DANSE ESPAGNOLE
terrasse de marbre, d'où l'œil embrasse un étincelant décor de palais et de temples dont l'azur du ciel hellénique exalte l'harmonie, interroge la sphère magique où se concentrent les reflets de l'univers.
Il y a aussi cette délicieuse, cette adorable allégorie : la Souffleuse d'Etoiles, qui, de sa mignonne bouche d'amour, lance dans l'infini un radieux vol d'astres. De son haleine, elle crée des mondes; sur sa petite main, il n'y a qu'un peu de poussière étincelante; elle avance ses lèvres, elle expire et l'innombrable armée des étoiles s'augmente. C'est la fée de la lumière.
Et qui ne se souvient inoubliablement de ces tragiques paysages marins bouleversés par la montée des nuées orageuses au-dessus des flots et des plages livides ; et de ces riants paysages à la fine atmosphère jouant si finement, un peu brumeuse, parmi les masses élancées des arbres et sur les velours verts des prairies; et de ces fulgurants paysages d'Algérie où les couleurs et les formes, sous l'ardeur frénétique du soleil, semblent se désharmoniser; et qui ne se souvient de ces études, si savoureuses, où Besnard a fixé, avec tant de hardiesse et d'amour, les élégances nerveuses des chevaux libres, leurs cabrements soudains sous la piqûre acharnée des mouches, les effleurements ou les coulées de la lumière sur leurs croupes immobiles ou frémissantes — je songe aux chevaux sauvages qui bondissent, affolés par le vent, dans un des petits panneaux de l'École de Pharmacie; je songe à ceux du Marché aux chevaux en Algérie et du Marché aux chevaux à Abbeville, je songe surtout au Pégase cabré dans la mer, à l'héroïque élan de la fière bête parmi les ors et les roses du soleil couchant, je songe enfin aux chevaux qui, dans le plafond de la Comédie-Française emportent le char d'Apollon à travers une tempête de flammes...
Que d'aspects encore, sous lesquels se manifeste la personnalité de Besnard, selon ses contacts avec le monde extérieur, ses prises de possession successives de la réalité : lectures, voyages, fréquentations intellectuelles, crises morales, flux et
reflux d'idées et de sentiments, tout ce qui peut agir sur un être humain, tout ce que nous voyons chaque jour modifier les formes de notre vie intime, au point que nous hésitons, après des années, en nous regardant dans le miroir de notre conscience, à nous reconnaître... Comment l'action de tout cela ne serait-elle pas visible dans l'œuvre d'un artiste, passionné de nouveauté, avide d'inconnu, comme celui-ci, et convaincu, par tempérament, si l'on peut dire, autant que par expérience, que la beauté est multiple, que le champ de la beauté est infini, illimité, qu'elle habite et règne partout, que rien n'existe au monde qui n'en recèle une parcelle, «Je n'ai jamais vu une chose laide dans ma vie », affirme Constable. N'entendez-vous pas Besnard en dire autant à chaque étape de ses conquêtes, à chaque fois qu'un horizon nouveau s'ouvre devant lui T
« Il y a partout épars, selon Gabriel d'Annunzio, un esprit de vie fait d'attente passionnée et d'ardeur contenue. » Les grands artistes, comme les grands poètes — pourquoi leur donner des noms différents? — sont et demeurent ceux qui savent dompter ces forces mystérieuses et nous révéler en plus grand nombre les modalités de leur énergie.