‹ Albert BesnardChapitre 20 sur 39 · CARTON POUR VITRAIL · texte numérisé non relu

CARTON POUR VITRAIL

CARTON POUR \>ITRÀIL.

Non, pourtant, ce cadavre de femme écartelé parmi les fleurs, dans la poussée des herbes, ce n'est pas « la charogne infâme » de Baudelaire et l'impression que l'on éprouve à le regarder n'est pas de dégoût, mais de joie, de beauté, d'apaisement. Devant le charnier du Campo Santo de Pise on comprend le geste d'horreur des cavaliers du Triomphe de la Mort et que les chevaux mêmes qui les portent se buttent, refusent d'avancer ; de cette pourriture, il ne semble pas que la vie puisse naître ou qu'elle puisse, purifiée par le feu, engendrer de nouveaux germes, reféconder l'air, l'eau, la terre, sous les baisers du soleil. C'est vraiment le Triomphe de la Mort. Ici, au contraire, c'est le Triomphe de la Vie dans la lumière, dans les fleurs, dans l'éternel printemps d'une éternelle renaissance. Et l'on demeure vaincu, une fois de plus, par l'éloquence lyrique, la somptuosité d'inspiration, l'esprit de nouveauté et l'audace dont fait preuve le peintre. Ce qu'il a osé dire là, nul n'avait osé le dire avant lui; et qui d'ailleurs aurait pu le dire dépareille manière? Pour traiter un tel sujet, comme Besnard a réussi à le traiter, songez à la sûreté d'exécution dont il faut se sentir armé, afin que la main obéisse au cerveau, suive les impulsions de l'esprit... Or, examinez en détail cette vaste toile : aucune faiblesse, aucune lacune, rien qui sente la fatigue ou l'indécision. Elle se divise en trois parties distinctes, mais avec quelle habileté, quelle science des transitions et des développements Besnard a relié entre elles les trois faces de son idée!

Le plafond du Salon des Sciences à l'Hôtel-de- Ville de Paris — que Taine, qui le vit un jour à Talloires, dans l'atelier de Besnard, qualifiait d'« astral », — n'est pas moins étonnant, d'ailleurs, avec son allure pompeuse, apothéotique. Il s'agissait ici d'instaurer un décor de fête, d'un sens plus général, et d'où devaient être nécessairement exclus, comme en toute peinture plafonnante, les éléments de réalité directe. Et Besnard choisit ce thème : La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes.

Dans l'immensité bleues, les astres flambloient, d'énormes

sphères lumineuses diversement intenses se rencontrent, laissant le globe terrestre dans une sorte de pénombre où l'on perçoit un grouillement d'êtres fantomatiques... et la Vérité passe. A travers les nuées elle court, elle vole, portant en ses bras une masse échevelée, une botte, éparpillée par le vent, d'éclairs. Les Sciences la poursuivent ; elles se pressent, se bousculent pour l'atteindre et l'une d'elles a déjà posé ses mains sur les épaules de la ravisseuse du feu. Toutes elles veulent une étincelle, un épi fulgurant, et les hommes, aux yeux hagards, éblouis, tendent vers elle leurs mains, tremblantes de désir et de peur surtout, car les hommes toujours ont eu peur de la vérité ; mais celle-ci est si belle, dans le resplendissement de son visage, de tout son corps nu inondé de lumière T C'est la Vérité-Prométhée qui a dérobé la torche de l'Esprit et, comme le Prométhée d'Elémir Bourges, dans la Nef, quand il interpelle Ouranos, elle peut s'écrier victorieuse : « Ha! haï tout ton gouffre flamboie. Mille jets de tonnerre à la fois, en se ruant tels que des flèches énormes, semblent effondrer le ciel enflammé et le précipiter sur la terre. O splendeurs! Tumulte éperdu! Convulsions suprêmes de l'Abîme ï »

Comme, à l'École de Pharmacie, Besnard avait voulu peindre, en quelques-uns de leurs points de contact, les rapports de l'Humanité avec la Science, il voulut peindre à Berck, dans la chapelle de l'Hôpital Cazin, les rapports de l'Humanité avec la Foi.

Les efforts de l'homme moderne pour dompter le mal physique, pour enrichir par l'observation méthodique le trésor de ses connaissances en vue d'améliorer le sort de ses semblables, les enseignements si profonds, et si consolants après tout, de l'évolutionnisme, voilà le sujet du cycle de l'avenue de l'Observatoire.

Ici, au contraire, au bord de la mer grise, parmi les dunes pâles de ce sanatorium où il conduisit un jour un de ses enfants, sur les murs de cette humble chapelle d'hôpital, la leçon est tout autre qu'inscrivit le peintre, et tout autres les sentiments et les idées qu'il y formula. Sentiments et idées purement religieux, je

ne sais, et n'en puis être juge; sentiments et idées profondément humains en tout cas et devant l'expression desquels je défie n'importe qui de rester indifférent, tant on sent sincères et le cœur qui les éprouva et le cerveau qui les conçut. Les angoisses que connut Besnard à Berck, les douloureuses heures d'attente qu'il y vécut, des mois et des mois durant, à espérer et à désespérer tour à tour, le tourment d'une des plus pénibles épreuves de sa vie, voilà les sources de son inspiration. En décorant, comme il l'a fait, ces murs consacrés à Dieu, voulait-il accomplir un acte de foi ? Nous n'avons pas le droit de nous le demander. Mais si son but fut seulement d'offrir aux êtres humains qui, frappés dans leur descendance par le même malheur qui l'atteignit, viennent prier dans cette modeste et désormais glorieuse chapelle, de consolantes images, d'éloquents exemples de résignation et de confiance en Dieu, je suis sûr qu'il y a réussi et de la plus émouvante manière. Et s'il m'est arrivé, parlant de souvenir, il y a quelques années, de cette œuvre unique dans l'art d'aujourd'hui, d'en méconnaître la valeur et la portée spirituelles, la haute signification morale, je veux en faire ici amende honorable.

« La franchise des convictions qui possèdent un artiste pendant que s'élabore en lui la genèse de semblables œuvres, — écrivaisje, après avoir loué, comme elles méritent d'ailleurs de l'être, les fresques de l'École de Pharmacie et de la Sorbonne — nous ne la retrouverons pas aussi puissante dans la petite église de Bercksur-Mer. L'étrange contraste T Alors que la peinture scientifique, si l'on peut dire, de Besnard, suscite en nous des impressions religieuses, nous invite à des méditations de mysticisme, sa peinture religieuse, dans le sens strict du mot, celle où il s'est imposé de traiter des sujets religieux, produit un effet contraire. On sent ici comme un antagonisme entre l'imagination du peintre et la sensibilité de l'homme; l'un et l'autre n'offrent plus cette union étroite qui donne à ses autres œuvres tant d'unité, une si forte et si rare harmonie. La raison me paraît dominer, alors qu'on aimerait voir s'épanouir toutes les forces vives de l'être ; l'inspiration

est courte, vite essoufflée ; la fusion des éléments fournis par elle n'a pas lieu; l'ardeur lyrique dont je parlais tout à l'heure n'opère point le miracle d'art. Par suite, l'émotion est nulle, ou presque ; on admire l'effort de l'artiste, la remarquable intelligence qu'il montre, la tension de son énergie vers le but fixé; l'œuvre reste hybride, manque de cohésion, n'intéresse que par morceaux et le sens général en échappe; telles scènes de réalité sont fort belles, mais l'intervention un peu puérile et maladroite, j'ose le dire, du surnaturel leur enlève toute portée. « Il me semble qu'il y a là, « souvent, dit Gustave Geffroy, deux arts, deux tableaux qui « n'arrivent pas à se réunir, à se confondre. » Il n'importe; une erreur comme celle-ci contient un enseignement très profond : Besnard ne l'a commise que pour avoir eu la haute ambition — qui donc aurait l'audace de l'en blâmer ? — d'exprimer de trop complexes pensées, un idéal un peu trop imprécis, où se confondent, sans se mêler, hélas T les aspirations de l'homme moderne, qui tend à se libérer de plus en plus de la tyrannie des préjugés religieux, à renier le dogme de la souffrance-châtiment et de la vieexpiation, pour le remplacer par celui de la vie pour la vie, de l'altruisme, de la solidarité, sans souci de récompense, et les croyances du catholicisme traditionnel. Si un peintre de la valeur de Besnard, en pleine possession de ses moyens et dont l'habileté professionnelle se joue des plus périlleuses difficultés, n'a pu réussir en cela, c'est simplement que cela est irréalisable par l'art qu'il pratique, c'est que cela ne fait point partie du domaine de la peinture.

« Il n'importe, je le répète; et puis, je ne me reconnais pas le droit de rechercher plus profondément les causes de cet échec ; elles sont d'ordre tout intime, d'ordre moral. Au surplus, l'œuvre de Besnard est assez riche, tant son œuvre de décorateur que son œuvre de fantaisiste de la vie moderne, pour qu'il soit inutile d'y insister. Constatons seulement qu'il n'est point donné à tous, même aux meilleurs, de ressentir, d'imaginer et de peindre le surnaturel; l'art de Besnard, tout lyrique qu'il soit, a ses racines

FEERIE INTIME

dans la réalité, et ce n'est point un de ses moindres mérites de créer avec de véridiques éléments, ainsi qu'il excelle à le faire, les beaux mirages, les ardentes figurations où il nous convie. »

Je suis revenu, depuis, à Berck, j'ai accompli le pèlerinage de l'Hôpital Cazin-Perrochaud, j'ai passé de longues heures par un morne matin d'automne, dans la petite chapelle qu'ébranlaient les coups de bélier du vent marin et j'ai senti toute la beauté, toute la grandeur de l'œuvre de Besnard. Beauté terrible, grandeur infiniment poignante, faite de la présence obsédante de et. Christ, sous le triple aspect du Christ douloureux, cloué au gibet de son supplice, du Christ ressuscité dans son nimbe éclatant, enfin du Christ glorieux, du rouge Sacré-Cœur qui, de derrière l'autel, parmi le flamboiement d'une apothéose apocalyptique, s'élance vers le ciel ouvert.

Il est partout; le voici qui, du haut de sa croix, assiste à la naissance du petit être qui lui sera voué (oh le doux geste, confiant, de la jeune accouchée qui vient d'enfanter dans la douleur!); s'incline, la plaie de son flanc rouverte, le visage implorant et contracté de pitié, sur le déchaînement de folies, de crimes, d'impiétés, de brutalités, de révolte qu'engendre le mal moral; chasse de la chambre où vient d'expirer son enfant, qui maintenant ne lui appartient plus à elle, mais qui lui appartient définitivement à Lui, la pauvre mère sanglotante; et le voici enfin, descendu de sa croix, corps inerte effondré sur les genoux de la Vierge-Mère, revenu au giron de la tendresse maternelle, — la belle attitude que celle de Notre-Dame-de-Douleur, l'émouvante expression de cette tête renversée et haussée vers le ciel, un peu à la façon dont se renverse et se hausse la tête de la Thètis implorant Jupiter d'Ingres, au musée d'Aix — tandis qu'à quelque distance du groupe douloureux, les Vertus Théologales, la Foi, l'Espérance, la Charité, prostrées parmi leurs vêtements noirs, joignent leurs mains résignées, inclinent leur visage en signe d'humilité et de soumission aux desseins de la Providence.

Et c'est encore l'Homme-Dieu, symbolisant l'Humanité déli-

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