‹ Albert BesnardChapitre 30 sur 39 · V\. FRANTZ JOURDAIN · texte numérisé non relu

V\. FRANTZ JOURDAIN

toujours et même je pus constater que vous vous étiez surpassé.

Réduire un artiste penseur de par la hauteur de sa pensée, à n'être que son propre sténographe est d'une rêverie dangereuse. Nous ne sommes pas des fabricateurs de signes, nous sommes des inventeurs de poèmes muets et l'humanité nous a donné pour matériaux la lumière et l'ombre et le geste.

Langage sublime grâce auquel l'homme d'aujourd'hui peut saluer d'une pensée émue et reconnaissante l'ancêtre des lacs et des grottes qui nous a ouvert la vie.

Vous vous étiez surpassé, disais-je : en effet, jamais vous n'avez été plus puissant que dans votre grand tableau du Salon d'Automne Les Fiançailles, jamais votre technique n'a été plus savante et jamais grâce à elle votre pinceau n'a été plus décisif. Je me suis arrêté longtemps devant cet admirable tableau qui m'apparaît comme un groupement de tous les éléments de votre esthétique particulière et, puis-je le dire? comme la vision dramatique de votre vie.

Me suis-je trompé? Ces deux formes graves qui semblent s'accorder, ces deux visages qui penchés l'un vers l'autre se promettent la joie du doux partage, jusqu'à cette route, qui ferait frissonner, si l'on ne songeait que c'est celle du bonheur promis à tout être qui se met en marche avec la loyauté pour guide : dites, cher ami, à l'aide de ces linéaments précieux, dites, n'avez-vous pas dans cette œuvre tracé l'histoire de votre vie? Tout y est poignant. Avec un art passionné votre vision fait naître en nous la crainte et le désir de l'inconnu vers lequel tous nous avons les yeux fixés. Eh bien, si nous sommes aujourd'hui réunis en si grand nombre autour de vous c'est afin de vous crier au nom de notre admiration : Cet inconnu, mon cher Carrière, pour vous s'appellera la gloire.

Donc à vous, gloire, honneur et bonheur!

Présidant, le 15 Avril 1905, un banquet de la « Plume » Albert Besnard prononça le discours suivant :

Mesdames, Messieurs,

En me conviant ce soir, à cette place qu'ont occupée avant moi tant d'hommes éminents, poètes, écrivains ou artistes vous me faites grand honneur et je vous remercie.

Que vous dirai-je qu'ils ne vous aient dit. Les uns ont vanté l'énergie, les autres glorifié la poésie, Rodin a expliqué son art, Eugène Carrière dans le chaud émoi d'une âme fraternelle vous a entretenus d'humanité.

Laissez-moi en toute simplicité remplacer mon discours par un souvenir d'enfance.... Un pensum qui consistait à copier plusieurs fois la fable de La Fontaine Le Chêne et le Roseau.

Je n'étais qu'un petit enfant, aussi, sans trop m'arrêter au souffle majestueux de nature qui me fit comparer plus tard ce drame en trente-deux lignes au plus beaux des Ruysdaëls, sans considérer ce paysage mouvementé qui pâlit sous l'ouragan, je faisais fort mal mon pensum, lorsqu'arrivé aux deux derniers vers je fus comme saisi de surprise. Je venais de découvrir ces admirables mots dont la musique enchante encore ma mémoire.

L'ouragan a terrassé le chêne et tandis que l'astucieux roseau le gratifie d'une ironique oraison funèbre, le poète en plaignant l'abre vaincu achève de le peindre en ces mots :

Celui de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Quels mots admirables I Quelle courbe majestueuse ils décrivent. Mon âme d'enfant ravie les suivit dans leur ascension. Mes

Page 1