LE REMORDS
Sur la famille d'Albert Besnard, sur sa jeunesse, sur le milieu où se forma sa sensibilité d'homme , sur son éducation et ses débuts de peintre, sur ses premières œuvres, sur les indécisions, les angoisses, les luttes qu'il connut avant de prendre conscience de sa personnalité, notre ami Frantz Jourdain, qu'une camaraderie toute fraternelle lie depuis tant d'années au maître de l'Ile heureuse, nous a trop précisément et trop précieusement renseignés pour que l'on n'ose pas se permettre de faire à son témoignage, dans un livre comme celui-ci, de larges emprunts.
« Le père d'Albert, élève d'Ingres, était un amateur intelligent comme on en rencontre parfois dans les ateliers, mais rien qu'un amateur. Il mourut jeune et laissa à sa femme l'épineuse tâche d'élever leur fds unique.
« J'ai conservé un souvenir très net de la mère de mon ami; je la revois dans ce rez-de-chaussée de la rue de l'Abbaye où je lui fus présenté. Intérieur demi -bourgeois, demi-artistique, ameublement d'acajou recouvert de velours grenat; une garniture quelconque de cheminée en bronze doré, une jardinière de faïence sur un piano à queue Louis-Philippe; des dessins, des bouts de crayons et de fusain, des tubes et des vessies mêlés, dans une boîte de fil veuve de ses pelotes, à de la gomme et de
la mie de pain rassie. Au mur, des plâtres, ceux qu'on voit n'importe où, des esquisses, des copies du Louvre; peu de bibelots, pas de japonaiseries; des cendres dans le foyer éteint, des fleurs sèches dans un vase ; partout , un indéfinissable laisser-aller qui ôtait à la pièce la raideur prudhommesque dont l'aurait dotée le mobilier, d'une horripilante banalité.
« Dans ce salon, servant d'atelier, madame Besnard, qui avait étudié avec madame de Mirbel et qui possédait vin charmant talent de miniaturiste, travaillait près des fenêtres par lesquelles entrait le jour crû de la rue. Elle était grande, imposante, d'une beauté classique et correcte qui aurait certainement rappelé Junon à un émule de Delille. Je n'eus, en la voyant, aucune réminiscence mythologique, j'étais trop intimidé pour cela. Elle m'accueillit aimablement cependant, en femme du monde, mais avec une réserve méfiante et défensive contre celui qui venait lui voler un peu de l'intimité d'Albert.
« Je compris tout de suite que ces deux êtres vivaient dans une étroite union et qu'il eût été imprudent de chercher à desserrer des liens aussi solidement enchevêtrés. La mère, qui semblait être plutôt une sœur aînée, exerçait sur son fils une autorité despotique, autorité jamais discutée d'ailleurs, quelque lourde et pénible qu'elle fût.
« Madame Besnard était une nature anxieuse, passionnée, violente, fantasque et raisonnable pourtant jusqu'au calcul. Son adoration pour Albert la poussait à tout rapporter à lui; mais, en revanche, elle n'acceptait pas de partage dans une affection qu'elle prétendait posséder seule, à l'exclusion de tous autres.
« Albert ne connut pas l'internat; il fut élevé en jeune fille, grandissant dans une atmosphère spéciale, légèrement factice, saturée de cette tiédeur féminine qui affine les sens et développe à un si haut degré la sensibilité nerveuse.
« Le jeune homme se mit au dessin fort jeune; il travaillait le soir, essayant de petits croquis à la plume, cherchant, noircissant du papier. Il était plutôt poussé par l'instinct qu'influencé