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LA FOI

Décoration d'une Chapelle d'Hôpital à Berck.

peiné, que son labeur eût été plus dur. Ce n'était pas sa destinée.

D'une activité à faire envie à bien des jeunes gens qui, à trente ans, piétinent sur place et se répètent assidûment, Besnard a énormément produit, et avec facilité. On aurait mauvaise grâce à lui reprocher de n'être pas Cézanne; et, tout compte fait, si, fermant les yeux volontairement sur ses qualités si françaises de clarté et d'esprit, on voulait discuter seulement sa manière, et cette habileté qui l'apparente aux grands italiens du xvue siècle, il faudrait encore admirer là, de la finesse et de la verve, une élégance bien parisienne, un je ne sais quoi d'amusant, que nous avouons préférer à la glaciale virtuosité de Whistler.

L'enthousiasme contemporain étant soigneusement canalisé par quelques ironistes, il faut, sous peine d'être ridicule, adopter les classifications les plus récentes et se garder d'admirer sans prudence; il y a les révolutionnaires, connus comme tels, dont tout est à voir, et il y a les autres qu'il convient de mépriser. Cependant, je sais quelques tableaux de Besnard qui, dans cinquante ans, ne feront pas mauvaise figure dans les musées, où les œuvres de bien des novateurs actuels auront, en vieillissant, perdu leur unique prestige.

Maurice DENIS.

Extrait de l'Ermitage, 15 novembre 1905.

Talent dont le fruit se dore d'un plein éclat, Besnard fortifie et impose la foi par le résultat de ses recherches. Génie de la couleur par laquelle il sait inscrire une conception philosophique, il vainc avec une prodigieuse aisance la difficulté du morceau et s'exalte dans la haute décoration. On ne peut avoir vu sans les retenir intérieurement gravés les morceaux de saveur que Besnard a montrés dans un imprévu sans cesse renaissant; la vie assouplit la peau des torses nus savamment dessinés, le sang bleu court les veines aux épaules des femmes naissant d'une brosse sûre; pastel, aquarelle et peinture, procédés maniés avec une

égale aisance font éclore les ors rouges des cheveux, les blondeurs de la chair, l'éclat des lèvres jeunes. Dans un foisonnement inégalable, sa fougue impose en se jouant le jeu des rouges et des verts, l'union des jaunes et des violets; depuis la toile fameuse, difficulté vaincue, de la femme doublement éclairée par le gaz et l'électricité verte, quelle route encore parcourue î Les froids et les chaleurs, les reflets capricieux sont au peintre des amis fidèles, ses tons nacrés de flamme s'embrasent à leurs mutuels contacts dont le choc dans l'entente projette le summum d'intensité.

Cette étonnante maîtrise s'exerce sans heurt ni froissement, le goût de l'harmoniste qui préside à l'accord est précieux et puissant. Récemment, ses portraits, ses femmes de Biskra au teint de vermeil mat, atix bouches sanglantes de carmin, à l'œil étrange, peintes d'une seule énergie, suite de Vélasquez vue par un œil récent, ont achevé de donner la mesure de cette éblouissante virtuosité.

Henri DUHEM.

Extrait de Renaissance, 1897.

La pièce capitale de l'exposition de M. Besnard est le Portrait de théâtre, une entrée de Mme Réjane sur la scène, non d'une ressemblance littérale, mais qu'importe! d'une ressemblance pire et meilleure. Oui, portrait de théâtre, et magnifique portrait de théâtre pour le fond des verdures peintes, deux fois peintes, pour l'allure, pour la couleur, pour le corps en marche. Cette marche, l'artiste l'a exprimée avec une certitude tout à fait étonnante. Le mouvement plaque la robe sur le ventre et les jambes de la comédienne, gonfle la jupe comme une voile de barque, à croire qu'un coup de vent souffle sur la scène entre cour et jardin. Ce coup de vent est dans le jeu de l'actrice, dans la course brusque qu'elle va arrêter au milieu des planches. Il y a comme un effet de statuaire par cet apparition de chair et d'étoffes. Avec ce ventre

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apparent, cette ligne droite des jambes, la comédienne est en partie engainée dans sa jupe, et sa gorge, son spirituel visage, son rictus gouailleur, sa chevelure factice achèvent de lui donner, dans ce parc factice, la physionomie d'une faunesse moderne, d'une divinité bocagére du Bois de Boulogne et même du Bois de Vincennes. Quand il' aura été ajouté que cette forme et cette allure s'accompagnent de la plus brillante, de la plus douce robe rose qui ait peut-être jamais été peinte, on aura à peu près défini le caractère de ce Portrait de théâtre, vraiment nouveau, qui restera comme une date heureuse dans la biographie artistique de M, Besnard. Il avait été déjà artiste tout à fait supérieur dans la représentation d'une femme en marche et d'une robe flottante, le Portrait de Mme Roger Jourdain, exposé il y a peut-être une quinzaine d'années. Mais l'ancien portrait et le nouveau diffèrent de beaucoup. L'ancien était aérien, vaporeux, balancé et suspendu comme une nuée. Celui-ci est affirmé, massif, riche, généreux. Ils se valent, je crois, et on aimerait les voir l'un près de l'autre, en attendant un troisième, qui serait aussi beau, et qui ne leur ressemblerait pas.

Gustave GEFFROY.

Extrait de la Vie artistique, 6e série.

Un tel artiste, conduit par la pente de son esprit à la généralisation synthétique ou symbolique de tout fait réel ou de toute création de l'imagination, devait honnir les sujets qui exigent la représentation exacte d'un épisode précis, que cet épisode appartienne à l'histoire du passé ou qu'il soit fourni par quelque spectacle contemporain. A des conceptions d'ordre si élevé, la peinture décorative seule est pour convenir et, dés son retour à Paris, Besnard s'y livrait passionnément. Le succès auquel il atteignit sur le champ ne saurait étonner ; il vient de l'harmonie des dons du cerveau avec les méthodes d'analyse et avec l'habileté manuelle. Rien dans cet art qui ne procède directement de

l'inspiration. Le sujet, Besnard le trouve en lui-même et pour l'incarner, il n'a pas besoin davantage de s'aider de la nature. Sa mémoire, meublée a plaisir par l'exercice quotidien des facultés observatrices, lui suffit; aussi, jamais d'effort pénible; tout vient d'abondance, tout est enlevé de verve ; jamais non plus de divorce entre la pensée et l'exécution, car Besnard a conçu du même coup l'idée et la forme qu'elle doit revêtir. « Je crois, a-t-il écrit quelque jour, qu'il ne peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilité : la plus belle organisation est celle dont la production est la résultante directe de la conception. Ce qui fait les mauvais peintres, c'est le désaccord entre l'esprit et la main. La main, instrument redoutable, agit souvent avant le signal de l'esprit, et de là vient cette sotte parole : « un tel a trop de facilité, c'est ce qui le perd », tandis qu'il faudrait dire : « un tel peint avant de s'être souvenu ».

Le jour où il s'exprimait de la sorte, Besnard édictait à son insu des régies fondamentales. Toute peinture n'étant décorative qu'à la condition première d'être parfaitement une, si l'artiste est obligé de s'arrêter à tout instant, d'exécuter morceau par morceau en consultant le modèle, il perd de vue l'ensemble et, entre les différentes parties du même tout, il n'y a plus le lien, la cohésion indispensables. On rendra à Besnard la justice qu'il ne s'est jamais écarté des principes dont il avait reconnu l'autorité, ou pour mieux dire, que ces principes sont ceux mêmes de son art.

Rien n'échappe à la contemplation de M. Besnard, et si passager soit le spectacle, il n'en demeure pas moins impérissablement fixé. De Savoie, il a rapporté d'édifiantes aquarelles, des paysages pleins d'autorité, saisis dans leur particularité d'une minute. A Talloires aussi, ont été commencés, avec ses propres poneys, puis continués avec d'autres modèles, des tableaux appelés à marquer dans son œuvre et qui tranchent de tous points sur l'ordinaire du genre. Rarement la peinture hippique compta recrue aussi précieuse. Le cheval a séduit Besnard par

l'harmonie de ses proportions, la fierté de ses allures, par le caractère de noblesse auquel le peintre est si sensible et que, ici comme toujours, il excelle à dégager. Il montre l'animal libre, abandonné à lui-même et recouvrant avec sa liberté la beauté des mouvements instinctifs. Dans ces tableaux le cheval bondit et se cabre; il s'impatiente et piaffe; d'autres fois, il entre d'un pas majestueux dans l'onde irisée, ou inquiet, il semble appeler par un hennissement, un compagnon attardé sur la rive. L'écurie, avec le mystère de son clair-obscur, n'est pas non plus sans captiver Besnard; elle ne prête jamais à son gré à de plus curieuses notations, que lorsque, dans la pénombre, le palefrenier, la lanterne à la main, projette sur la bête étonnée le faisceau des lueurs rayonnantes.

Sans ces tableaux, encore inconnus en France, l'aptitude de Besnard à décomposer le mouvement, à le rendre dans son intantanéité, ne saurait être appréciée et l'on peut dire des images qui les accompagnent qu'elles contiennent, au point de vue de la représentation psychique et décorative de l'humanité, Besnard tout entier.

La variété de son inspiration, éclate dans cette suite, véritable monument élevé à la gloire de l'éternel Féminin et voué à l'exaltation de sa beauté. Figurées à un corps et détachant leurs bustes sur des horizons vaguement estompés, ce sont d'exquises créatures, nées du génie du peintre, des créatures à la fois de vérité et de rêve, chez lesquelles tout diffère, le type, le sentiment, l'expression. Il y a là une compréhension, délicate au possible du charme féminin, et des symboles infiniment touchants de distinction et de grâce. L'une de ces femmes s'oublie dans sa méditation, les yeux attachés au ciel ; l'autre, un rameau à la main, nous fixe avec un sourire altier ; cette troisième soulève la gaze à pois d'argent qui la pare, se dévoile comme une apparition ; et plus loin ce sont d'autres évocations également troublantes, également radieuses. En ces pages aussi s'est synthétisée la maîtrise du dessinateur et du coloriste. On a plaisir à

observer cette inscription du modelé et du contour amoureusement suivis, on est ravi par cette spontanéité, par cette belle aisance d'une science qui s'ignore. La palette tour à tour se dégrade, s'apaise, s'éteint en des tons de cendre et de mélancolie tour à tour vibre de l'éclat et du contraste des ocres, des roses' des bleus et des orangés. Telle décolleture atteste la joie éprouvée à faire courir sur la chair le frisson de la lumière, et elle permet aussi de concevoir à quelle exécution superbe durent leur succès deux chefs-d'œuvre : une Vision de femme se dressant nue parmi les rhododendrons aux lueurs du gaz, puis un second tableau (aujourd'hui au Musée National du Luxembourg à Paris) dans lequel une femme blonde se voit accroupie présentant sa nudité à la chaleur et aux reflets d'une invisible flamme.

A embrasser dans un regard d'ensemble, 'la production étonnamment diverse et complexe de M. Albert Besnard, il ne semble pas que, depuis Eugène Delacroix, il se soit rencontré organisation plus puissante, imagination mieux secondée par la mémoire pittoresque, communauté plus absolue entre les dons du cerveau et de la main. En cette fin de siècle, revenue des ivresses romantiques. M. Besnard s'est gardé de la fièvre turbulente des drames passionnés. De même, raffinement et l'élévation de son esprit ont laissé sans prise sur le terre à terre d'un naturalisme exclusif et grossier. Ce qu'il retient dans la réalité, c'est le surnaturel de la nature ; ce qu'il aime, ce sont les images imprévues, les évocations d une douceur attendrissante ou recueillies; ce vers quoi il aspire c est vers le symbole des vérités éternelles. Depuis les époques préhistoriques jusqu'à l'heure présente, il a parcouru les âges de 1 humanité s'en s'arrêter à aucun; il a cultivé tous les genres abordé toutes les techniques, rendu toutes les lumières sans' accepter jamais les limites d'un champ déterminé. Son talent irrassasié de nouveau, l'a poussé à la découverte de beautés ignorées, et ainsi vous le verrez poursuivre sa tâche, accorder la curiosité de son esprit avec l'originalité de ses moyens d'exprès-

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