‹ Albert BesnardChapitre 29 sur 39 · LE CHAPEAU DE PAILLE · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU DE PAILLE

S. A. I. LA PRINCESSE TTATHILDE

prix du génie. Rodin lui aussi a eu son vautour comme tous les grands artistes qui ont cherché leur idéal dans les régions supérieures.

Aujourd'hui vous demandez à un artiste de développer les hautes raisons d'art et de technique qui font de ce statuaire, unique à notre époque, le créateur de formes et l'évocateur d'idées qui ont fait tressaillir d'admiration ou de rage la génération actuelle. Je ne sais vraiment si j'ai le droit d'essayer de vous satisfaire. L'âme de cet artiste est un sanctuaire que nul ne doit violer. Aussi m'arrêterai-je au seuil, me bornant à transcrire les pensées que me suggère l'œuvre immense que j'ai sous les yeux.

Je suppose, en regardant cet œuvre de Rodin, que son cerveau, comme celui de tout grand artiste, contient l'idée totale du monde avec toutes ses formes, ses symboles, et leurs complexités innombrables d'où naissent les hautes synthèses. La contemplation passionée de la Nature l'a certainement amené à sentir que nulle force en dehors d'Elle n'est capable de suggérer son propre symbole. De là cet amour du « morceau » qui fournit à Rodin l'expression même de la vie, qui lui permet de fixer la trace des passions en faisant jaillir de la forme l'Idée, toutes les idées, et les significations de l'humanité.

La forme, telle que la comprend Rodin, devient la vie. Il fait d'abord des hommes, et puis il les anime; ou mieux, ils vivent dès qu'ils sont parfaits. Cela est contraire à l'esthétique de ceux d'entre les artistes qui croient faire grand avec un sujet pompeux sans en percevoir le côté humain, dont l'absence condamne leurs œuvres à l'oubli. Car les générations ne tiennent compte que de celles où l'humanité a le plus de part. C'est pour cette raison que l'art grec est immrotel et sera à jamais le guide de tout art qui voudra rester grand. Quelle serait pour nous la conception du monde païen sans les grands sculpteurs de l'antiquité grecque ? Ce pauvre Jupiter serait aujourd'hui bien oublié sans le divin Phidias.

Ceci m'amène à dire que Rodin est aussi un grand historien :

car il a pétri dans la matière, au moyen de la forme, des états d'âme, ce qui importe à l'histoire plus encore que des faits ou des physionomies que l'actualité dénature. — Que croyez-vous que diraient les artistes, les lettrés des siècles à venir si, toutes traces de notre monde actuel disparues, on retrouvait les statues de Hugo et de Balzac? — Eh bien, ils diraient que ce sont vestiges d'une grande époque d'art, où l'admiration des foules pour les hommes de pensée suggérait aux statuaires de génie des œuvres grandioses. Ils devineraient dans Hugo le poète universel et inspiré, le chantre de la nature et de l'humanité, des passions et des orages. Ils verraient dans ce Balzac tant discuté, si follement insulté, projeté par le génie, surgissant au bord de son piédestal comme prêt à s'élancer dans la vie ; ils verraient, dis-je, le génie palpitant, intense et douloureux, d'un puissant psychologue; car à nul autre ne peuvent appartenir ce port de tête et ces orbites au fond desquels nagent des yeux presque inutiles, humbles serviteurs qu'ils sont du cerveau qui seul voit tout.

A cette hauteur, l'amplication de la fougue devient la sérénité. — Oui, la sénéritéT Sommet de l'art qu'illumine le génie et que refraîchit l'haleine de la pensée pure.

En réponse au questionnaire d'une enquête ouverte par une revue Le Mouvement Esthétique, sur l'Éducation et la Décentralisation d'art, Albert Besnard écrivait le 15 décembre 1901 :

Votre idée me paraît fort belle et d'une réalisation qui a de quoi tenter les cerveaux que préoccupe l'humanité et qu'excite le désir de bonifier la vie de leurs semblables.

Il est très vrai que l'existence de l'ouvrier, sans cesse partagée

PLAFOND DI-: LA COMEDIE-KRANÇAISE Esquisse

entre un travail très dur et la crainte qu'il ne suffise pas à le faire vivre, est peu faite pour lui laisser cette paix de l'âme, nécessaire à la contemplation des chefs-d'œuvre. J'ai souvent pensé à cela avec intensité en voyant ces êtres rentrer chez eux le soir, les bras gourds du lourd travail de la journée. Je ne pense jamais, sans une angoisse involontaire, à tous ces cerveaux au fond desquels veille peut-être le génie, qui sont réduits, pour alimenter un corps, peu exigeant pourtant, à s'absorber dans un travail qui ne nécessite qu'une action mécanique.

Aussi me voyez-vous très intéressé par ce que j'appellerai votre croisade et très disposé à vous servir!

Mais je vis dans un quartier encore ouvrier, où l'on compte un marchand de vin par cinquante mètres, où je vois s'engouffrer, les jours de paye, des ouvriers que leurs pauvres femmes, qui n'ont pour moyen d'action que leur touchante et patiente éloquence, cherchent à convaincre de rentrer à la maison. Comment serezvous plus éloquent que ces femmes, que ces veuves pourrait-on presque dire, tenant dans leurs bras leurs petits orphelins ?

Et puis, nous vivons sous le régime de l'Industrie qui rapetisse l'homme, puisqu'à chaque instant elle lui démontre qu'il fait moins de besogne que telle petite roue dentelée qu'il n'a qu'à pousser du doigt; elle le désintéresse de son travail avec lequel il ne vit plus en intimité; il n'a plus à être fier d'une besogne bien faite puisque telle machine la fait mieux que lui. Le chef-d'œuvre obtenu par le travail était une consolation qui payait largement la peine endurée.

Le paysan ne fait plus son pain lui-même, le laboureur ne laboure plus ; il est devenu le cocher de trois vigoureux chevaux qui traînent une machine affreuse et il n'a même pas le soin de la diriger, car l'animal très bien dressé suit le sillon de lui-même. Mais lui, l'homme, jadis le maître de faire et de bien faire, il passe son temps assis sur son petit siège de fer, coiffé d'une hideuse casquette... Plus de soirs superbes, où parmi la brume de la terre retournée, le laboureur achevait son sillon; c'est fini

cela, l'homme est chaque jour plus éloigné de la Nature comme un travailleur maladroit qu'un maître écarte du coude.

A cet homme, mis hors de la Nature, comment redonnerezvous le goût de la Nature? Comment la reconnaîtra-t-il dans les tableaux; à ce manœuvre inquiet de ses destinées comment lui ferez-vous admirer les chefs-d'œuvre du passé?

Les campagnes elles-mêmes sont souillées par les réclames de cette industrie qui ne vit que grâce à elles. Dans les plus beaux sites se balancent de hideux écriteaux qui vantent les avantages de tel ou tel objet de luxe que le pauvre, qui se rafraîchit sur le bord de la route, ne pourra jamais se payer; il oubliait la misère en pleine Nature, un nuage passe, il le suit des yeux et ses regards tombent sur l'écriteau honteux dont je parle ; la ville le poursuit jusque dans la campagne. Si l'homme ne peut plus même rêver de liberté devant l'infini des lointains et s'il a l'âme colère ou envieuse, sa colère et son envie se rallument au sein de la Nature où il était venu chercher l'oubli...

Il faudrait, je crois, montrer à l'homme qui se croit honni et déclassé qu'il est beau, beau par son travail, par sa nombreuse famille, par l'aide qu'il apporte à la Société, beau enfin parce qu'il est un Homme T lui montrer sa vie comme un drame émouvant dont le dénouement peut l'ennoblir s'il sait en conduire les péripéties en choisissant parmi ses instincts le meilleur de tous : la dignité morale. Que les grands hommes soient pour lui des phares, selon un mot célèbre, qui éclairent sa route. Il faudrait enfin qu'il s'intéresse au spectacle de la vie en philosophe; en un mot, en faire un dilettante. Ce résultat obtenu, vous pourrez alors le diriger vers les Œuvres d'Art que son esprit calmé pourra désormais considérer avec fruit...

Je serai très heureux de participer à votre œuvre, qui mérite d'être étudiée, et je vous le répète, je me mets à votre disposition avec grand plaisir, estimant qu'on ne saurait trop resserrer les liens entre l'homme d'action et l'homme de pensée.

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Le 20 Décembre 1904, des amis et des admirateurs d'Eugène Carrière fêtaient le peintre des Maternités. Albert Besnard prononça les paroles suivantes :

Mon cher Carrière,

L'unanimité touchante qui nous réunit autour de vous ce soir dit assez fortement tout ce que votre nom éveille de sympathie parmi ceux qui ont le culte de l'Idée.

N'est-ce pas le propre des natures d'élite, à quelque domaine qu'elles appartiennent, de susciter les fortes pensées ? C'est pourquoi poètes, écrivains, artistes humanitaires viennent saluer en vous, ce soir, l'homme dont l'œuvre féconde en germes puissants marque une étape dans l'art contemporain.

Tandis que certains de nous, semblables à ces cavaliers des miniatures persanes, courbés sur le col de capricieuses montures, bravant l'âpreté du jour et sa fantasmagorie, pourchassent d'une ardeur enlassée leur multiple idéal, vous, Carrière, préférant les grandes routes humaines, vous découvrez le vôtre à la clarté miséricordieuse des soirs.

Pour moi je vous imagine volontiers assis sur le revers gazonné du chemin , scrutant les faces des passants que les derniers rayons ramènent au foyer tristes ou joyeux, et vous levant tout à coup lorsqu'un visage plus intéressant, peut-être plus douloureux, passe à votre portée, puis, d'un doigt fiévreux et sensible, chercher au travers des enchantements des modelés la construction secrète qui vous permettra d'établir la base morale de l'individu que vous avez pour mission de révéler à la foule.

Car le visage, voilà, mon cher Carrière, voilà la vraie patrie de votre esprit, le vrai domaine de votre philosophie. « Homme, je sens en moi tous les hommes T » vous êtes-vous écrié un jour magnifiquement.

On ne pouvait expliquer avec plus de force le lien de tendresse qui relie ou devrait relier tous les artistes à leurs frères moins favorisés — les autres hommes. Et comme pour rendre tangible cette pensée et la fixer dans sa plus haute expression : l'amour maternel, assemblant deux figures, une femme et un enfant et les enlaçant l'une à l'autre, vous avez créé les« Maternités ». Si bien que l'on dit maintenant : « les Maternités de Carrière » comme on dit « les Vierges de Raphaël », « la Pieta de Michel-Ange ». De sorte que vous avez doté le patrimoine artistique futur du type de la Femme-Mère, de même que l'antiquité nous a légué celui de la Femme-Beauté.

Ici, qu'il me soit permis de saluer celle dont le visage a été l'onde amie où s'est réfléchie et retrempée depuis tantôt trente ans l'âme de notre ami et dont le mystère passionné lui a fourni la tendre image dont il a revêtu sa pensée.

Pour achever votre œuvre, il vous a suffit de prendre de la lumière et de l'ombre et d'en former ces êtres sans le secours d'aucune de ces alchimies séduisantes mais dangereuses, et pourtant si belles, qui font de l'art de peindre un des réconforts de la vie. C'est même cette sobriété de moyens qui a fait dire à certains que vous étiez plus poète que peintre. Ce sont des littérateurs qui ont dit cela. Mais nous, qui sommes peintres, savons bien qu'il n'y a qu'un peintre pour être possédé comme vous l'êtes de l'amour de la lumière et de l'art de la diriger vers le mystère des ombres.

Grâce à son éloquence, vous parlez à nos sens un langage subtil qui vaut bien celui des mots.

Cependant un jour, cher ami, j'ai craint pour vous; une voix amie dans une paroxysme élogieux s'est écriée : « Enfin... Carrière ne dessine plus! » Inquiet, je suis allé voir — vous dessiniez

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