‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 11 sur 35 · PORTRAIT DU BARON DENYS COCHIN · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU BARON DENYS COCHIN

LA DECORATION DE BERCK. 8i

conduit dans la glèbe les vigoureux chevaux de sa charrue; un homme lit, une femme rêve sur son épaule, d'autres s'en vont joyeusement au tra\ail, descendant dans un vallon qui aboutit à une large rivière. Au bord de l'eau une assemblée écoute la parole d'un prophète, et dans une barque à la, proue de laquelle se dresse un ange blanc aux ailes éployées, des rêveurs hardis partent pour la cité future. Au delà des collines verdoyantes on aperçoit ses murailles gigantesques et ses échafaudages qui s'élèvent en plein ciel. Dans un nimbe, Jésus enthousiaste et triomphant passe, annonçant la Bonne Nouvelle, la rédemption de la souffrance par la Foi, et une mère, son enfant au sein, l'écoute extasiée. C'est sur cette vision de bonheur imprécis, de fraternité consolante, que se termine la décoration de la chapelle de Berck. Si son symbolisme est un peu sommaire, il sied de ne pas oublier qu'il doit être avant tout accessible à des humbles, à des malades d'hôpital, adultes ou enfants, auxquels une telle image de socialisme chrétien doit le mieux convenir. L'artiste a voulu que tout ici fût à leur portée et que l'idéologie de ces spectacles leur fût constamment intelligible. Il se réservait de donner ailleurs, à la Sorbonne ou à l'Hôtel de Ville, des synthèses plus mystérieuses.

Telle quelle, l'œuvre est des plus intéressantes, et en soi, et à titre de contribution à l'étude générale de la production de son auteur. Elle y est une étape curieuse. Elle y est intervenue très utilement à une heure où peut-être cette sobriété, cette primitivité, cette simpliiEication technique devaient tempérer la fougue et le sensualisme d'un magnifique exécutant trop tenté d'abuser de sa fécondité. Conséquence d'une épreuve poignante, d'un vœu sévère, elle a servi le peintre et l'homme, en lui imposant une période de recueillement et en le rejetant dans la voie de l'art mural, d'où on pouvait redouter que les succès de sa peinture de chevalet ne le détournassent trop longtemps. Quant à sa façon de faire participer la figure du Christ à des scènes de la vie moderne, elle a pour le critique d'art le plus vif intérêt. Cette idée, beaucoup de peintres modernes l'ont eue : qu'il s'agisse de Fritz de Uhde, de Dagnan- Bouveret ou d'autres, leur désir de faire contraster un personnage divin avec les réalités pittoresques du décor et du costume modernes ne s'est guère élevé au-dessus d'un facile effet de curiosité, et il n'y a guère à faire exception à ce jugement qu'en faveur des eaux-fortes de Louis Legrand, le rude et sincère Bourguignon qui a fait le Livre d'Heures et le Fils du Charpentier, avec l'esprit

de SOS ancêtres les imagiers dijonnais. Une certaine littérature s'est autorisée de la même fiction pour entreprendre la critique de nos mœurs compai'ées à l'évangélisme, et n'a pas davantage résisté au plaisir d'opposer Jésus au décor des usines, de la Bourse ou des églises mondaines. Il faut louer M. Besnard d'avoir dédaigné ces pauvres procédés et de s'être au contraire ingénié à réduire au minimum les effets de contraste et de réalisme en ne mêlant vraiment aux vivants le Christ qu'au titre idéologique. On peut, à ce point de \-ue, remarquer avec quel tact il s'est borné à ne peindre du Crucifié que des anatomies où tout est juste d'indication, mais qui conservent un caractère d'esquisse légère. Redisons le, il s'est volontairement sevré de tout plaisir de « morceau » et tout ici se passe dans l'atmosphère claire, fine et modérée de la fresque, et de telle façon qu'on ne soupçonnerait jamais que ces grandes images évidentes et simples sont dues à un coloriste qui, par ailleurs, s'est mesuré aux problèmes les plus hardis et les plus compliqués du langage chromatique. Et ceci est encore plus extraordinaire lorsqu'on remarque qu'en même temps qu'il concevait et exécutait cette décoration, dans les années 1898 et 1901 par exemple, M. Besnard réalisait des figures comme le Portrait de Théâtre et la Féerie intime, c'est-à-dire les points culminants de sa hardiesse de coloriste éclatant et voluptueux ! C'est presque inconcevable par la diversité et la richesse des facultés.

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