PORTRAIT DE THEATRE
ELLE
Eau-for te-
yeux ne virent plus ni la classe ni le pensum, mais une nature immense dont chaque objet s'animait d'une vie individuelle et sous laquelle je sentais désormais l'existence d'un mystère supérieur en intérêt au décor que traversait ma vie de chaque jour. Des êtres qui m'étaient chers n'étaient-ils pas déjà partis pour cet empire des morts. Quoi ? on vivait donc encore lorsqu'on était mort.
Pour la première fois je cherchai à voir au delà du tombeau. Sans me rendre compte je naissais à la méditation et un peu plus tard je compris que ce jour-là, dans ce coin obscur de classe, sous l'œil maussade d'un pauvre professeur, la poésie afin de me consoler, sans doute, m'avait donné pour compagne la Pensée.
De cet éveil de ma personnalité j'ai gardé un souvenir ému.
Vous savez mieux que moi, Messieurs, ce que valent ces minutes sublimes, et j'ai pensé vous faire hommage en évoquant celle-ci.
Cette haute idée d'une union fraternelle de tous ceux qui débutent dans la vie sans autre arme que leur pensée est une belle manifestation de cette solidarité qui gagne tous les peuples et que n'arrêteront pas les clameurs guerrières et que ne saurait corrompre l'odeur même du sang.
Vous, les poètes et les écrivains, avez appelé à vous les artistes, parce que vous avez senti que cette solidarité pour être forte devait grouper autour d'elle les deux plus puissantes formules de la pensée. C'est pourquoi n'es-ce pas, Messieurs, vous avez approché vos fronts chargés de songes de nos yeux pleins d'images. Et vous avez senti qu'il ne fallait rien moins que cette solidarité pour affronter cet ennemi terrible auprès de qui la mort n'est qu'un sommeil fécond, tandis qu'il est, lui, le néant dévastateur, le torrent qui dénude les montagnes et ruine les vallées, vaincre ce cruel ennemi qui s'appelle l'oubli.
Unissons-nous donc contre lui afin que la semence de nos idées ne soit pas dispersée et germe en sécurité sur le sol sacré de l'Art et de la Poésie.
Soyons les Génies bienfaisants des générations qui nous suivent.
Perpétuons la mémoire des grands morts. Sans oublier les vaincus sublimes qui ont tenté le vol nuptial, ayons aussi pitié des chênes abattus de la tempête. Gardons le souvenir sacré des cimes entrevues et méprisons l'ironie stérile du roseau.
Eugène Carrière, prenant après lui la parole, rendit au peintre du plafond de la Comédie-Française, cet hommage :
Un genre paraît épuisé et démodé lorsque l'interprète fait défaut.
La Tragédie paraît morte par l'absence du Tragédien.
Sans poète il n'est point de Poésie.
Mais ces facultés de l'âme humaine n'ont pas disparu, il suffit d'un être prédestiné pour que notre âme se reconnaisse dans toute sa plénitude.
Il est dans la nature de l'homme de donner à ses émotions des apparences visibles et durables. Ayant prêté notre esprit aux choses, leur prêter notre propre image est une suite logique au désir de notts retrouver dans les formes extérieures. C'est dans des apparences grossièrement déformées par la crainte que s'affirment les superstitions, les hommes plus libérés veulent se reconnaître dans des images plus harmonieuses en rapport avec la conception de leur proportion morale dans le monde.
Avec une intelligence vive, une subtilité fine et pénétrante, d'admirables dons de dessinateur et de coloriste, ordonné par une forte culture , Albert Besnard nous montre cette année Apollon, le mythe si souvent tenté, quelquefois exprimé, reprenant son immortelle fraîcheur; nous gardions Apollon le dieu de lumière, comme un souvenir qu'il n'était plus donné à personne de faire revivre.
ELLE
Eau-jorh'.
Et le voici qui apparaît jeune et glorieux, sur le même char traîné par les mêmes coursiers dans le décor identique aux maîtres, suivi par le même cortège que jadis et tout ce qui paraissait usé, aboli, triomphe jeune et vivant par la volonté d'une âme passionnée de féconde admiration.
Nous reconnaissons ces arabesques que nos rêves de jeunesse ont si passionnément peuplées de figures entrevues, le charme enivrant de la fantasmagorie des nuages, des caprices de la lumière, tous les multiples phénomènes qui font de la Chimère et de la Raison une unité joyeuse au cœur des hommes.
L'homme se lasserait de la nature s'il ne la sentait avec tant de force l'image prolongée de son berceau et de l'inévitable retour.
Imagination humaine, admirable faculté qui dépasse les limites de notre présence.
Le passé, le présent et l'avenir lui sont également familiers.
Elle est la preuve de l'excellence de la nature de l'homme, le pressentiment de la justice des destinées futures.
C'est elle qui créa Apollon le vainqueur des monstres. Son image divine. Son symbole de glorieuse intelligence.
Glorifions les poètes de tous les arts qui nous rapprochent des héros et rendons à Albert Besnard l'hommage auquel il a droit.
Eugène CARRIÈRE.
En réponse au questionnaire d'une enquête entreprise par M. Charles Morice, sur les Tendances actuelles des Arts plastiques, Albert Besnard répondit dans le Mercure de France, du l'T septembre 1905 :
L'Art prend certainement aujourd'hui une direction nouvelle, en ce sens qu'il se retourne vers les maîtres du passé, non en s'appuyant sur l'imitation, mais sur ce qui est l'essence même du tableau : l'Effet. Ce mot est-il compréhensible? Les lecteurs en
saisiront-ils la signification, quand je citerai les œuvres de Rodin, de Carrière et... les miennes.
L'Effet, n'est-ce pas l'intérêt concentré en un point ? Ce qui est le contraire de l'Impressionnisme : sans concentration, point de pensée réalisée. Exemples : solidité des surfaces et abstraction des volumes chez Rodin; chez Carrière, concentration de l'intérêt dans les têtes à l'aide d'une lumière qui illumine, qui s'irradie, comme la pensée maîtresse elle-même, sur le chaos des pensées secondaires ; chez moi, cohésion des éléments ambiants au profit du personnage principal ou d'une action déterminée.
La nouveauté de l'évolution actuelle est en ceci qu'il n'y a plus travestissement de l'idée au profit de la convention, comme dans l'École qui a précédé la nôtre et qui, sous prétexte de simplifier, supprimait le détail. Le détail est pourtant comme la nourriture essentielle de l'ensemble; le détail d'une feuille est nécessaire au galbe d'un arbre, le brin d'herbe à l'étendue d'une prairie. Sans le détail pressenti, point de souplesse. C'est ce que les Primitifs ont admirablement compris. Aussi leurs compositions offrentelles, comme la nature, l'ordre dans la variété et la profusion. Les modernes dessinateurs pour tapisseries ignorent totalement ce principe ou le négligent ; de là leur platitude et leur monotonie.
Je ne sais si l'Impressionnisme est fini, mais je me demande par quoi il pourrait se renouveler : à moins de faire en creux ce qu'il a fait en saillie, c'est-à-dire à moins que de lumineux il ne se fasse obscur. Il a filtré nos sensations et fortifié le goût de la nature chez ceux qui savent voir. Il est et restera un phare glorieux, grâce à des hommes comme Claude Monet, Renoir et Pissarro.
Whistler? un Stevens limpide. Gauguin?... Fantin-Latour ? un maître du portrait, de qui nous gardons chacun une parcelle au plus profond et au meilleur de nous-mêmes. C'est un des saints de l'art moderne; mais ses compositions me semblent des anomalies.
Cézanne ? un beau fruit saumâtre.
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Lau-forlc.
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A mon sens, sans la nature l'artiste ne peut rien faire. Elle est à la fois simple et multiple, mais aussi elle est rythmée, et c'est le rythme qu'il faut saisir. Imaginer, puis voir la nature ensuite pour la plier à sa conception, quelle niaiserie! Ce fut l'erreur de Gustave Moreau, dont l'œuvre, malgré toute la peine qu'il s'est donnée, reste immobile et meurt chaque jour comme mourront toutes les œuvres enfantées par un esprit qui ne se renouvelle pas. Car le renouvellement est la source de toute vie et la condition essentielle de la pensée.
Préface de Mme Charlotte Besnard au Catalogue de l'Exposition Albert Besnard, ouverte dans les Galeries Georges Petit, du 9 juin au 8 juillet 1905.
Albert Besnard, dont les sensations devant la nature ont la plénitude de l'idée associée à l'image, excelle à résumer, par une claire synthèse, le poème pictural qui surgit des profondeurs de sa divination poétique et philosophique. Car il sait que dans l'art de peindre plus que dans l'art d'écrire, il faut choisir, élaguer, ramener l'émotion à ce qu'elle a d'essentiel, d'éternel, le peintre ne pouvant pas tout dire, mais son œuvre devant tout impliquer, suggérer surtout, devant frapper fort et profondément, pénétrer dans l'esprit et dans l'âme en s'insinuant par les yeux.
Il ne faut pas confondre avec des œuvres d'art les nombreux schémas qui ont la prétention de représenter les idées et qui ne
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représentent rien : une œuvre d'art doit être avant tout une réalisation, et il y a, en contrefaçon des arts plastiques, des schémas de toutes sortes : ceux de la forme et de la couleur, les schémas de la beauté et de la grâce et ceux de l'élégance ou de la poésie. Tant d'autres schémas encore!. ..
En réalité, une œuvre d'art plastique ne se voit conférer l'être que si elle réunit les éléments de logique qui la conditionnent au même titre que le monde réel. C'est une création dans la création. Les éléments en sont la lumière et l'ombre qui déterminent les volumes et les situent, la ligne, cette arabesque de l'âme des choses, enfin la couleur et la forme qui découlent des combinaisons multiples de la nature et des réactions mutuelles de ce qui la constitue, avec le mouvement qui s'inscrit par le geste et suggère les forces de la vie; les solidités et les fluides, les lois de la pesanteur et tout ce qui règne éternellement ici-bas.
Conscient des éléments qui composent le monde visible, le peintre a conquis le langage à l'aide duquel il pourra désormais extérioriser sa pensée. Son œuvre sera tout à la fois ce qu'il a voulu dire, ce qui est de toute éternité, et les particularités de son propre tempérament, de sa sensibilité et de son âme.
Albert Besnard est un puissant réalisateur, qui sait manier toutes ces forces ; son œuvre entière en est profondément imprégnée, jusqu'à l'exaltation féerique des réalités palpitantes d'idées.
L'assimilation totale des lois qui régissent l'Univers n'est pas le résultat d'un effort de volonté, mais une faculté surgie de l'Inconscient.
L'artiste dont la contemplation et l'exaltation intérieures sont le meilleur de la vie sait écouter l'inconscient, révélateur des significations comme des forces, mais son œuvre sera réalisée au moyen de ses meilleures facultés conscientes. Il devra pénétrer après avoir senti, après avoir deviné.
Ce préambule nous amène à l'analyse de quelques-unes des œuvres qui sont exposées ici; chacune d'entre elles est issue
d'une de ces visions synthétisées dont je parlais plus haut. Réunies en gerbes, ces fleurs épanouies des sensations humaines sont tout le butin d'un artiste.
Inlassablement, il a cherché les joies écloses au sein des tristesses et les a cueillies pour nous.
Les voilà toutes dans leur décor et leur signification.
Sous les mille reflets des lumières d'une fête, une femme jeune et parée s'avance. Elle respire le plaisir d'être belle dans ce décor bleuissant d'un long jour. Les joies qu'elle suggère sont des joies fugitives, écloses en un paysage de luxe, où l'artiste n'est qu'un passant. Il a goûté la beauté du spectacle auquel la nature prête sa magnificence.
Mais une œuvre durable a surgi : vous voyez cette jeune femme au souple corsage, à la jupe envolée, diaprée comme une aile de papillon. C'est une vision qui dit bien des émois.
Une figure de femme luit dans la pénombre d'une nuit qui s'achève. Elle dit le mystère des retours. C'est l'image apaisée dans le rêve de la créature entrevue, Eve mystérieuse dont tout homme porte le songe avec lui.
Dans ce décor de pourpre et parmi ses objets familiers, revit la Princesse Mathilde, à cette même place où, pendant un demisiècle, tant d'hommes d'État, d'artistes, d'écrivains, tour à tour vinrent s'incliner devant l'Altesse Impériale.
Telle ils en gardaient au fond de leurs yeux la souveraine image, telle aujourd'hui elle les évoque à notre pensée, dans le cadre de ce portrait historique.
Toute la grâce vibrante, le glissement rapide et rythmé, le geste instinctif d'une femme dont la beauté doit s'éveiller quotidiennement au signal du metteur en scène, surgit dans ce portrait de théâtre qui est aussi Réjane. Il évoque ce qu'il y a d'immuable dans le fugitif, lequel fatalement se répète.
C'est à rendre cela qu'Albert Besnard excelle ; toute son œuvre nous raconte les inéluctables retours des passions et des gestes, la continuité de la vie.
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Eau-forte,
LA KORT.
Décoration d'une Chapelle d'Hôpital à Berek.
Des œuvres comme celles que je viens de décrire sortent des entrailles mêmes de l'artiste; ce sont des arrachemenls qui le laissent pantelant et dépossédé d'une puissance qu'il lui faut reconquérir directement par l'étude.
Ces nombreuses têtes, ces épaules lumineuses, ces seins charmants que vous voyez émerger de leur cadres, marquent les étapes des repos de l'artiste. Ils furent l'objet des études apaisantes et consciencieuses. Ces courts poèmes chantent la chair, le sourire la, lumière, ils sont issus de l'émotion quotidienne devant la nature. D'aucuns préfèrent ces œuvres de moindre envergure à celles de signification plus haute. Elles en sont la conséquence et tout à la fois la cause. Ces études deviennent sous la main de l'artiste de véritables chants d'amour où il réalisera le miracle de vie. Il y mettra l'amoureuse étreinte de l'ombre qui fait saillir la forme au moyen du modelé. Le modelé, cet aboutissant de tout, qui dit la forme et la substance, et l'ombre et la lumière; le modelé qui doit avoir son équivalent dans nos âmes... autrement, comment feraient-elles jaillir l'idée?...
Amoureux de tout dans la nature, il enrichira ces images de ses couleurs ; il les caressera de mille reflets qui chanteront mieux encore la présence éternelle de la lumière par ses réactions avec tout ce qui est.
Parfois, de ces réalités sa fantaisie s'empare pour chevaucher vers le rêve. Voyez ces légères aquarelles représentant la souffleuse d'étoile, la gardeuse de paons, les éléments, les éléphants, et tant d'autres. Il a créé tout cela par besoin d'échapper aux réalités immédiates, en quête du paradis terrestre, du paradis perdu par impuissance de bonheur.
Il l'imagine sous toutes les latitudes, ce paradis, et sous toutes les formes, il le découvre dans la vie de9 animaux et sous la profondeur du vaste ciel.
Le paradis est là où l'on est bien, il est la beauté, il est le rêve, il est aussi la solitude, il est la foule... et c'est toujours là qu'il nous mène.
Je voudrais évoquer le rythme de la production artistique d'Albert Besnard, derrière laquelle on sent des forces en apparence contraires, et en réalité balancées. L'intuition et la logique, l'imagination et le sens absolu des réalités, une volonté d'optimisme en opposition avec l'austérité un peu mélancolique de son être intime, une sensibilté exarcerbée s'alliant avec la raison la plus pondérée. Toutes ces facultés s'alternant, se combinant à dose inégale, puis venant se contrôler ou s'exalter tour à tour.
Albert Besnard a le sens et le maniement des moyens à employer pour projeter l'expression qu'il poursuit; par exemple dans le portrait, il requiert la collaboration de son modèle. Comment vous aimez-vous? demande-t-il toujours.
La réponse est une indication morale, et les croquis se multipliant avec l'exécution définitive et rapide du portrait, il connaît à fond la personne morale et physique qu'il a entrepris de peindre. Le résultat donne raison à l'artiste, car vous constatez, n'est-ce pas, qu'il n'y a aucun air de famille entre ses portraits, tous de la plus sincère individualité. Et avec quelle liberté charmante il les traite, ayant su se dégager par avance de toute tension d'esprit nuisible à la franchise de leur exécution.
Autour de lui sont épars des dessins tout à la fois légers et précis: silhouettes du modèle, incisives études de morceaux. Une main s'appuyant au fauteuil, le contour précis d'un ovale, la sinueuse arabesque d'un décolleté de femme. Parfois aussi la tête exécutée d'un ferme pastel de la grandeur d'exécution.
S'étant libéré de souci de la forme par ces études préalables, il se libère également de celui de la couleur. Une magistrale grisaille, d'une exécution stricte, le confirme dans l'observation des valeurs; il ne lui restera plus qu'à l'enrichir, dans une heure de lyrisme joyeux, des magies de la couleur.
Quelques-uns de ces dessins faits en vue des portraits, figurent à cette exposition, parmi ceux qui ont servi à la préparation des vastes compositions décoratives qui sont l'aboutissant de la culture intensive d'Albert Besnard.