L'ILE HEUREUSE
vrée par l'esprit de sacrifice de la tyrannie du mal, mais maintenant rayonnant de gloire, qui domine les quatre autres panneaux : c'est lui qui enseigne à ses anciens compagnons de souffrance à aimer, à espérer et à croire, qui les rend compatissants et fraternels ; comme jadis Lazare, il les arrache à la mort, il les ressuscite, il leur rouvre les portes du bonheur.
« Cherchez le Royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. » Et Besnard nous conduit en pleine nature, dans une clairière, sur les bords d'un doux fleuve pris entre des coteaux verdoyants. Du soc argenté de sa charrue que traînent de beaux chevaux blancs, un paysan éventre la terre féconde ; une mère donne le sein à son enfant ; un couple de fiancés passe, lui, lisant, elle, appuyée de ses mains et de sa tête à son épaule ; sur la rive même, un apôtre prêche aux ouvriers, assis autour de lui, la bonne parole; un pèlerin se hâte vers le groupe attentif; ce pendant que conduite par un ange aux ailes éployées une barque glisse sur l'eau paisible, mène les voyageurs vers la cité nouvelle, vers la ville de l'Harmonie et du Rêve dont on aperçoit, dominant les masses sombres des arbres, les murailles roses dans le crépuscule estival, avec, entre les mailles des échafaudages, — car la Ville enchantée n'est, hélas I pas encore achevée de construire T — un vol de formes blanches, de formes angéliques... Résurrection T
Ainsi se développe, complétée par des figures de séraphins qui, au-dessus de la large frise que forment les panneaux, remplissent l'espace de murailles laissé libre entre le sommet des fenêtres et la naissance de la voûte, et par l'Ascension fulgurante du Sacré-Cœur derrière le maître-autel, en attendant que Besnard ait exécuté le chemin de croix qui sans interruption courra le long des murs et dont l'esquisse, si sommaire soit-elle, contient déjà de si grandes beautés, — ainsi se développe la décoration de la chapelle de l'Hôpital Cazin-Perrochaud. Œuvre admirable, en vérité, et l'une des plus originales, des plus hautes, dont puisse se glorifier la peinture décorative française du xix9 siècle.
« La chapelle de Berck, prophétise avec son ordinaire clairvoyance l'essayiste des Professionnelles Beautés, sera la Madonna dell'Arena d'Albert Besnard. » Rien de plus certain. Car une fois apaisée l'émotion poignante qui tombe de ces murailles peintes, quand l'esprit d'analyse reprend ses droits, c'est le nom de Giotto qui vient aux lèvres, c'est à Giotto, au Giotto de Padoue et de Florence que l'on pense. Souvenez-vous du Songe de Joachim, de la Mise au tombeau de l'Arena, de la Vision de Saint Jean et de la Mort de Saint François de Santa-Croce; le parti-pris de composition décorative, de mise en scène, de réduction des détails à leur simplicité caractéristique, le souci de laisser chanter la muraille derrière les personnages et les décors, que d'analogies, et jusqu'à ces gammes de couleurs cendrées, sans fadeur, apaisées et sereines, que rehaussent des accents plus sonores, des roses et des verts, des bleus et des jaunes comme voilés de poussière, et toujours ces larges masses claires de ciel, de fabriques ou d'horizons lointains sur lesquelles le geste des figures se détache simplifié, plus expressif et plus harmonieux. O divin Giotto, c'est toujours à toi qu'ils viendront demander le secret de leur art, ceux qui auront à inscrire sur des murailles leurs songes et leurs pensées.
La belle imagination que celle-ci! Puissante et délicate, audacieuse et raffinée, inépuisable, jamais lasse, toujours en joie et en volupté, rêvant les plus éblouissants et les plus doux songes, ordonnant les plus délicieuses et les plus tendres fêtes pour l'enivrement de nos yeux! Nous l'avons vue à l'École de Pharmacie, à la Sorbonne, à la Mairie du Louvre, à l'Hospice de Berck, se prodiguer en créations voluptueuses ou austères, magnifiques ou exquisement humaines ; voyons-la maintenant se répandre, toute de grâce claire, de fraîche jeunesse, de printanière poésie, dans cette série d'œuvres décoratives dont Vile heureuse est le sommet. Rappelez-vous la Ronde des Fées des Neiges dont Besnard illustra le plafond de la rotonde de l'hôtel Bing, rue de Provence,
Vine KOHN
Pastel.
les deux panneaux de la collection Maciet, la Pensée, la Rêverie, et l'essaim de formes astrales qui vole au plafond des Idées, et ces adorables poèmes, le Jour, les Fleurs, les Fruits, de la collection Vitta, qui inspiraient à Maurice Hamel cette jolie page : « Dans le grand panneau des Idées, l'arabesque imprévue et facile, le jet heureux de la composition nous emporte aux régions charmantes où les corps libérés se jouent au gré de leurs désirs, les idées sont des femmes sœurs, des corolles et des palmes, envolées dans le ciel où les étoiles brillent parmi des retombées de sombres feuillage. Elles sont écloses dans la joie, ces belles idées ; elles sont nées d'une pensée affranchie et qui jouit de sa maîtrise.
« J'aime aussi le clair et charmant symbolisme de ces autres panneaux la Rêverie, la Pensée, les Fruits, les Fleurs, d'un arrangement gracieux et d'un frais coloris : j'aime surtout le Jour, où la lumière chante sur les masses bien silhouettées des futaies, et sur la surface claire des eaux, où l'ardeur de l'été anime la fougue de deux danseuses, voluptueusement rythmée par ladouble flûte. »
Rappelez-vous encore le panneau de la collection Van der Boijen, la Montagne : un paysage sur une altitude, un paysage solitaire, forêts et lac, tout retroussé par le vent ; contre une statue s'accoude une figure rêveuse ; par le sentier qui mène aux profondeurs du bois, un homme emporte une femme. Rappelezvous les quatres éléments : Y Air, la Terre, l'Eau, le Feu; allez revoir au musée des Arts décoratifs ce chef d'œuvre, l'Ile heureuse, laissez-vous, de nouveau, pénétrer par le charme adorable que dégagent ces harmonies, joyeuses et mélancoliques à la fois, comme tous les vrais bonheurs, de couleurs et de formes. Qui ne voudrait avoir sous les yeux, toujours, ces images reposantes, le sourire à peine voilé de larmes, — les larmes des souvenirs heureux — de cette nature un peu solennelle et si bienveillante cependant, les grâces fraîches de ces jeunes femmes langoureuses et dociles, nonchalamment étendues sur les gazons en fleurs, au bord de ce lac enchanté, que la brise moire de ses
caresses... Le bon refuge pour une âme blessée par la vie et qu'il serait doux d'y aborder en l'une de ces nacelles qui de la rive des réalités conduisent les élus à l'île du rêve, pour, tout scepticisme et toute rancœur dépouillés, s'y laisser être doucement, tendrement, sensuellement heureux.
Dans la carrière [de Besnard, cette délicieuse toile marque une date, celle d'une conception plus sereine et plus harmonieuse encore des choses, celle d'un élan vers un idéal plus souriant et plus lumineux.
Des leçons de la vie, des exemples de la réalité, de toutes les observations, de tous les documents de l'enquête scrupuleuse à laquelle il s'est livré des années durant, il sait aujourd'hui exprimer, avec plus d'assurance, avec un sens plus étendu et plus pénétrant de la beauté des choses, les aspects durables et caractéristiques ; sa vision s'est élargie et s'est affinée ; son esprit, si longtemps tourmenté, possède une certitude ; il atteint, sans perdre aucune de ses qualités de verve et de fougue, à la sérénité lucide de l'âge mûr. Le plafond de la Comédie-Française, la décoration de la coupole du Petit-Palais, la façon dont Besnard y développe ses idées sont des preuves éclatantes de la maîtrise intellectuelle et technique où il est parvenu.
« Apollon salue de ses rayons les statues de nos poètes : Corneille, Racine, Molière et Victor Hugo. Il est accompagné des vingt-quatre Heures et précédé des neuf Muses, Au-dessus de la scène, un groupe, l'homme, la femme et le serpent dialoguent et tandis qu'à leur gauche une figure paraît écouter leurs paroles avec ironie, une autre à droite semble y découvrir un sens pathétique. » Tel est le thème que s'est choisi l'artiste ; on sait avec quelle fantaisie, quelle originalité, quel esprit il l'a traité, et aussi avec quel souci de sa destination il en a combiné les éléments, appuyant au-dessus de la scène toute la partie massive, architecturale et aussi les scènes les plus voisines de la réalité, de son sujet : l'homme et la femme, Adam et Eve près de l'arbre du Bien et du Mal symbolisant l'éternel amour, et l'éternelle vie, tandis
que les deux témoins de leur dialogue interprètent eomiquement ou dramatiquement leurs sentiments et les pensées qu'ils expriment; réservant, d'autre part, aux figures et aux scènes irréelles, toute la partie supérieure de la coupole, où s'élance en plein ciel le char d'Apollon, couronné par la troupe des Heures, où, sur une route de nuées, s'avance le chœur des Muses, deux d'entre elles ayant d'un élan soudain quitté leurs sœurs pour venir déposer les premières la couronne d'immortalité devant les statues des poètes. Mais la magnificence de cette composition, comment en donner une idée avec des mots, comment dire l'extraordinaire splendeur de ce ciel éclatant, où les figures qui y planent se détachent plus éclatantes encore, toutes traversées de lumière, où, plus prodigieusement encore qu'à l'Hôtel-de-Ville, Besnard a réussi à nous émerveiller par sa puissance d'imagination et sa fantaisie lyrique.
Sa puissance d'imagination, sa fantaisie lyrique, nous la verrons bientôt se manifester aussi splendidement dans la décoration de la coupole du Petit Palais. Quatre panneaux en forme de trapèzes, la composent, distribués de la façon suivante :
Ici, Vidée, principe, aliment et fin de tout art, est assise sur le globe terrestre. Gravement, elle se concentre en elle-même, cependant qu'à ses pieds, symbolisant toutes les formes et toutes les forces de tout ce qui s'agite sous le ciel, trois figures se tiennent debout au bord d'un précipice de nuées; c'est la Vie et l'Amour, tendrement pressés l'une contre l'autre, qui interrogent la Mort. Et l'Idée, inquiètement tourne ses yeux vers elles; elle voit, elle entend la Vie et l'Amour harceler de questions la receleuse du mystère; les paroles qui sortent de leur bouche, ce sont les mêmes que, depuis des siècles et des siècles, articulent toutes les lèvres humaines. La Mort, cette fois, répondra-t-elle ? Et l'Idée se penche pour écouter... mais la Mort ne fera que désigner d'une main le vaste univers étendu au-dessous d'elle et de l'autre ébaucher le geste du silence. La Mort ne livrera pas son secret.
Là, la Matière : dans un chaos de nuages, de pics neigeux, de
rochers enflammés figurant les éléments épars dans l'espace, Pan, l'être matériel par excellence, renverse, dans son étreinte pesante et irrésistible, la Femme. C'est la matière primordiale et éternelle qui, par l'amour, enfante les diverses manifestations de la vie, tandis qu'au-dessous d'eux, comme à l'Amphithéâtre de Chimie, la Nature est représentée par un cadavre de femme d'où jaillissent les fleurs des renaissances. Le cycle est complet; c'est, hier comme aujourd'hui, comme toujours, la Vie renaissant de la Mort.
L'Idée et la Matière, voilà donc les deux pôles du plafond de Besnard; elles s'opposeront, au Petit Palais, comme ils s'opposent dans l'univers, séparées par la symbolisation des deux grandes formes de l'Art qui ont sur eux leurs assises.
La Beauté antique, Paris la représente tenant en main Pégase et dédiant la pomme à Aphrodite. « C'était au fond des âges, par un semblable soleil couchant. Il y avait de grands espaces calmes dans le ciel au-dessus de la mer et le rocher projetait de l'ombre sur la source. Là se tenaient le cheval et le héros. » Ces admirables phrases du Voyage de Sparte me reviennent à la mémoire; elles situent si expressivement le moment héroïque figuré par Besnard, elles définissent si bien l'atmosphère de sérénité, de joie, de pur sentiment de la Beauté qu'il a voulu peindre là, en représentant après tant d'autres, la légendaire histoire du pâtre de l'Ida.
Enfin, l'Idéal chrétien que domine la figure de la Vierge autour de laquelle évoluent et se rejoignent les sentiments de l'homme moderne, la charité et la pitié. D'un geste délicieusement maternel. Elle pose sa main sur la tête d'un enfant, comme pour le prendre sous sa protection. L'Idéal chrétien, n'est-ce pas lui qui a bâti les cathédrales, qui durant des siècles a créé les chefs-d'œuvre dont s'enorgueillissent nos musées, inspiré l'Art et la Pensée de générations et de générations humaines, bercé et consolé les désillusions et les souffrances des parias de la Vie, auprès de qui durant des siècles toute la civilisation a trouvé un refuge.
A l'École de Pharmacie comme à Berck, à la mairie du Louvre comme à la Sorbonne et à l'Hôtel-de-Ville, Besnard nous émerveille par la puissance, la profondeur, la sonorité humaine de ses conceptions ; il faut saluer là plus qu'un peintre et qu'un grand peintre : un grand artiste, c'est-à-dire un créateur.
Une étude sur l'œuvre décorative de Besnard serait incomplète si l'on n'y faisait une place aux cartons des vitraux destinés à l'École de Pharmacie et au piano dont le baron Vitta eut idée de demander au peintre de l'Ile Heureuse, la décoration et au sculpteur Alexandre Charpentier le meuble et l'ornementation sculptée; sans parler de bien d'autres choses, telles et telles verrières pour sa propre demeure, et ces merveilleux panneaux exécutés jadis par Tiffany pour l'Art Nouveau Bing, faits de pierreries et des plus riches matières translucides, et le plafond de la section française à l'Exposition d'Art International de Venise, sans parler de la collaboration de Besnard à toutes les entreprises marquantes d'art décoratif moderne. Qui ne rêverait dans la maison idéale, une salle de fête ou de repos, une pièce de réception ou d'intimité décorée par lui, dont il concevrait le plan et dirigerait la réalisation, dont il harmoniserait les tonalités et les lignes, faisant à l'exemple des maîtres du xve et du xvi* siècles italiens, œuvre entière d'architecte et de peintre, en un mot de décorateur, dans le sens le plus élevé du terme.
De quoi l'homme qui a composé et exécuté les belles images que nous venons de décrire est capable dans un genre, considéré, par les pontifes de l'esthétique officielle, comme moins élevé et que la plupart des peintres et des sculpteurs tiennent à honneur de dédaigner, les cartons de vitraux dont je viens de parler et le piano Vitta le prouvent, pour l'humiliation des grands seigneurs d'aujourd'hui qui s'abstiennent si obstinément de confier la parure de leurs hôtels à des artistes comme un Besnard, un Maurice Denis, un Willette.
Des cartons de vitraux destinés à l'École de Pharmacie et dont
deux seulement, si je ne me trompe, ont été exécutés, Roger Marx a donné une description trop définitive pour ne la point citer ici. « En aucune de ces compositions la figure humaine n'intervient. Les thèmes sont exclusivement dérivés de la flore et de la faune; avec une imagination fertile à miracle, M. Besnard a fait appel à tous les climats, à toutes les races, à toutes les végétations; il s'est souvenu des animaux domestiques ou sauvages, disgracieux ou superbes, et il les a entourés chacun d'un cadre de nature appropriée, familière ou exotique, de nature luxuriante, épanouie ou désolée. Et quelles images contrastées défilent sous le regard! Le piétinement des paons déployant triomphalement la moirure de leurs plumes ocellées; la rencontre des aigles à la pointe d'un rocher parfois battu par la vague; l'envol d'une compagnie de moineaux sur les blés fauves que bordent les ruches bourdonnantes; la course cadencée des autruches par les aloès et les bambous; le paisible voisinage, dans une basse-cour, des dindons, des coqs, des pigeons; puis le prélassement du faisan doré auprès des orangers, des citronniers lourds de fruits ; le saut des singes parmi les lianes; enfin, à travers la haie de roseaux, le lent glissement des cygnes blancs et noirs qui fendent l'eau bleue. »
Le piano Vitta m' apparaît plus remarquable encore ; car c'est merveille d'avoir réussi à mettre dans le champ si restreint que semble offrir à un décorateur de grande envergure la paroi verticale de la caisse sonore, tant de belles et poignantes et spirituelles et tendres choses. Symphonie, c'est le travail, la méditation, les mélancoliques causeries, les douces paresses, sous les arbres du vieux parc ; l'Aumône, c'est autour de la table familiale, la présence du pèlerin, la halte du chemineau de l'Idéal, la gaîté des enfants qui donnent à boire aux vieux cheval, le chien qui nettoie de sa langue goulue l'écuelle, les pigeons blancs qui s'abattent en voletant ; puis V Amour tragique, l'étreinte folle des deux amants sur un tas de cadavres, parmi les malédictions des proches, l'odeur du sang, les râles des rivaux égorgés ; puis la
sVmphonie
MARCHE EUNEBRE