‹ Albert BesnardChapitre 26 sur 39 · M"" HENRI LEROLLE · texte numérisé non relu

M"" HENRI LEROLLE

dominé par le sentiment de la mesure, de l'équilibre, sans rien d'appuyé, avec cette science des sous-entendus, du suggéré, cette clarté sans sécheresse, cette profondeur souriante qui caractérisent les écrivains et les peintres de notre race.

Sous le voile chatoyant, sous la précieuse parure dont il les enveloppe, quelle fermeté et quelle précision gardent les idées d'un Besnard, et sur quelles assises d'observation scrupuleuse, de fortes sensations, elles reposent. C'est le triomphe de la manière aisée, de l'élégance et du goût. Là où un allemand serait pédant et lourd, un anglo-saxon sentimental et anecdotique, un italien d'aujourd'hui verbeux et maniéré, un flamand terre-à-terre, voyez comme un français, nourri aux belles traditions artistiques et littéraires de sa race, sait se montrer profond avec délicatesse, subtil avec puissance, lyrique sans obscurité ; nulle place où la claire raison ne répande sa lumière, où l'intelligence dans ce qu'elle a de plus lucide, la sensibilité dans ce qu'elle a de plus fin ne fleurisse et ne brille.

Près d'un Puvisde Chavannes, rêveur harmonieux et serein, chantre inspiré de limpides poèmes, visionnaire lumineux de légendes et figurateur incomparable d'abstractions ; près d'un Fantin-Latour, portraitiste pénétrant et recueilli, évocateur d'images voilées et de songes crépusculaires ; près d'un Degas qui, par sa probité scrupuleuse et son amour de la vérité, sait revêtir du plus beau style la figuration des réalités actuelles; près d'un Carrière, peintre de la vie morale, révélateur de pensées et de sentiments, interprète ému des tendresses humaines ; près d'un Monet, continuateur de Claude Lorrain et de Turner, qui fait vibrer en ses toiles toutes les magies de la lumière et toutes les gloires de la pleine nature, Albert Besnard a sa place, au même rang que ces immortels maîtres de l'Art français contemporain. Il est le seul, aujourd'hui à posséder cette faculté qu'ont possédée tous les vrais grands artistes, d'exalter lyriquement les apparences des choses, de transposer héroïquement les spectacles de la vie contemporaine, d'en dégager la beauté invisible aux

autres. Il est pour tout dire, en employant l'expression si heureuse de l'auteur du Feu « un animateur » et un animateur par l'amour; car l'amour seul permet à l'homme de pénétrer dans les domaines mystérieux de la vie et de saisir les formes de son infinie magnificence. « Ce qui paraît essentiellement le caractériser, écrivait récemment de Besnard M. Jacques Copeau, à l'égal des plus grands inventeurs de la forme, c'est un amour immense et presque indifférent. Je veux dire qu'un désir universel le conduit vers tout ce qui existe, depuis l'ébauche la plus rudimentaire où tâtonne la vie jusqu'à la perfection des formes idéales, avec une soif égale de tout connaître, de tout posséder, de tout exprimer. » Cette formule me satisfait entièrement, et satisfera, j'en suis certain, ceux qui auront pris la peine de lire ce livre comme je souhaite qu'il soit lu, c'est-à-dire comme un simple essai de psychologie appliquée, appliquée à la sensibilité d'un grand artiste, où l'on a beaucoup plus cherché, en s'efforçant de scruter l'œuvre de ce grand artiste, à mettre en évidence l'évolution de sa sensibilité que l'évolution de sa technique.

Que le parti-pris puisse déplaire à celui à qui ce livre est consacré, je ne le crois pas ; qu'il puisse le desservir dans l'esprit de ses admirateurs, je ne le crois pas davantage. Qu'il se rappelle, lui, qu'ils n'oublient point, eux, telles phrases du peintre-poète de la Féerie intime et de l'Ile heureuse, de Berck et de la Sorbonne, du graveur de la Fin de tout et ils me donneront raison.

« L'Intelligence et la Passion, affirmait Besnard, sont bien près du génie ». Et il ajoutait: « Quel est celui de ce siècle qui aura l'honneur de les combiner ensemble?», de les confondre, d'en faire cette force irrésistible , cette éternelle énergie d'émotion et de joie, que contient toute œuvre d'art. En entière confiance, je confie à l'avenir le soin de répondre.

Le Verger, 1906.

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