‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 20 sur 35 · LE CHAPEAU DE PAILLE · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU DE PAILLE

Le même sens subtil de l'appropriation des gestes aux caractères intimes se prouve dans le portrait du baron Denys Cochin, qui est également saisissant de vérité, et qui raconte tout l'homme par sa facture nerveuse et ample. M. Ingres ne peignait pas de cette façon peu It'c/tt't', mais il eût applaudi à la vérité vivante de ces yeux fuis, au modelé serré de ces joues, au dessin de ce corps robuste, à toute l'allure de grand bourgeois confort;iblc, rente et intelligent, de cette effigie d'homme délibéré, sans morgue vaine, mais sûr de soi et sachant qu'il compte partout où il s'annonce, à l'Institut ou dans les commissions parlementaires. M. Ingres eût apprécié le côté social d'un pareil portrait, qui est fort représentiitif d'une certaine caste, et atteint au caractère général d'une tête de la bourgeoisie possédante et dirigeante sans avoir l'aspect formidable de Berlin aine. J'en \iens entîn au portrait d'un grand artiste, du pianiste viennois Emil Sauer. Jadis M. Besnard l'avait peint en buste, au piano, avec ses longs cheveux flaves. Ils sont devenus gris lorsque après bien des années un second portrait a été exécuté. Celui-ci, datant de 1912, montre l'artiste debout, en habit noir; il \a saluer le public a\ant de s'asseoir devant le piano à queue qui se prt)file auprès de lui. Le noir du piano et celui de l'habit s'enlèvent sur un fond gris clair, sans aucun accessoire qu'une chaise devant le clavier. Le dessin des longues mains maigres, du masque émacié et étrange, le dessin du corps, l'intense vérité physionomique, font de cette figure une des plus magistrales de notre temps. Il est facile d'y constater encore combien M. Besnard sait être coloriste sans autre ressource que le noir et le blanc, combien il sait être sobre lorsque la couleur n'a pas à intervenir logiquement, combien enfin cette effigie, comme les précédentes, dépasse l'individu pour signifier le virtuose en général. Pour lui aucune véritable personnalité ne se limite à soi-même, elle est un exemple et un symbole rcprésentiitif, un motif d'idées, un chiffre décoratif évoquant toute une classe d'individualités analogues. Ces portraits d'hommes sont fort intéressants en soi, et par leur ressemblance, et par l'admirable gamme de noirs que le peintre a su appliquer à l'interprétiition du terne costume moderne — mais plus encore par leur symbolisme naturel. Ils donnent le grand regret que les circonstances n'aient point mis leur auteur à même de réaliser, comme cela advint à M. Jacques-Émilc Blanche, une galerie des principaux artistes contemporains. Quelques merveilleux bustes de Rodin ont assuré à l'avenir les images de J.-P. Lau-

rens, de Falguière, de Puvis de Chavannes, de Gustave Mahler^ de Gustave Geffroy, de Henry Becque, fixées par le génie. Je me suis souvent plu à imaginer que si M. Bcsnard peignait ou avait peint Mallarmé, Paul Adam, Debussy, Rosny aîné, Paul Claudel, Chéret, des hommes de la politique ou de la science comme Clemenceau, Jaurès, le docteur Roux, Berthelot, — et que d'autres à citer ! — nous aurions une série de documents incomparables pour notre joie et celle de nos descendants. Ce seraient vraiment des cohéreurs d'idées assemblés par le plus intellectuel de nos peintres.

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