LES FLEURS
Carton pour une décoration
cet inconnu qui se révèle à lui, et comment enfin a-t-il le courage de rire devant les œuvres qu'il ne comprend pas ? Qui lui fera donc sentir tout le drame d'un tableau et la mystérieuse genèse que décèle le contour d'un vase ?
Qui donc l'a rendu si sceptique, si railleur? Peut-être la critique.
Il me semblerait odieux pour ma part de parler en juge de ceux qui, comme moi, s'efforcent vers l'idéal en passant par le vrai, et si j'ai accepté cependant de prendre pour un moment la place d'un critique de profession, c'est que je voulais dire certaines choses, toucher à des idées qui me hantent, et contribuer à marquer le profond intérêt qui s'attachera, dans les siècles futurs, à l'art et aux idées de notre temps.
Et puisque j'ai osé parler de la critique, qu'il me soit permis à moi, artiste, de m'adresser à elle et de lui dire que certaines de ses louanges nous trompent ou nous énervent ; que, par sa tendance à nous effacer ou à nous enserrer dans nos propres qualités acquises, dont il semble que nous ne devions plus nous départir sous peine de déchoir, elle nous condamne à notre propre poncif, tout comme la vieille Académie, et qu'en poussant vers une originalité hâtive et artificielle une jeunesse pleine de verve, de talent et d'originalité, que l'étude eût pu développer, elle lui prépare un néant tout aussi improductif que celui de la routine académique dont on pouvait, après tout, sortir par le talent. Il fallait un plus fort coup de talon, voilà tout.
Il faut cependant savoir un grand gré à la critique moderne d'avoir réagi contre le faux sublime et forcé le public à admirer l'harmonie d'un Chavannes ou le rythme d'un Rodin. Des plumes vigoureuses sont arrivées à l'heure voulue et ont fixé, en ce dernier quart de siècle, le degré de l'étape parcourue. Leur critique, souvent dure aux vaincus, passionnée parce qu'elle se croyait juste, a soutenu, malgré tout, l'effort de ceux qui ont prétendu respecter la nature dans la nature elle-même, qui, en déshabillant l'homme d'oripeaux surannés, l'ont montré plus grand. C'était
LA CASCAD
une Renaissance, cela, et qui en valait bien une autre, et qui donnera à notre siècle une grande place dans l'histoire de l'art. Les critiques dont je parle l'ont compris, il faut leur en être reconnaissant.
Une grande évolution s'est silencieusement accomplie en ces dernières années, presque sans qu'on y prenne garde, sous l'effort constant de cet admirable cerveau humain que nous affectons de mépriser. La synthèse a remplacé le symbole, la raison a succédé à la révélation, ce qui, tout doucement, nous amène à une foi nouvelle. Car la foi religieuse subit elle-même une évolution. Ses admirables symboles s'éloignent de plus en plus vers le passé, ce grand passé dont nous frémissons encore. Mais les formules ont bien servi et je crois que le secret des époques passées est bien perdu. Nous aurons beau, pour exprimer la piété, peindre des draperies tombantes, nous ne rendrons jamais que la lassitude d'une pose gardée trop longtemps.
Quoi donc remplacera la foi religieuse dans le cœur de l'homme et dans son cerveau? Peut-être bien la science de la Nature. La Nature, l'immuable et cependant multiple maîtresse, qui a mis le poinçon de silex aux mains de l'homme primitif et lui a inspiré ces linéaments empreints d'une telle vérité, qu'aujourd'hui, après des milliers d'années, ces croquis tracés sur des os de renne nous paraissent faits d'hier par quelque enfant sublime. La Science sera donc la foi nouvelle, une lumineuse conscience du moi, qui nous ouvrira le vaste champ des mystères du monde tangible, une Foi tout aussi féconde que l'autre et qui n'abolira pas le rêve, car rien n'empêchera jamais celui qui admire ce qui est de rêver encore à ce qui pourrait être. Ce sera de tout temps l'affaire du Génie. Il me semble bien que cette évolution dont je parle a déjà commencé avec le siècle, ce siècle qui a débuté avec Ingres et qui dans trois ans va finir avec Puvis de Chavannes.
Que d'individualités se seront coudoyées, heurtées ou combattues T Ce siècle sera très glorieux, parce qu'il aura enfanté Ingres, Delacroix, Chassériau, Rousseau, Courbet, Millet, Daubigny,
Corot, et plus près de nous, Manet; je n'ose parler que des morts. Et il sera intéressant et instructif pour les races futures, ce siècle, parce qu'il offrira à leurs regards étonnés une variété infinie.
Lorsqu'on franchit le seuil de notre salle française du xixe siècle, au Louvre, on est étonné de la fécondité de toutes ces œuvres, où perce avec une telle puissance le travail du cerveau. Si la sérénité en est bannie, du moins l'intelligence y règne, et l'inquiétude et la passion font des drames de toutes ces œuvres. L'Intelligence et la Passion sont bien prés du Génie. Quel est celui de ce siècle qui aura l'honneur de les combiner ensemble ? Nous ne pouvons le savoir encore, la lutte nous aveugle, mais la postérité prononcera. En attendant, rien n'est plus réconfortant que la vue de ces œuvres de combat, dont la philosophie nous est encore appréciable. Elles sont éloquentes et nous crient bien haut de marcher en avant, nous montrant les sommets où se sont retirés pour l'éternité ceux qui ont fait, avec leur cœur et leurs passions, le divin amalgame que l'on nomme une œuvre d'art.
Extrait de la Gazette des Beaux-Arts (1er mai 1897).
En tête du Catalogue de l'Exposition Rodin, en 1900 — aux côtés de Claude Monet et d'Eugène Carrière — Albert Besnard écrivait :
Au cours des vingt années passées, tout a été dit sur Rodin par les lettrés et les critiques. Leur intervention, trop souvent sanglante, pour parler en style de chirurgien, n'a mis à nu que des organes admirables : elle a laissé dans le mystère l'âme de l'artiste, parce que le fluide divin dans lequel elle nage échappe à l'analyse, même à celle de l'artiste lui-même. Promothée savait-il de quelle nature était le feu qu'il dérobait à Jupiter? — Son supplice lui apprit seulement qu'ici bas la douleur est le
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