‹ Albert BesnardChapitre 6 sur 39 · LA RÊVERIE · texte numérisé non relu

LA RÊVERIE

cesse; par la porte ouverte, on aperçoit passer de longs troupeaux d'enfants infirmes ; des tares héréditaires flétrissent leur teint, tordent leurs pauvres membres en d'affreuses déviations; il en est que la terrible maladie fait rétrograder à des gestes, à des expressions de l'animalité primitive ; d'autres, sur leurs lits roulants, ont l'apparence de cadavres desséchés par des souffles brûlants. Ils peuplent cette plage lugubre; on ne voit qu'eux partout. Le cœur se serre; l'inflexibilité du destin vous glace; vers quel Dieu d'amour tourner ses yeux, au pied de quels autels s'agenouiller? On jette de nouveau un regard sur ce Christ flamboyant, vêtu de sang comme les juges de la terre : qu'il paraît lointain, inaccessible, dans l'orage de lumière qui l'environneT. . et des syllabes de prières oubliées vous reviennent à la mémoire, mais les lèvres se refusent à les prononcer. . . A quoi bon?

Nous pénétrerons aussi dans l'assemblée radieuse des belles femmes dont le magicien a fixé sur la toile, avec tant de tendresse émerveillée, la vivante image. C'est le royaume des élégances chatoyantes, des gestes raffinés, des grâces subtiles, de toutes les séductions et de toutes les sensualités. On y voit, près des sources claires, dans la pénombre verte des arbres, percée par les flèches du soleil estival, les voluptueuses paresses des baigneuses, les étirements des membres alanguis par la chaleur; les blancheurs de leurs corps nus sous la chute des cascades; les contorsions passionnées des danseuses espagnoles, la troublante immobilité des marchandes d'amour de la Kasbah, aux joues tatouées, aux yeux peints; les sourires chargés de promesses des ghizanes dont les lèvres sont rouges comme les fleurs qui incendient leurs cheveux; et d'étranges idoles brunes, parmi les reflets orangés des écharpes de soie tissées avec toutes les splendeurs de l'Orient, nous regardent énigmatiquement.

Dans un jardin de féerie, où des paons rouent au milieu des fleurs, et qui ne semble éclairé que par la lumière que dégagent les plumes ocellées et les corolles, fleur elle-même, délicieusement épanouie, la Rêverie est couchée, tandis que la Pensée, sur une

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