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PORTRAIT DE FAMILLE

Pour s'exprimer ainsi, aussi diversement, aussi souplement, aussi magnifiquement, avec autant d'aisance, autant de noblesse, autant d'originalité, dans des genres aussi opposés — rappelonsnous seulement le Portrait de Mme Roger Jourdain, celui de Réjane, le Marché aux chevaux, la Féerie intime, la Danse espagnole, l'Ile heureuse, les visions de préhistoire de l'École de pharmacie et la décoration de Berck et le panneau de la Sorbonne et le plafond de la Comédie-Française — il faut être un homme de métier de premier ordre, un grand technicien. Il faut posséder à fond toutes les ressources d'un art, connaître tous les détours de son mécanisme ; sans quoi l'on se spécialise, l'on fait ce que font trop de peintres d'aujourd'hui, l'on se cantonne dans un tout petit domaine d'observation ou de fantaisie et l'on y passe sa carrière à repeindre sans cesse le même tableau. Je sais, certes, qu'il n'est point donné à tous d'être à la fois un grand décorateur, un portraitiste original et autre chose encore, mais je demeure convaincu que dans bien des cas la spécialisation n'a point d'autre cause que la connaissance incomplète d'une technique. Alors, l'on se replie sur soi-même, devant un horizon limité et on se répète. C'est un reproche que nul n'oserait, sans injustice, adresser au maître qui nous occupe.

Je vois, en effet, peu d'artistes actuels régner sur un aussi vaste

territoire que celui dont Besnard est le souverain somptueux et admiré, car, quoiqu'il montre une prédilection pour certains effets de lumières contrariées, pour certains arrangements de mise en page, pour certaines harmonies de couleurs qui sont devenues, aux yeux des observateurs superficiels, la signature brillante de son talent, il ne cesse jamais, cependant, de promener parmi les aspects de la vie sa belle curiosité d'homme et d'artiste. Ce tourmenté possède une étrange et merveilleuse sérénité : la certitude de pouvoir s'exprimer conformément aux vibrations de sa sensibilité et de si magistrale, de si libre façon, qu'il nous est, à nous, impossible d'imaginer que ses réalisations restent jamais au-dessous de son rêve. Un maître seul, il faut bien le dire, a cette liberté, cette désinvolture, cette fermeté, cette spontanéité dans le définitif et souvent le parfait.

Il peut, parfois, paraître désordonné et manquer d'unité, il peut avoir l'air, parfois, de franchir les limites de la vérité... ou de la fantaisie, de se laisser emporter, comme d'un élan soudain, au delà de sa pensée. Certaines toiles donnent, d'abord, cette impression ; ce n'est point moi qui le regretterai. Mais étudiez-les de plus près, examinez attentivement la façon dont les idées, les sentiments, les sensations qui les ont inspirées s'y développent et s'y expriment, et vous en découvrirez l'harmonie. Sous cette fougue, sous ces exaltations, sous ces ardeurs, une volonté règne, dominatrice; rien n'a été laissé au hasard, aucun détail n'est insignifiant, tout s'équilibre et se balance, tout concourt à l'effet prévu, au résultat délibérément préparé, tout se concentre pour créer le mirage dont nos regards subissent la délicieuse et émouvante beauté.

Besnard donne, cependant, l'impression nette d'un artiste heureux. Il est plein de sève et de force, il aime la vie et l'on sent qu'il est expert à en jouir. Son œuvre est optimiste, et voilà, ou je me trompe fort, la principale cause du succès qui accueille aujourd'hui ses productions ; car ses vrais mérites, ses qualités prestigieuses de peintre, les dessous, si l'on peut dire, de son art,

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