‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 19 sur 35 · LES PORTRAITS DE FEMMES · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS DE FEMMES

Le célèbre portrait de M"'' Roger Jourdain, qui fit émeute, et contribua si largement à égarer le public sur le véritable but des recherches chromatiques de l'artiste, est une œuvre tout à fait typique, sur laquelle on n'aurait pas dû se tromper, tant la double tendance du dessinateur et du peintre s'y atteste clairement. On n'a voulu y voir, à l'époque, que la bizarrerie d'un visage et d'un buste décolleté, éclairés mi-partie en jaune et mi-partie en bleu. L'examen de l'œuvre montre que rien n'est plus naturel pourtant. Cette jeune femme en robe de dîner est représentée debout, à l'issue d'un corridor qui mène, au fond, à une salle à manger déjà éclairée, dont les reflets dorés la colorent, et ce corridor est encore baigné des lueurs bleuâtres de la fin du jour par une verrière. Les deux lumières se croisent en conflit radiant juste à l'endroit oîi la figure se dresse, il y a peu d'hôtels modernes où, à cette heure-là.

LES PORTRAITS FF.MIMSS l.T MASCLI.INS. lai

on ne puisse observer de tels contrastes, sans môme parler des fantismagories que le couchant crée chaque jour dans les intérieurs et qui sont parfois invraisemblables, quoique réelles. Le peintre avait été séduit par cet effet, qui donnait à la fip^ure mince, nerveuse et très vivante un léger aspect de fantxistique. Il n'en fallut pas davantage pour l'accuser d'outrance paradoxale, de désir d'étonner à tout prix, alors qu'il n'y avait en lui, au contraire, que l'intention de faire remarquer quelque chose de très vrai, et de charmant. C'était le premier effort important, et mûrement réfléchi, de M. Besnard, pour montrer dans l'application des reflets à la figure une source d'éléments décoratifs. On avait poussé les mômes hauts cris lorsque les impressionnistes avaient antérieurement montré que la lumière solaire colore les ombres par les dixerses dégradations des tons du spectre, et que la bleuité, complémenUiirc du jaune, s'intensifie à mesure qu'une couche d'air lumineux s'interpose plus abondamment entre nos yeux et le plan des objets. Au moment où parut ce portrait, on a\ait pourtant déjà admis assez ces remarques chromatiques pour ne plus se scandaliser des arbres bleus de Claude Monet, de ses ombres striées de vert et de garance. Cependant l'application de la théorie des reflets à une figure parut intolérable alors que l'éducation de l'œil du public était quasi-faite d.uis le paysage : et ainsi se démontra une fois de plus cette proposition bien connue des artistes, que le spectateur ne cherche jamais à vérifier sur nature un effet pictural nouveau pour lui, mais le compare toujours aux tableaux antérieurs dont il a admis la vision. Il comparait ce portrait à d'honnêtes œuvres de Cabanel. Lefebvre ou Bonnat, et môme à de belles créations de Delaunay, Ricard, Ribot, Gaillard ou Paul Dubois, et comme ces peintres, s'attachant à une tout autre conception artistique, s'étaient bornés à user du jour d'atelier avec des lumières froides et des ombres brunes, il estimait que M. Besnard coloriait indûment, pour déconcerter et bénéficier de la stupeur générale. Je crois même que c'est à propos de ce tableau qu'entre autres aménités on le qualifia de teinturier en délire : mais je ne veux plus me rappeler si ce compliment était le fait d'un éminent esthéticien boudant l'art de notre temps et ayant, depuis, rendu pleine justice aux chefs-d'œuvre de décoration murale de ce teinturier.

Ceux-là mêmes que révolUiit la recherche des reflets en ce portrait eussent pu et dû remarquer combien son dessin et son style l'éloignaicnt de l'impressionnisme. La sveltesse de la silhouette,

secondée finement par un vase à long col portant des tiges élancées, était d'un dessinateur soucieux d'interpréter décorativement. La robe ample, bouffante, aux craquelures de faille miroitantes, était d'un artiste songeant visiblement aux arrangements des atours du XVIII' siècle. On trouverait, dans tout l'art impressionniste, bien peu de morceaux aussi bien dessinés que ce bras dans ce long gant. L'élégance vaporeuse de l'ensemble était d'un peintre amoureux de mondanité délicate, chose à quoi les impressionnistes n'ont guère songé. Enfin, il en est de cette œuvre comme de toutes celles qui ré\'èlent une recherche : vingt ans après, on les revoit avec stupeur, et on se demande ce qu'on put bien leur trouver d'extraordinaire. Il se produit même ce phénomène psychologique amusant : on les juge timides ! C'est que la vision qu'elles déterminèrent et firent admettre a progressé, qu'on s'y est accoutumé, que les imitateurs ont dû la majorer et l'outrer pour qu'elle causât, d'année en année, une surprise optique aussi vive, tandis que l'œuvre initiatrice n'a pas changé. Depuis une douzaine d'années, à la suite de l'impressionnisme et des écoles qui l'ont suivi, l'intensité chromatique de l'ensemble de nos Salons s'est augmentée de telle façon qu'un visiteur des Salons de 1850, s'il y pénétrait, éprouverait une sensation aveuglante et intolérable. Les yeux de notre public s'y sont faits. On a même poussé le chromatisme jusqu'à la sauvagerie ! Nous pouvons donc considérer ce tableau de M. Besnard comme timide^ et dans un Salon d'aujourd'hui il apporterait une note discrète. Il en a peint de beaucoup plus colorés! On les a acceptés d'enthousiasme. Il n'en est pas moins vrai que le vacarme fait autour de celui-ci éloigna longtemps les mondaines de l'atelier de ce farouche portraitiste. Une légende redoutable se forma, qui devait durer. Les modèles de M. Besnard ont été pour la plupart des femmes élevées dans des milieux artistiques, habituées à l'art novateur, amies de la hardiesse, celles qui d'autre part aimèrent Verlaine, Paul Adam, Wagner, Debussy, Rodin, tout ce qui était à' avant-garde. L'aristocratie resta, sauf quelques exceptions, fidèle aux académiques, et la bourgeoisie enrichie aux images dorées et cramoisies de Carolus-Duran, qui lui représentaient à souhait le portrait de luxe pour salon cossu. Certaines belles effrayées ne sont revenues que plus tard, lorsque les peintures murales et quelques toiles triomphantes eurent rendu célèbre, incontestablement , V ex-révolutionnaire devenu président de jury, haut dignitaire de la Légion d'honneur

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et comblé de médailles dans toutes les grandes expositions étrangères.

Le portrait de M"" Bardet, postérieur de quelques années, est peut-être celui où l'artiste a le plus franchement affirmé son intention de traiter décorativement une figure. C'est une harmonie en jaune et vert. Appuyée à une cheminée ornementale en bois vert émeraude, la jeune femme est vêtue d'une robe à traîne de soie jaune, et c'est une véritable coulée de soufre, d'un ton très intense, que le peintre a exprimée par de larges empâtements au couteau, ce qui est presque exceptionnel dans sa technique. La tête petite, coitîéc de bandeaux plats, est modelée en jaune pâle, presque avec du jaune de Naples pur, et les ombres du nez, des cavités oculaires, sont franchement vertes. C'est un tableau acide et singulier, où l'étude de la ressemblance psychologique est délibérément sacrifiée, quoique fort juste en soi, à l'impression générale. La richesse chromatique écrase ici un peu le modèle qui est fin, mince, d'expression douce et discrète, et n'est que le thème secondaire d'éblouissantes variations symphoniques. Ce portrait a, pour cette raison, été plus généralement appelé La Femme en jaune., et on peut lui reprocher un abus de virtuosité. C'est presque une figure détachée d'une décoration.

Le célèbre portrait que M""^ Réjane refusa et que le grand pianiste Émil Sauer s'empressa d'acquérir n'encourra pas le même reproche, encore que le modèle le lui ait fait. M™" Réjane jugeait sans doute que la magnificence de l'éclairage ôtait, en cette œuvre, à son masque, la primauté d'intérêt : et le tableau s'intitulait en effet Portrait de théâtre. Il est fort ressemblant cependant, et a été préparé par une admirable étude de tête au pastel, que la comédienne a eu le bon sens de conserver. Mais ce que l'artiste a voulu exprimer avant tout, c'est moins M™^ Réjane telle qu'elle est que Réjane au théâtre. Elle entre sur scène, en coup de vent au propre et au figuré, car l'air des coulisses, dans la hâte de la marche, gonfle encore l'ample robe. Elle surgit au bord de la rampe qui l'incendie de lumières de bas en haut. Elle est scintillante de satins et de pierreries, et pareille, sur le fond d'un décor bleu de jardin, à une flamme vivante dont la chevelure ambrée est le sursautement suprême. Une main tapote la jupe, l'autre bras levé rectifie en hâte la coiff"ure, et la tête dressée jette un regard vif dans la salle, et l'éclat de rire jaillit. Tout le visage est rayonnant de vie, de hardiesse, d'esprit, de joie d'entrer ainsi en scène,

d'imposer un prestige dans les applaudissements. C'est bien Teftigie de la comédienne triomphante et adulée, sûre d'elle et adorant son art. La robe de satin d'un ton maïs un peu rosé, le modelé du bras rond et musclé, le modelé du visage et de la gorge, sont de la plus ferme maîtrise, et l'ensemble de l'œuvre est plein de feu, d'intelligence, de charme et de nerveuse élégance : il s'élève à la signification générale du Portrait de V Actrice moderne, et c'est un tableau de style autant que l'effigie de quelqu'un. Deux roses jetées aux pieds de la figure sont un de ces régals de peinture que les mots n'expriment pas, et dont on ne peut dire qu'une chose, c'est que, si on le pouvait, on les volerait. Ces deux roses découpées dans le bas de cette toile et encadrées dans un musée seraient pour beaucoup une fière leçon de peinture.

Le portrait ultérieur de M°' Besnard offre avec celui-là le contraste le plus absolu. Elle est assise, de profil, dans un fauteuil. C'est presque une symphonie en noir, gris et blanc. De couleur, peu ou point. Le fond, en perspective montante, avec un parquet clair, est la grisaille lumineuse d'un mur d'atelier sans un détail. Le fauteuil de chêne est garni d'étoffe rouge-brun qu'on ne voit à peu près pas, comme le tabouret où se posent les pieds. Une ample robe de satin noir est tout le vêtement. Une main laisse pendre un livre jaune. La tête est rose, très fraîche de ton, poudrerizée légèrement et pâlie par la grande clarté du vitrage plafonnant. La lumière verticale s'intensifie sur les beaux cheveux d'argent, abondants, crespelés, découvrant largement le front. L'image est donc d'une absolue sobriété de couleur et de présentation. C'est une œuvre toute de style, profondément ressemblante, restituant l'individualité d'une des femmes qui auront compté dans notre temps, mais s'élevant quand même à la généralisation. C'est bien le portrait d'une Française racée, artiste et maternelle, bonne et volontaire, très féminine avec un cerveau quasi masculin.

Cette œuvre est au musée de Rome, le Portrait de théâtre est à Vienne, et celui de M""^ Roger-Jourdain chez celle-ci. Ces trois figures dominent la série des effigies féminines du peintre. Elles portent toutes trois la marque de son esprit de stylisation. C'est la Mondaine, l'Actrice, l'Épouse d'artiste. La préoccupation de la ressemblance n'empêche jamais l'artiste, après qu'il y a satisfait, de dépasser les limites du genre, et d'envisager la personnalité comme le prétexte d'une interprétation décorative de la femme et d'une sorte d'emblématisation de sa caste sociale. Pour M. Besnard la

femme est une symphonie et une joie des yeux, avant tout, et s'il peint Madame X... c'est la Femme qu'il peint, la Femme, synthèse vivante de l'effort masculin, fierté et luxe du home, comme de l'homme qui travaille pour la faire plus belle et l'attester mieux aimée. C'est pourquoi on pourrait très bien, en considérant la série des portraits de M. Besnard, supprimer les cadres, et voir en toutes ces effigies les strophes d'un même poème décoratif, la restitution d'une guirlande de féminités ornementales, dont chacune a un nom et est bien spécifiquement étudiée et traduite certes, mais dont toutes les personnalités concourent à un seul effet, celui du luxe et de la grâce dans notre vie grise et noire où la parure féminine reste l'unique motif de fantaisie, de caprice et d'éclat. Une plus longue description des œuvres serait inutile. J'appliquerai les mêmes remarques aux autres portraits de femmes de M. Besnard, en regrettant de ne pouvoir m'arrêter longuement à chacun d'eux. Le double portrait des Demoiselles Dreyfus., par exemple, est exquis par la combinaison chromatique des deux corps vêtus de robes d'un vert d'eau pâle, et se dressant au-dessus d'un massif d'azalées roses. M"° de Jarcy se silhouette, en robe rose, un grand chapeau de paille enrubannée à la main, sur le gazon velouté d'une pelouse, ilf"^ Henry Cochin, fastueuse en ses dentelles, en son manteau de bal que traverse un large ruban vert agrafé de diamants, est assise sur un canapé. M"" Adam apparaît, avec un mouvement souple et curieux, dans un demi-jour bleuâtre. ^me piiiQf. Will, en robe écaillée d'argent, pareille à une sinueuse sirène, révèle son étrange et inquiétante beauté de blonde, aux yeux d'eau changeante, dans une toile d'exécution magnifique, il/""" Alphonse Daudet n'est représentée que par une tête, mais c'est un chef-d'œuvre de divination du caractère et de peinture fauve, dorée et pourprée. Les portraits de M"" Roger Marx, tout en noir avec un grand chapeau de plumes noires, de M""* Pottïer, assise, penchée, le menton appuyé sur le bras mince, tout en gris, sont aussi sobres que les autres sont éclatants, et conviennent avec tact aux caractères simples et pensifs des deux modèles, mondaines nullement frivoles. Le double portrait de M. et M"' Ernest Chausson les réunit au piano. Toute vêtue de blanc, M"^ Chausson, blonde et rieuse, est assise et joue. Debout derrière elle, son mari lui donne une indication musicale. L'un et l'autre sont d'une ressemblance absolue, et la composition est une image de bonheur intime qui serre le cœur des amis du grand musicien si préma-

ijît. ALBERT BESNARD.

turémcnt disparu. Le grand portrait de M""" Mante et ses enfants est avec ceux des familles LeroUe et Lenoir, un des très rares portraits collectifs de M. Bcsnard. Il groupe cinq figures à l'ombre d'un massif de feuillage derrière lequel se devine le soleil d'une ardente journée, car il fut peint en été dans une villa des environs de Marseille. L'artiste y a fait chanter les bleus profonds. Tous ces portraits, et bien d'autres encore, témoignent de l'intelligence décorative d'un artiste sachant varier attitudes et décors selon les caractères. Et il me faut enfin terminer par le Portrait de famille de 1890, exécuté à Talloires. Il se groupe dans la claire salle de bois verni, dont les baies ouvrent sur le lac et la montagne azurée. L'artiste s'est silhouetté debout au fond : sa femme assise en robe rose, tenant son plus jeune fils, les deux autres debout en maillots bleus, M"^ Germaine Besnard, alors fillette, en jaquette d'un rouge de géranium, composent une symphonie joyeuse, d'un éclat net et franc de Primitif, saturée de clarté et sentant bon la campagne, l'eau, la belle journée et le bonheur — une page solide, mais vraiment jeune.

LES PORTRAITS d'HOMMES

Si j'en viens à présent aux portraits d'hommes, on ne s'étonnera pas qu'ils soient relativement rares, et que l'artiste s'y soit moins attaché, étant données la féminité de sa nature, et sa passion pour la couleur. Il répugne visiblement au noir terne de nos vêtements, et est rebuté par l'impossibilité de parer une effigie masculine, de la rehausser de soies ou de fleurs, de l'interpréter ornementalement. Cette part de son œuvre est donc secondaire. Il n'en a pas moins signé quelques très beaux portraits d'hommes. Sans insister sur celui de Francis Magnard (datant de ses débuts) et fort délicat en sa gamme gris clair, sur ceux du graveur Coppier, de M. Dubar, de M. Bihourd, du docteur Calot, de M. Barrère, dont le costume brodé et le grand manteau d'ambassadeur ont plu à l'artiste, j'en viendrai aux plus intéressants. Et tout d'abord à l'un des plus anciens, qui est au musée du Luxembourg, et qui nous offre l'effigie du sévère et savant peintre-graveur Alphonse Legros. L'œuvre a été peinte à Londres en 1883, à Londres où, durant son séjour, M. Besnard avait connu Legros et reçu ses conseils précieux d'aquafortiste. C'est une grande aquarelle d'un métier curieux, toute exécutée en larges lavis que rehaussent des hachures

serrées et nerveuses de noir et de bistre, sans intervention de couleur. Legros est assis à sa table de travail, dans un désordre de flacons, de papiers et de plaques de cuivre. Il est vu de trois quarts, presque de dos, et il se retourne d'un mouvement vif. Sa figure énergique, à la barbe grise et pointue, aux yeux profonds, est éclairée à la fois par le cuivre qu'il travaille et par le châssis de verre dépoli qui, au-dessus de lui, tamise et concentre la lumière. La tête est donc modelée par de grands plans d'ombre et de clarté. Le morceau est superbe, sa largeur, sa sûreté, sont déjà d'un maître, et on y prévoit l'étonnante habileté d'aquarelliste que le peintre devait prouver plus tard. Le style est sobre et grave. C'est bien une effigie d'homme énergique et méditatif, d'artiste austère, solitaire et laborieux — un des beaux portraits masculins de ce temps.

Le portrait de M. Frantz Jourdain nous révèle un des aspects les moins visibles dans son œuvre du caractère complexe de M. Besnard. C'est ici l'effigie d'un ami d'enfance, excellent homme dont l'illusion persistante aura peut-être été de se croire plus combatif que la nature le lui permit, et qui, sage architecte, nullement révolutionnaire en sa vie et en ses travaux, a toujours pris au pied de la lettre le combat artistique ; supposant constamment que l'art indépendant est menacé par de noires conspirations et des bandes occultes autant qu'implacables, protestant contre elles avec fureur, vivant mentalement sur une barricade, se faisant tuer chaque jour dans la courageuse attitude d'un Baudin de l'insurrection des fauves^ le président du salon d'Automne, redevient, dès qu'il n'est plus question de sauver le néo-impressionnisme et d'incendier l'École des Beaux-Arts, un homme aimable, familial et arrangeant. La vieille et sincère affection de M. Besnard n'a pu se défendre peut-être d'une certaine ironie sceptique, relativement à ces légers travers, et je ne m'abuse guère en supposant que cette ironie, dont le modèle ne saurait se fâcher, s'est décelée délicieusement dans le portrait. M. Frantz Jourdain y est représenté debout, cambré, la tête rejetée avec défi, la redingote militairement boutonnée, avec l'allure d'un général de la Révolution : il semble que le vent d'un boulet passe dans les cheveux et hérisse la barbe fourchue au-dessous du nez d'aigle et de l'œil dominateur. La lavallière noire volète, et jusqu'au ruban rouge de la boutonnière semble frémir. Ce n'est pas là certes le portrait d'un architecte, mais d'un chef, d'un tribun à tout le moins : et la main relevant

laS ALBERT BESNARD.

la basque de la redingote pour tourmenter rageusement non un pommeau de rapière, mais la poche du pantalon, donne à tout le buste et à l'épaule remontante un sursaut plein de provocation superbe. Mais, sous l'ébouriffement de la barbe en bataille, se devine la forme fuyante du menton, indicatrice d'une volonté versatile, et malgré tout on perçoit dans toute cette physionomie tendue et autoritaire une aménité bourgeoise qui rassure. Cela est indiqué avec un esprit infini et un tact extrême, l'intention narquoise ne transparaît que par une imperceptible accentuation de certains traits offerts par la stricte vérité du modelé. Le portrait est la vie même, d'une ressemblance surprenante, et c'est un très beau morceau dont le possesseur peut être ravi : seulement, le peintre sagace et pénétrant s'est amusé, sans nul doute, du contraste entre l'attitude voulue et la réalité psychologique, et là encore la personnalité s'élève à la généralisation. C'est le portraittype de l'Indépendant systématique. Cette intention caricaturale — le mot est trop fort tant le dessein reste discret — est unique dans l'œuvre de M. Besnard. Pour ceux qui le connaissent bien, elle fait songer aux jugements parfois mordants que sa causticité le laisse parfois émettre sur ses amis, et que tempère \'ite un sourire cordial : car il sait aimer, mais il ne renonce pas pour cela à tenir jugement sur les petites faiblesses d'autrui, ni sur les siennes, et il se raille tout comme les autres.

On ne trouvera par contre rien de cette inclination au persiflage courtois dans le portrait qu'il a fait de M. Cognacq, directeur de la Samaritaine. M. Cognacq a prévenu toute ironie du peintre et du public en disant franchement à M. Besnard : « J'ai gagné ma fortune en vendant du drap : représentez-moi aunant du drap. Je me donne pour ce que je suis et en suis content. » C'était préférable à l'attitude de Mécène éclairé qui rendit si comiquement célèbre un des grands confrères de M. Cognacq. Et M. Besnard a parfaitement compris la bonhomie de l'intention. Il a représenté M. Cognacq le mètre à la main parmi des lingeries, en son magasin. Il ne l'a pas caricaturé, il ne l'a pas fait trôner. Il s'est borné à montrer un négociant dans son milieu et son état, et à tirer parti des reflets des linges blancs sur la figure sanguine, aux forts méplats, pour créer un beau morceau de peinture. La largeur de l'exécution et la rondeur du modèle s'unissent pour éloigner tout sarcasme facile et déplacé devant cette image d'un brave homme qui ne s'en fait pas accroire, et n'a rien du Bourgeois gentilhomme.

Cl. Moreau frères.

PORTRAIT DE Mlles DREYFUS

Cl. Moreau frères.

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