UNE FAMILLE
Eau-for te.
sion, et opposer au renouvellement fatal de la nature la puissance raisonnée de l'art, le rayonnement créateur du génie humain.
Roger MARX.
Extrait de The painter Albert Besnard, 1893.
Ce n'est pas seulement par son idéal scientifique, ni par ses trouvailles compliquées de sensations, mais par sa couleur ellemême, que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne.
Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clarté soufrée, de cette électricité nerveuse qui est aussi dans l'air du temps ? Elle semble une chimie en fièvre.
On la dirait influencée par des lueurs de laboratoire, par le voisinage des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait passé à travers des cornues, des éprouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classées, de minéraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton très violent comme un poison, un astre lotionne délicieusement l'œil T D'autres, comme M. Claude Monet, M. Pissarro, ont simplement tâché à peindre la lumière, toutes les décompositions du prisme, les étapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a voulu fixer des tonalités plus compliquées. En cerveau scientifique qu'il est, il a fait des expériences. lia rêvé des mélanges: c'est-à-dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'où ces figures éclairées par le gaz ou des lampes, en même temps que par la lumière du jour. Et rien n'est aussi étrange et troublant. Imaginez des cierges brûlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clartés, réconciliées sur le poêle d'un convoi de vierge T M. Besnard a aussi inventé des éclairages. Il a trouvé des désaccords de tons qui sont à la peinture ce que les dissonances de Wagner sont à la musique.
D'autre part, il voulut également fixer des tonalités plus exceptionnelles : au lieu des seules phases diurnes ou crépusculaires, il y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances
momentanées, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de la lumière : par exemple, le soufre d'un éclair, la lividité de l'éclipsé, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les pâleurs de la maladie, les rouges de la fièvre et du fard.
Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles, exceptionnelles, névrosées, exaspérées, raffinées, et qu'il les retrouve sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son inspiration. De là le délice un peu physique qu'on éprouve devant cette peinture, forte au point d'en être presque sensualisée. La vue n'est pas affectée seule. Outre l'émotion du cerveau qu'on doit à la rare et puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances s'établissent. Le goût, l'odorat, les autres sens s'émeuvent, jouissent de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui, à force d'intensité, avait aussi un arôme et un suc pour nous remplir non plus seulement les yeux, mais, en même temps, la bouche et les narines.
Georges RODENBACH.
Extrait de l'Elite.
A l'occasion de l'Exposition Besnard, chez Georges Petit, en 1905, la revue Les Essais groupa dans son numéro de juin, sous la forme d'un Hommage à P. -A. Besnard les opinions de seize écrivains et artistes parmi lesquelles les suivantes nous ont paru mériter le plus d'être reproduites ici :
La joie de vivre, le bonheur de peindre, et constamment la vision de ce qui est comme la féerie intime des choses; le craquant des étoffes soyeuses, leur couleur, leurs reflets, toute la souplesse et l'ondulation des beaux plis de vêtements moelleux et riches. Des fruits, des fleurs, la mer, des nuages, des arbres.
Des ciels de gloire aux heures du couchant, et des eaux du lac tranquille sous les rochers muets et lamartiniens de l'Ile heureuse. Toutes les créatures belles de leur coloris ou de leur forme ; des bêtes pour le flamboiement des verrières aux éclats de couleurs sonores semblables aux cuivres d'un orchestre, des chevaux triomphants pour le char d'Apollon. Et aussi la divinité qui, pour le peintre, est symbole de vie et de beauté; les cheveux roux, seins nus, la chair vénitienne et tentante, avec des lumières nacrées et de l'or dans les ombres; tout ce qui fait que la peinture subsiste de sa qualité propre, uniquement du métier de peintre, du beau métier qui fait d'une pomme de Chardin une œuvre d'art, car pour le peintre, la vie est joie et le bonheur est de peindre. Non que la besogne soit facile, mais les vrais riches n'ont que faire de dire leurs peines, la douleur n'a pas besoin d'être vue, il suffit que l'œuvre soit radieuse et éclate en toute santé. Les Vénitiens seuls ont donné cette sensation. Comme eux, il a les mêmes dons, la même richesse et la même abondancce; le beau don des forts, la fécondité.