harmonie délicieusement nacrée de la toilette et des chairs;
C'est Mme Nocard, une symphonie de roses où les ramages du coussin bleu contre lequel elle s'appuie mettent la fraîchear d'un ciel de printemps autour de pêchers en fleurs;
C'est Mme Lisle, dans une gamme de tonalités aussi riante, roses de fleurs, roses de corail laiteux, roses de perles roses, parmi les lueurs enchantées du champ de turquoises qu'étend sous ses pieds un radieux tapis d'Orient ;
C'est la Famille du sculpteur Lenoir, le tendre groupement de la jeune mère et des deux fdlettes, aux regards éveillés et songeurs.
C'est Mme Albert Besnard, en robe de soie noire, dans l'attitude songeuse d'une lecture interrompue... profil de pensée aiguë, de vive intuition ;
C'est MmeJ. Rouchè, rieuse, c'est Mme E.Pottier, Mme Roger Marx, Mlles Dreyfus, Mme Paul Escudier, Mme Droz, Mlle Kohn ;
C'est le Portrait de Théâtre, synthèse, et de toutes les
recherches de Besnard dans la reproduction de la lumière artificielle, et de toutes les grâces fardées, de tous les charmes maniérés et réels de l'actrice contemporaine. Dans le champ lumineux de la scène, éclairée à la fois par les foyers des cintres, de la rampe et des portants, sur un fond de paysage en toile peinte, elle s'avance, la gorge, les épaules, les bras nus, toute rose et blanche, les roses de sa robe de satin miroitant — « la plus brillante, la plus tendre, la plus douce robe rose qui ait peutêtre jamais été peinte, dit Gustave Geffroy » — de sa robe envolée dans le mouvement de sa marche, les blancs, bleutés par des reflets, de sa chair maquillée... un chatoiement féerique de soies, de perles, qu'exalte la note rouge de la bouche entrouverte et les ors fauves des cheveux. Et plus encore peut-être que par le jeu des lumières glissantes et coulantes sur l'étoffe et la peau de la gorge et des bras, que par l'inachevé et l'incomplet du geste, la vie de cette figure se révèle et se précise dans ce qu'elle a d'exceptionnel et en même temps dégénérai. Car, si ressemblante soit-elle, elle n'est pas seulement le portrait de la comédienne qui la posa — et d'ailleurs refusa de s'y reconnaître! — mais le portrait de toute une catégorie de femmes, dans le milieu où elles vivent, dans l'atmosphère spéciale d'artifices, de mensonges, de séductions, d'illusions, qui est la leur.
C'est la Princesse Mathilde, dans la pose qui, selon Goncourt, lui était familière, « touchant d'une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et errer ses yeux sur le tapis ». Or et pourpre, un impérial portrait dont les chairs sont comme traversées de lumière, où tous les objets baignent dans un poudroiement d'ors et de rouges, où il semble, parmi l'éclat chaud tamisé par l'abat-jour de soie jaune de la haute lampe, que l'Altesse — elle avait alors soixante-treize ans — ait conservé ce « teint particulier, extraordinaire », à propos duquel elle disait à l'auteur de la Faustin : « Je me rappelle qu'en Suisse, à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale, et qu'il était impossible d'en voir la différence. » Masque de sérénité et
d'expérience, d'intelligence et de volonté, qui est bien celui de la femme proclamant un jour : «Je n'aime, au fond, que les choses vraies... Les autres choses, ça n'existe pas, ce n'est que de la convention. »
C'est Mme Madeleine Lemaire, « l'Impératrice des Roses », comme la nomme Robert de Montesquiou, « la Vigée des roses, sur un fond de ses chères fleurs, qu'elle s'apprête àaquareller, et qui, elles aussi, sourient. »
C'est, enfin, l'un des plus récents portraits qu'ait signés Besnard, celui de la Comtesse Pillet-Will, où la jeune femme est assise, les épaules nues, jaillies d'une armure souple que retient à peine, dégageant tout le haut du bras, une épaulette de pierres précieuses. L'étincelante vision! la merveilleuse robe, robe de conte de fées, toute pailletée, toute facetée d'argent, qui donne au modèle l'air d'une sirène, une sirène rousse, de ce roux cher à Besnard, que Georges Rodenbach analysait ainsi : « un roux spécial, un roux où il y a de l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne et celles de la chimie ; un roux qui est de la lumière et de la teinture, qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l'artifice, » — une sirène habillée rue de la Paix avec l'écharpe de Tanit.
Que nous voici loin, devant ces figurations ardentes, passionnées, empreintes d'un sentiment si divers et si personnel de la féminité et de la mondanité contemporaines, loin des fades ou pompeux, porcelaineux ou truculents portraits de femmes qui font l'orgueil des salons bourgeois : mannequins figés en des poses conventionnelles ou gesticulant en de prétentieuses contorsions sur les fonds de peluche chers aux Carolus-Duran en vogue, peintures de mode aussitôt démodées qui vaudront à peine, d'ici cinquante ans, le prix de la moulure d'or qui les encadre.
Mais Besnard, peintre de la femme, n'est point là tout entier et sa fantaisie, quelles que soient les libertés qu'elle s'arroge, ne la sent-on pas comme prisonnière, parfois, dans un genre aux
limites aussi définies que le portrait? Voyez-le sorti de toute entrave, déchargé du tourment de satisfaire son modèle, de fixer une ressemblance, maître de donner à sa vision de l'Éternel féminin, à sa compréhension des formes, du charme, de la chair, des gestes, de la parure de la femme moderne toute licence, libre enfin de ne suivre que son instinct et la loi de son caprice.
Relisez par le souvenir tels et tels autres des poèmes d'amour où sous une atmosphère brillante, une atmosphère de caresses et de désirs, il chante les triomphes et les intimités de la femme, parmi les jeux mouvants de la lumière, dans l'apparat ou l'abandon de sa beauté, strophes fiévreuses au rythme qui s'élève et s'abaisse comme une blanche gorge oppressée par l'angoisse de la volupté, strophes ardentes où vibrent à l'infini en sonorités étouffées ou victorieuses, en gammes colorées discrètes ou puissantes, mélancoliques ou joyeuses, ces « correspondances » sensuelles dont le plus sensuel des poètes nous révélait la séduction :
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Cette partie de l'œuvre de Besnard, c'est à mes yeux, celle où ses dons lyriques s'épanouissent peut-être le plus exquisement et de la manière la plus raffinée. D'un rien, des reflets dansants du feu, des lueurs d'une lampe tamisées par la soie d'un abat-jour sur un torse, sur un dos de femme, du sourire des choses dans un miroir où se contemple une femme à sa toilette, une femme qui se coiffe, d'un rayon de soleil caressant des épaules nues, se blottissant avec une avidité de lèvres amoureuses parmi les cheveux follets d'une nuque, d'un profil effleuré comme par une brise de clarté sur un fond de feuillage, contre un mur de fleurs, contre la moire étincelante d'un lac ou de la mer, du miroitement, du chatoiement des étoffes dans la pulvérulence des atomes lumineux, n'est-ce pas délicieux de le voir créer, comme en se jouant, les exquises merveilles que sont tant et tant de ses toiles et de ses pastels, pareils aux versets d'un Cantique des Cantiques moderne T
LA BIARROTE
C'est la Femme au châle vert et la Femme au voile, la Biarrote et la Fillette au chat, les Baigneuses au bateau, Reflets roses, le Repos, le Collier, le Déjeuner du matin, le Chapeau de paille, et la série des Plongeuses, des Baigneuses de la Baignade, de la Cascade, des Lacustres, de toutes celles dont le peintre aime à nous montrer la frissonnante et heureuse nudité sous les caresses de la brise et de l'eau, sous l'étreinte de la lumière qui si amoureusement se joue sur leur chair; c'est la série, révélatrice de la façon dont un coloriste comme Besnard saurait ressentir et interpréter l'Orient, des femmes d'Alger, des Ghizanes aux beaux bras, au géranium, aux longs voiles, c'est les femmes de l'admirable aquarelle de la collection Vitta, le Café maure de Boghari et la série des Espagnoles, celles surtout de la Danse espagnole (une des maîtresses toiles du peintre), provocantes parmi les lueurs équivoques de la petite scène où elles s'agitent, avec les envolements et les tensions de leurs châles brillants autour de leurs bras et sur leurs croupes, c'est ce minuscule dyptique l'Insomnie, où l'angoisse de l'idée fixe contracte les traits, dilate les prunelles de la femme assise sur son lit dans une pose d'épouvante, et le Sommeil où le joli abandon de la dormeuse est tout enveloppé de reflets heureux, de reflets joyeux or et rose, courant sur les draps, sur les bras nus, caressant le visage enfoui dans l'oreiller.
C'est l'Enivrement des roses, un des plus précieux ornements du Pavillon des Muses, une des plus exquises fantaisies de Besnard que le maître de la Maison enchantée décrit lui-même ainsi : « Une tête de jeune femme rousse, qui se grise de l'odeur d'un bouquet velouté, dont elle aspire l'effluve. »
C'est l'Ensoleillée, la jeune femme en robe rose assise dans une pièce bleu et or dont le soleil, entrant par le large vitrage et s'écrasant sur le parquet, exalte et fait chanter la somptueuse harmonie dans un poudroiement de reflets qui met autour du visage, autour de la fraîche toilette printaniére, un nimbe de miracle.
Et rappelez-vous aussi cet autre caprice, d'une inspiration analogue, que Besnard nomme le Repos : une jeune femme, assoupie, dans un vaste fauteuil de bois au dossier à claire-voie, vêtue d'un déshabillé de faille miroitante, couleur du jour, rappelant un peu la merveilleuse robe du portrait de Mme Roger Jourdain, avec derrière elle, une porte-fenêtre ouverte sur la mer étincelante.
C'est encore sous tels et tels titres : le Vent, la Cigarette, Dévêtue, le Glacier, Fragilité, Rire de brune, Nymphe, Coquetterie, Beauté, Cérês, Junon, Rousse à l'ècharpe jaune, Femme aux rubans rouges, Femme à la draperie rouge, d'autres variations sur le même thème poétique.
« La sensation extrême de la vie T », plus j'avance dans l'étude de cette œuvre fiévreuse et passionnée, mieux ce mot de Besnard me parait en résumer le sens psychologique, en révéler les dessous spirituels, la valeur humaine. Admirable formule à la clarté de laquelle les contrastes, la diversité d'une production étonnamment abondante se justifient et s'harmonisent.
La sensation extrême de la vie, n'est-ce point cela surtout que cherche à nous donner et nous donne une toile, unique, et dans l'œuvre du peintre et dans la peinture française d'aujourd'hui : la Féerie intime T
Qui pourra chasser de sa mémoire, après l'avoir, ne serait-ce qu'une seule fois, contemplée, l'étrange et délicieuse vision de ce corps nu parmi les splendeurs étouffées des étoffes chatoyantes, des fourrures, des meubles précieux de ce décor hiératique et voluptueux qui évoque, sous les lueurs contrariées des flambeaux expirants et du jour filtré à travers d'épais rideaux, à la fois la magnificence d'un temple et l'intimité sensuelle d'une chambre d'amour. Idole ou Courtisane? on ne sait; l'une et l'autre, sans doute. Et cette indécision accroît la suggestivité de la savoureuse toile; par le trouble qu'elle crée dans notre esprit, par l'attrait qu'elle exerce sur nos sens, par les ressouvenirs qu'elle réveille en nous d'images baudelairiennes, exotiques, et intensément
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modernes à la fois, son prestige se complique, et la rêverie où elle nous induit ne fait qu'en devenir plus subtile et aussi plus enivrante. La souplesse assoupie de cette chair rayonnante, le tassement en raccourci de ce corps languide, le voluptueux rythme de l'arabesque que forme le geste flexible des bras, la ferme ampleur des hanches, la riche rondeur des jambes rejointes, le contraste délicieux du ton de la chair, laiteux, ivoirin, du haut du corps noyé dans une espèce de pénombre tendre et chaude et du ton de la chair du bas du corps éclairé par une clarté froide, la passivité rêveuse du visage d'où toute expression est absente, puis le lourd silence, chargé de parfums moites et touffus, qui pèse sur les choses, l'imprécision voulue des détails, tout concourt à créer l'impression de mystère et de séduction qui se dégage de cette adorable page peinte.
La sensualité du peintre — j'emploie ce mot dans son acception la plus haute — fait ici merveille, et je vois peu de toiles signées de son nom où elle s'épanouisse plus amoureusement. Il faut donc assigner à la Féerie intime dans l'œuvre de Besnard une place spéciale, un peu à l'écart, où les seuls initiés seront admis à jouir d'elle, car eux seuls peuvent goûter son charme complexe et rare, la volupté précieuse qu'elle contient. Ils l'aimeront davantage encore, ils en savoureront plus délicatement l'exquis mystère, quand ils sauront comment elle fût conçue, de quels contacts de l'artiste avec la réalité elle est le résultat, de quelle série de sensations, de pensées elle est la transcription plastique.
Dans une fête donnée par une reine en exil, Besnard avait aperçu une femme habillée de la plus merveilleuse robe de bal qui se puisse rêver : « Une robe, me disait-il, de ténèbres et de lumière, une robe dont l'étoffe était un tissu d'ombre gauffré d'or, d'une somptuosité incomparable en même temps que du goût le plus rare; la robe qu'eût portée Salomé en deuil d'Iaokonan ou de quelque magicienne sur les terrasses de Babylone ou d'Ecbatane, « un soir des vieux âges », une robe toute brodée d'astres sur un fond de nuit d'Orient... et je songeai
au retour chez elle de la femme qui portait cette robe, je l'imaginai lasse de sa soirée de parade, se dévêtant, puis s'asseyant, s' allongeant, prise par le demi-sommeil du rêve, au creux du fauteuil même sur lequel elle vient de laisser tomber ses vêtements et restant là, longuement, toute nue, dans la paresse de ses membres fatigués. Les minutes coulent, l'aube blanchit les vitres, monte peu à peu vers elle, à travers les lames des persiennes closes, à travers les fentes des rideaux. C'est tout. Voilà la genèse de ma Féerie intime. »
C'est tout, en effet, mais il y a... le reste, ce que, dans le développement, dans la mise en œuvre de cette idée que bien d'autres auraient pu avoir — je ne dis point cela, on le sent, pour diminuer les mérites de Besnard — ce que Besnard y a mis et qui est l'expression même de sa sensibilité. Le reste, c'est, sans qu'il l'ait voulu peut-être lui-même, les mille et les mille atomes impondérables de pensée, d'émotion, d'amour, de poésie, de littérature, de musique, épars dans la mémoire, dans les sens, dans le sang de l'artiste, et qui se sont agglomérés là, créant, autour de la simple réalité qui demeure le point de départ de l'œuvre, l'atmosphère spirituelle, l'atmosphère de mystère charnel, de volupté somptueuse et triste — particulièrement beaudelairienne, j'y insiste, à mes yeux — qui donne à la représentation de cette figure nue toute sa valeur émouvante. Cela, que Besnard l'y ait introduit consciemment ou non, l'y découvririons-nous s'il ne s'y trouvait point? Peu probablement. Existerait-il donc — ce dont nous n'avons jamais douté quant à nous — autre chose en art que le métier, le rien ou le tout qui fait que la Vénus de Botticelli au Musée de Berlin, la Danaè de Rembrandt à l'Ermitage, la Suzanne du Tintoret à Vienne, la Maja nue de Goya nous émeuvent davantage que les nus de M. Gabriel Ferrier et autres sous-Bouguereau?
LA VÉRITÉ ENTRAINANT LES SCIENCES A SA SUITE RÉPAND SA LUMIÈRE SUR LES HOMUES
Plafond de VHôkl-de- Ville
Les dons d'invention, de fantaisie de Besnard, sa faculté de matérialiser, d'exprimer plastiquement ses sensations, ses idées, de les rendre vivantes en un mot, c'est dans ses grandes œuvres décoratives que nous les voyons s'épanouir le plus librement et le plus magnifiquement. Quelle sûreté et quelle clarté dans la conception, quelle ingéniosité, quelle verve et, en même temps, quel sens de la mesure dans la mise en œuvre! Comme il sait combiner les éléments divers de réalisation que sa puissance imaginative lui fournit, en équilibrer l'action en vue de l'harmonie supérieure voulue par lui, selon le programme qu'il s'impose, que lui imposent aussi les proportions, l'éclairage des surfaces murales à décorer, la destination respective du lieuT Comme, autour de l'idée maîtresse, fort simple, en général, et nettement compréhensible, il sait grouper les idées accessoires qui en souligneront la portée, qui en magnifieront le sens! Comme il sait surtout — mieux que personne aujourd'hui et autant que personne dans le passé — mêler, pour la plus grande joie de nos yeux et de nos esprits, le réel et l'irréel, accomplir cette fusion, si périlleuse, de la vérité et du rêve, inscrire dans des formes nécessairement précises et exactes de profondes et somptueuses pensées, de généreuses et poignantes émotions, aussi inoubliables pour notre intelligence que pour notre sensibilité.
On voit ici l'importance — tant contestée aujourd'hui par les manœuvres que sont la plupart des peintres — du rôle que joue dans l'élaboration de semblables œuvres, toute question de tempérament et de dons naturels mise à part, une solide culture, une intellectualité intense et curieuse. « Littérature que tout cela, s'écrient-ils, préoccupations extérieures à l'art, donc funestes à l'art. Assez de peintures d'idées; le métier seul existe et les seuls grands peintres sont ceux qui savent modeler. Faire tourner une pomme, qu'est auprès de cela le plafond de la Sixtine ou le Parnasse? »
Albert Besnard — nous en avons la preuve — ne pense pas ainsi et ce serait lui faire injure que de l'en louer. Au surplus, l'exemple des maîtres du passé, de tous ceux, du moins — puisqu'il s'agit de peinture décorative — qui ont fixé sur les murailles des palais et des églises les croyances, les idées, les rêves de leur temps, est là pour lui donner raison, et près de nous, en France, dans l'œuvre des rares décorateurs dignes de leur être comparés, dans l'œuvre d'un Delacroix à la Bibliothèque de la Chambre des députés, d'un Chassériau à la Cour des Comptes, d'un Puvis de Chavannes au Panthéon, à la Sorbonne et ailleurs, d'un Maurice Denis (que je n'hésite pas à nommer après eux) dans l'église du Vésinet, de celui enfin qui nous occupe, ne sent-on pas la suprématie de l'esprit, la souveraine domination de l'intelligence, de la pensée, grâce à laquelle les images qu'ils nous offrent à contempler deviennent plus que des images, de véritables créations d'une beauté complexe et mystérieuse qui agit aussi activement sur nos sens que sur notre esprit et qui, en éveillant, en surexcitant en nous toutes nos forces d'émotivité, sert, ou, du moins, peut servir à notre perfectionnement intellectuel et moral, ouvre devant nos curiosités de nouveaux horizons, des champs imprévus de rêve, de méditation, de poésie, de vérité transfigurée, de beauté. La peinture, s'il ne lui était possible de nous donner ces ivresses supérieures, ne serait (ce quon en fait trop souvent) qu'un passe-temps inutile et prétentieux et le plus vain des métiers.
El.
La décoration de l'École de Pharmacie est la plus ancienne de ces grandes œuvres. Besnard en reçut la première commande, comprenant cinq grand panneaux, la Maladie, la Convalescence, la Récolte des simples, le Traitement des simples, le Laboratoire en 1882, et ce n'est qu'en 1887 que lui fut accordée la seconde commande, comprenant quatre autres grands panneaux, L'amphithéâtre, la Promenade géologique, la Leçon de chimie, la Promenade botanique, et six panneaux plus petits, formant frise dans le couloir vitré qui rejoint l'une à l'autre les deux ailes du vestibule, parmi lesquels, l'Homme préhistorique, l'Homme moderne, les Mammouths, les Plésiosaures.
Un moment le peintre avait songé à décorer ces murs de compositions allégoriques, à y évoquer par des symboles les dogmes essentiels de la Science, mais il ne tardait pas à repousser ces dangereuses suggestions. Il sentit toute la faiblesse et tout l'artifice d'un pareil point de départ et résolument, il en chercha un autre, plus rationnel, en rapport plus direct et avec la réalité, et avec la destination même du lieu, par suite moins abstrait, plus vivant, plus humain. L'œuvre achevée ne lui donne-t-elle pas raison et pouvons-nous concevoir d'autres images à la place de celles-ci qui satisfont si bien et notre faim de vérité et notre soif de merveilleux?
Devant cet angoissant épisode de la vie quotidienne, d'une si belle simplicité tragique, où Besnard nous fait assister à la lutte du médecin contre la maladie — rappelez-vous, dans ce lit dévasté, le rejettement en arrière du corps de la patiente, l'élancement vers elle, pour la soutenir, du docteur qui la soigne ; devant le tendre geste, indécis, hésitant, de la convalescente qui revoit la lumière, après les jours et les jours dans la chambre d'agonie, et réapprend à marcher — ses yeux s'ouvrent à la vie, elle tend ses bras vers la douceur des choses T — devant les clairs décors de nature où des paysannes récoltent, trient, font sécher au soleil les plantes médicinales que le chimiste, dans son officine aux fenêtres ouvertes sur la campagne, prépare, cuit et
distille ; devant ces spectacles de réalité courante figurée par le peintre avec un sens si affiné et si harmonieux du charme, de l'expression des êtres et des choses, avec un tact si sûr dans le choix et la surbordination des détails à l'ensemble, en vue de l'effet dominant, l'inanité n'apparaît-elle pas plus flagrante que jamais de l'allégorisme d'école et du symbolisme académique ?
Plus loin, voici, dans de précis décor de nature, la Promenade botanique et la Promenade géologique, le groupement familier des élèves autour du maître qui les enseigne, et voici enfin dans le demi jour de l'amphithéâtre, où les visages attentifs et curieux des étudiants font à la silhouette noire du professeur debout devant sa chaire encombrée de flacons, d'éprouvettes, de vases de grès, un clair repoussoir, la Leçon de chimie.
Tout s'ordonne logiquement, simplement, harmonieusement, et l'on ne saurait trop admirer la rare aisance du peintre à créer avec des éléments de vérité immédiate une atmosphère décorative d'un si haut style ; la simplification, pourtant n'y est point excessive, pas plus que le parti-pris d'interprétation ; tous les personnages portent le vêtement moderne, et n'en sont pas, cependant, dépaysés sur la muraille. Ils n'ont rien d'anecdotique ; ils sont peints là depuis bientôt vingt ans et ne sont point démodés, ils ne le seront jamais.
Auprès de ces images de réalité, des images de rêve, qui sont à mes yeux, parmi les plus neuves et les plus hardies qu'ait conçues et peintes un artiste d'aujourd'hui; je veux parler des poèmes de préhistoire qui font aux deux parties de la décoration de Besnard comme un intermède merveilleux. Sur les bords d'une mer verte parsemée d'îles roses, dans la fauve lumière du crépuscule, une troupe de chevaux farouches hennit et se cabre, crinière au vent ; dans l'eau limoneuse d'un grand fleuve, l'énorme masse des éléphants émerge, rocailleuse, barrant le ciel tragique où s'amassent les orages, et sur les vagues d'un océan démonté qu'éclaire un soleil de sang, surgissent et se balancent les monstrueux plésiosaures, cependant qu'assis sur un roc, parmi
CARTON POUR \)ITRÀIL
CARTON POUR \)ITRAIL.
le déchaînement chaotique des forces élémentaires, l'homme primitif silhouette sur l'horizon tumultueux, gros d'avenir, la maladresse naïve et lourde de ses gestes, de ses formes où l'animalité domine encore. Mais le règne de la conscience, à travers les lianes des forêts prédiluviennes, parmi la confusion des cataclysmes, naîtra quand même. Un soir viendra où sur la terrasse d'une haute maison dominant la ville de l'effort volontaire et rationnel, un homme s'attardera près des siens, la compagne de sa vie et l'enfant de leur amour, à méditer dans le crépuscule, à regarder, délaissant sa lecture, mourir le jour sur l'eau du large port que les fumées des grands navires, des docks et des usines surchargent de leur mouvante brume. Déjà, derrière lui, la lampe éclaire la table familiale où la fdlette cherche à l'attirer ; il veut demeurer là quelque temps encore à écouter les échos du travail humain, le sifflement des bateaux qui appareillent, les rumeurs lointaines de la vie qui a besoin de repos. Il est le descendant de l'ancêtre des cavernes, des troglodytes qui, il y a deux cent quarante mille ans, gravaient au burin de silex sur les parois des grottes de la Vézère le schème des animaux de la préhistoire. Il est le civilisé d'aujourd'hui qui sait jouir et souffrir à outrance de toutes les beautés et de toutes les tristesses de la vie telle que l'ont faite des générations et des générations de culture, de volonté, d'art, de religion, d'effort vers le mieux. « Page superbe, dit excellemment M. Camille Mauclair, d'une pensée profonde et hautaine ; l'une de celles devant qui l'intellectuel peut s'arrêter et songer longuement dans ce petit vestibule blanc dont le silence et la lumière tamisés présentent discrètement toute cette décoration. Les frères Rosny et M. Paul Adam dans certaines nouvelles, ont seuls atteint à cette signification de haute pensée, à cet ennoblissement douloureux du modernisme à la fois réfléchi et nerveux, à cette grandeur sobre, née de la lucidité psychologique de la vision. »
Le sens du modernisme, en effet, dans tout ce qu'il comporte de subtil et de grandiose en même temps, je vois peu de peintres
actuels qui en aient tiré des effets aussi intenses et aussi puissants; c'est qu'à la plupart fait défaut — je veux encore insister sur cette qualité toute particulière du génie de Besnard — le don du lyrisme.
Allez revoir dans la salle des mariages de la mairie du 1" arrondissement les trois panneaux où il a figuré les Heures de la Vie.
« Trois panneaux — écrivait Roger Marx en 1887, au lendemain de leur mise en place — s'offraient au pinceau de l'artiste : le désir lui est venu de synthétiser en ces pages les phases de la carrière humaine; mais il s'est bien gardé des allégories vides de sens ; il a mis, si j'ose dire, chaque âge en action, montrant l'adolescence et l'amour, le travail et la jeunesse, la vieillesse et le repos. Le Matin de la Vie, c'est, pour Besnard, l'éveil de la nature, c'est la joie des amants au retour du printemps, c'est leurs tendres aveux au milieu des griseries de la terre, du parfum des floraisons luxuriantes, du roucoulement des colombes. Le paysage d'une infinie poésie avec ses plaines labourées et ses pommiers en fleurs prend un autre caractère dans le Midi-, l'été est venu, voici la moisson ; durant que la mère allaite un nourrisson, le paysan charge sur la haute charrette les faisceaux d'épis et bientôt ce cheval blanc conduira ces gerbes dorées qu'on attend à la grange. Retenez maintenant par quelle image attendrie, d'une grandeur simple, Besnard a caractérisé le Soir de la Vie : assis sur le seuil d'une chaumière, en haut du village dont les toits se découvrent au loin, un couple de vieux se repose des labeurs du jour et de la fatigue des années en regardant longuement l'immensité du ciel étoile. Derrière eux la porte entr'ouverte de la demeure laisse voir, éclairée par les réverbérations de la lampe, les silhouettes de la famille occupée aux soins du ménage. »
L'admirable, l'émouvante page où la sensibilité du peintre s'exprime avec tant de tendresse voilée et une si noble compréhension de la mélancolie et de la douceur des choses I
Ne sentez-vous pas qu'elle fut conçue en un de ces moments exceptionnels, à l'une de ces minutes privilégiées, dans la carrière
d'un artiste, d'un poète, où toutes les forces vives de son être sont en communion avec les forces obscures et fécondes de l'univers, où son cœur bat à l'unisson du cœur immense de la vie, moments d'exaltation spirituelle suraigue, de sublime divination où des larmes heureuses nous mouillent les yeux, où tous les sens perçoivent d'un coup les rapports innombrables et merveilleux des choses, où l'on trouve « ces paroles spontanées qui font d'une œuvre d'art, selon le mot de Taine, une chose éternelle, » Le Soir de la Vie n'occupe-t-il pas, dans l'œuvre de Besnard, la même place qu'occupe dans l'œuvre de Puvis de Chavannes, sa Sainte-Geneviève veillant sur la ville endormie ?
La décoration de l'amphithéâtre de Chimie à la Sorbonne serait, de l'avis de Besnard lui-même, celle de ses grandes œuvres de peinture murale où il aurait le mieux réalisé l'accord entre les gammes colorées et l'idée maîtresse qui l'inspira. Je lui préférerai, pour ma part, à tort ou à raison, la décoration du cloître de l'École de Pharmacie et celle de l'église de Berck ; préférence purement sentimentale, sans doute, car je me garderai de nier la prodigieuse originalité, la suprême maîtrise dont Besnard y fait montre. Cherchez parmi les grandes œuvres décoratives anciennes et modernes son équivalent, vous ne le trouverez point. Seul, Besnard était capable de la concevoir, seul il était capable de l'exécuter. Je sais cela, j'admire, mais je ne suis pas ému ; mes yeux sont éblouis, mon esprit s'émerveille, mais je demeure froid ; c'est, au suprême degré, delà peinture intellectuelle, et si prestigieuse qu'en soit la réalisation plastique, je m'avoue moins accesible à en jouir.
L'homme galonné qui m'a ouvert la porte de l'Amphithéâtre a raison de me tendre la plaquette de bois, pareille au menu des restaurants populaires, sur laquelle est imprimé ce texte: La Vie renaissant de la Mort
« Au centre, un cadavre de femme est renversé parmi des germes de plantes. Un enfant tette une de ses mamelles, tandis
que de l'autre s'échappe un lait qui, serpentant au travers de la Nature, forme comme un fleuve de vie. Autour de la bouche errent les papillons, compagnons de toute pourriture et porteurs de germes. Le serpent, emblème des mystères de la génération terrestre, rampe auprès du cadavre. A droite, le couple humain, dominant la Nature, son futur domaine, descend vers le fleuve qui, remontant vers la gauche, charrie au travers des cataclysmes, les débris des plantes et des hommes, et vient se perdre dans les entrailles de la Terre, au fond d'un gouffre de feu, véritable creuset d'où ressortira à nouveau la Vie. Symbolisant ainsi les forces de la Nature, l'eau et l'air, la terre, le feu, principes de la chimie organique, qui ont créé la plante, l'animal et l'homme sous l'influence du Soleil. »
Ma lecture est achevée, je fixe de nouveau mes regards sur la muraille peinte et peu à peu mon indifférence se dissipe. Le rythme mystérieux de ces symboles, je commence à le percevoir, l'enchantement étrange de ces couleurs et de ces formes, je commence à le subir. Des réminiscences poétiques chantent dans ma mémoire, je me redis les strophes de la Charogne :
Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme à fin de la cuire à point Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant;
On eut dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.