KTUDK POUR LE PETIT-PALAIS
ce, enfin, par quoi il nous émeut si profondément et si délicieusement, je doute que le grand public soit à même de le découvrir, car il lui arrive d'être, malgré son amour de la clarté, hermétique, et l'on a quelque peine à saisir le sens de sa pensée. Je dis exprès de sa pensée, en ajoutant aussitôt, et de son émotion, car, aux yeux et à l'esprit de quiconque sait voir et comprendre, tout accord de couleurs, toute harmonie de lignes correspond à une pensée, à une émotion de l'artiste susceptible d'être comprise et ressentie par une sensibilité étrangère. Il y a ainsi, dans l'œuvre considérable de Besnard, nombre de toiles devant lesquelles bien des gens passèrent sans les voir, ou plutôt, en n'en voyant que l'extériorité, et qui les jugèrent insignifiantes, n'ayant jamais éprouvé que toute la beauté de la nature, de la lumière, de la vie, peut être contenue dans les quelques touches de matière colorée auxquelles un vrai peintre donne l'apparence d'une nuque de femme, d'une épaule tendrement en fleurs sous la chute d'or d'une chevelure, avec l'éclat rosé d'une lueur chauffant cette chair, la baisant... Arrêtez-vous: il y a là un mystère; mais il vous sera facile de le pénétrer et vous connaîtrez ensuite les plus merveilleuses joies. L'art n'est rien, s'il n'est fait pour éveiller au fond de nous-mêmes ces sonorités de sensations à travers les ondes desquelles s'anime tout ce que nous portons en nous, inconnu de nous-mêmes, et par quoi nous communiquons avec l'âme de l'univers. Le prodige est que tout ce grand mouvement puisse être provoqué par quelque chose d'aussi inconscient en vérité, et d'aussi inanalysable que la manière dont le pinceau, trempé de couleur, aura été posé sur la toile, avec plus ou moins de bonheur, notant les jeux de la lumière sur les volumes, la densité de la matière, le frissonnement de l'atmosphère. Et voici que toute notre vie s'émeut..., frémit jusque dans ses racinesl L'art, ainsi pratiqué, ainsi compris, ainsi ressenti, n'est-il pas « la source éternelle de joie » dont parle Keats?
Que de séductions, en effet, dans cet art T Que d'attraits et comme l'on comprend, pour le subir soi-même et délicieusement,
le charme qu'il exerce. Charme très spécial et très complexe, aussi spécial, aussi complexe que la sensibilité dont il enveloppe l'expression ; charme un peu superficiel, parfois, comme chez la plupart des grands producteurs en qui la verve imaginative, l'abondance prime-sautière s'épanouit au détriment des facultés de concentration, étude des caractères, acuité de pénétration psychologique, profondeur de la vision. Par là même, d'autre part, Besnard est bien de son temps : il note des frissons nouveaux, il satisfait notre soif de sensations imprévues, inédites, il est étrangement sensuel, il nous grise de parfums mystérieux, il nous enivre de musiques énervantes, il suggère les plus rares vibrations, il surexcite les désirs, il exalte les nostalgies... tout ceci, d'ailleurs — voilà sa supériorité incontestable — sans cesser d'être peintre, avec les seuls moyens dont dispose son art. Que sais-je encore? et comment analyser tout ce que cet art contient de pénétrant et de subtil, de fiévreux et de rare, de véridique et d'irréel, tout ce qui, de cet art, s'accorde aujourd'hui aux modes d'expression des autres arts, littérature ou musique, pas plus en plein rêve, dans les hauteurs inaccessibles du surnaturel qu'en pleine réalité, dans le terre-à-terre des spectacles quotidiens; et, comme la littérature et la musique actuelles, cet art ne cesse jamais d'être humain, de s'enraciner toujours plus solidement au sol riche de la vie contemporaine d'où germent tant de merveilleuses fleurs. L'âge du réalisme pur est fini, et fini aussi le temps de l'art pour l'art et de l'art pour l'idée; nous ne nous satisferons désormais que de révélations artistiques contenant, sous des formes visibles et précieuses, une pensée, un songe, une sensation d'humanité ; et tous les prodiges des virtuoses de profession n'y changeront rien, car rien n'existe en art où manque ce frémissement de vie, qui seul donne leur prix véritable aux chefs-d'œuvre du passé qui le contiennent; les autres, leçons stériles, vain enseignement, école de mort. L'œuvre entière de Besnard est, à elle seule, une démonstration de ces vérités. Et puis, comme cet art est français, harmonieux, limpide