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LÀ GHIZANE AUX BEAUX BRAS

A côté de Besnard peintre de la Femme, et fantaisiste de la modernité, à côté de Besnard décorateur, il existe un Besnard que la foule ignore, que seuls les artistes et les amateurs d'art connaissent, c'est Besnard graveur. Qu'un procédé d'expression graphique comme l'eau-forte, aussi souple et divers, aussi riche et rapide, ait séduit, enthousiasmé un passionné du geste, de l'expression, du mouvement comme lui, quoi d'étonnant à cela ; quoi d'étonnant, surtout, qu'avec son imagination perpétuellement frémissante, son intelligence toujours en éveil, il ait en marge de son œuvre peinte, réalisé une œuvre gravée dont l'originalité et la valeur ne s'impose pas moins victorieusement. La spontanéité de son tempérament, l'abondance de son instinct créateur, dans l'emploi d'un procédé si expressif et par lequel il est si aisé, pour un dessinateur en pleine possession de son métier, de transcrire les plus fugitives, les plus audacieuses de ses sensations et de ses idées — le servent à merveille. Eaux-fortes de peintre, diront les professionnels de la pointe, les virtuoses delà morsure; eauxfortes de peintre, soit et tant mieux ; eaux-fortes d'artiste, en tout cas, et de grand artiste, ce qui seul importe ; eaux-fortes de créateur, où Besnard a su nous révéler de la plus imprévue et de la plus émouvante façon les faces insoupçonnées de sa sensibilité.

L'œuvre gravée de Besnard, elle a pour moi l'attrait de la

correspondance, du journal intime d'un grand écrivain, le charme infini de ces confidences que l'on ne confie qu'à l'ami le plus cher ou à soi-même, de ces préparations, de ces notes secrètes où un artiste de la pensée et de la phrase jette souvent dans une forme concentrée et pleine de raccourcis, le meilleur de son génie, le trop plein de son cerveau et de son cœur; quelque chose comme Mon Cœur mis à nu de Baudelaire ou le Journal d'un poète d'Alfred de Vigny. Mais une volonté plus consciente, par suite de la différence des modes d'exécution, domine les notations du graveur ; sa page écrite, noir sur blanc, peut constituer une œuvre achevée et complète en soi. Combien alors, elle nous sera chère T Noir sur blanc, n'est-ce pas une analogie de plus avec le moyen d'expression du poète ; la pointe est une plume et le poème du graveur, comme l'autre, on l'imprime avec de l'encre. Ce que le peintre n'oserait dire à l'aide de son pinceau chargé de couleur, il le dira à l'aide de l'aiguille métallique, et toutes les fêtes, toutes les mélancolies, tous les drames de la lumière vibreront demain sur la page blanche comme les mots et les phrases de la strophe lyrique.

Parmi les innombrables planches qu'a mordues Besnard, toutes si captivantes par leur charme ou par leur puissance, portraits en croquis rapides, études de nu, notations véridiques ou visions fantaisistes, scènes intimes, — dont on ne comprend point que nul n'ait encore songé, soit dit en passant, à dresser le catalogue — je n'en signalerai que quelques-unes : Fillette au grand chapeau, la Jeune Mère, la Morte, Dans les Cendres, la Femme à la pèlerine, Eve, et les études pour l'Ile Heureuse, et les portraits de Rodin, de Roger Marx, celui de Robert de Montesquiou, dans le parc de Versailles, appuyé au socle d'un grand vase, qui sert de frontispice à la suite illustrant les Perles Rouges, et ce chef-d'œuvre de grandeur tragique, la Fin de tout et cette série de douze eaux-fortes où Besnard a peint toutes les séductions, toutes les misères, toutes les douleurs, toutes les tares et toutes les beautés de la Femme.

Mais je veux insister particulièrement sur la suite, actuellement composée de vingt-six planches, et qui appartient au baron Vitta, que Besnard intitule Elle; moderne Danse de la Mort, dont le réalisme et l'originalité, dont l'intensité et l'audace d'inspiraration qui l'animent, font à mes yeux, un pur chef-d'œuvre. Une atmosphère d'angoisse, d'épouvante y règne, et la Mort est partout, l'affreuse camarde, la hideuse goule destructrice de force, d'espérance et de beauté. La voici en tenue de soirée, élégante et le sourire aux lèvres, qui, parmi les lumières et les rires du bal, s'avance vers la jeune fille comme pour l'inviter à danser ; la voici qui, sous les apparences du médecin, jette un dernier regard avant de sortir, sur la mère serrant contre son cœur son enfant malade; elle ne tardera pas à revenir chercher sa proie. La voici encore, qui, de ses bras tendus, attire dans le gouffre vertigineux celui qui s'y penche, la tète tournoyante, les jambes molles, et qui va s'y laisser tomber ; la voici, qui guette le voyageur blême d'épouvante dans le crépuscule menaçant ; ailleurs, elle frappe le duelliste, lance sur le passant la masse roulante de l'omnibus qui l'écrasera, assène sur la nuque glacée du songeur le coup de massue de l'apoplexie, erre au bord de la mer, son filet de pêcheuse aux noyés sur les épaules, comme un manteau fait d'un drap mortuaire ; ailleurs, sous l'apparence fardée de la courtisane, les yeux brillants de promesses, elle allume les convoitises des passants; ailleurs, enfin, ahl l'obsession du cauchemar fixé par le graveur avec une cruauté d'ironie qui glace I d'un geste violent et ivre de luxure, elle se substitue à l'amant sur le corps renversé de sa maîtress ; il n'étreindra plus, quand, ses désirs assouvis, elle aura consenti à lui céder la place, qu'un cadavre.

Sentez-vous la portée et la beauté de cette œuvre, la profondeur morale et philosophique de l'inspiration qui a guidé l'artiste ? Tous les grands problèmes de la vie il les a abordés, toutes les préoccupations de l'intelligence moderne, il les a connues, toutes les sensations de nos sensibilités, il les a éprouvées lui-

même et il les a fixées. Elle, c'est comme un résumé de la pensée de Besnard, de ses méditations et de ses lectures. Tout émane d'Elle, la Vie renaît de la Mort, et tout revient à Elle. Au cœur de l'âge mûr, — cette admirable suite fut commencée en 1900, à Biarritz, — Besnard consacre ses loisirs à jeter sur le papier le poème douloureux dont les strophes sonnent avec la cruauté des premières pelletées de terre sur le cercueil, puis il poursuit son œuvre de magicien de la fantaisie et du songe. L'ombre et la lumière, n'est-ce pas tout l'art du peintre, comme la vie et la mort toute notre destinée, tout ce que nous savons de nous-mêmes...

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