LA MATURITE
La décoration de TÉcolc de Pharmacie, qui devait être complétée ultérieurement par la commande de deux grands panneaux et de plusieurs petits, se poursuivit méthodiquement. Sa révélation partielle fonda réellement la réputation de son auteur. Il présenta, sans succès, des esquisses pour plusieurs concours, mais on comprenait déjà tellement la valeur de son art qu'on lui offrit des compensations. Une de ses plus considérables esquisses non utilisées fut le Fluctuât nec inergitur où il avait modernisé le vieux symbole classique en montrant une robuste femme du peuple assise à la proue d'une barque moderne, ayant pour fond la pointe de la Cité illuminée : la largeur et la franchise du style furent fort goûtées, et dès lors on songea à l'artiste pour un panneau à la Sorbonne ou au Musée des Arts Décoratifs. Parallèlement il exposait aux Salons quelques beaux portraits; en même temps que la Maladie, la Cueillette des simples, le Laboratoire, peints pour l'École de Pharmacie, le double effort s'attestait dans l'art moral et dans le portrait, en 1884 par une admirable effigie d'homme où son talent donnait sa pleine mesure. C'était le portrait du peintre-graveur Alphonse Legros, que M. Besnard avait connu à Londres et avec lequel il s'était essayé dans le métier de l'eau-forte. Il reste un de ses plus beaux morceaux et un des plus captivants du musée du Luxembourg.
Fluctuât nec mergitur accompagnait, au salon de 1885, les portraits de il/""^ Geoiges Duruy, tout en éclat luxueux, et de Francis Magnard, tout en finesses. Une élite les louait. Mais ce fut au Salon de 1886 que la gloire éclata, au milieu des controverses les plus passionnées, devant le Portrait de M'^" Roger Jourdain. C'est la date capitale de l'existence du peintre : elle décida de tout son avenir. Jamais, depuis Manet, pareille bataille ne s'était livrée devant un tableau. Exaltée, vilipendée, l'œuvre rendit furieux les académiques, jaloux les impressionnistes, et enthousiastes tous ceux qui cherchaient la vérité et l'audace raisonnée en dehors de ces deux clans. J'expliquerai plus loin pourquoi, et pourquoi aussi toutes les objections d'alors parurent incompréhensibles lorsqu'on revit l'œuvre à l'Exposition Centennale de 1900. Proclamé révolutionnaire, l'artiste en fut plus étonné que personne, car son portrait n'était que le résultat de lentes et scrupuleuses recherches
d'ambiances et de reflets, juxtaposées à un dessin d'une féminité très proche de la grâce décorati\'e du xviir siècle. Il n'avait ni voulu ni prévu ce vacarme et ne le comprend pas nettement encore aujourd'hui, avec la naïve ingénuité d'un homme qui, imbu d'une vision vraie, la croit vraie pour tous les yeux. Il dérouta donc tous ceux qui décidaient de l'enrégimenter dans un parti.
En 1887, il répondait d'ailleurs à tout le monde par deux œuvres : l'une était la Feimiie se chauffant^ où s'attestait plus nettement encore sa volonté de créer autour des êtres une atmosphère lumineuse par des procédés tout autres que ceux des impressionnistes. C'est un de ses chefs-d'œuvre, et un chef-d'œuvre de l'art moderne : on le \'oit au musée du Luxembourg. L'autre envoi était un panneau décoratif aussi sobre, aussi mélancolique, aussi pénétré de vie intime, que l'autre était éclatant, heureux et extérieur. C'était le Soir de la Vie, fragment d'une décoration murale dont M. Besnard avait reçu la commande pour la mairie du I" arrondissement, et que devaient compléter, dans la salle des mariages, le Matin et Midi. On avait sous les yeux toute l'étendue de son souple esprit, de sa sensibilité, de ses facultés de différenciation du style. On savait qu'un grand peintre commençait une glorieuse carrière.
Ses travaux se poursuivirent dès lors dans les directions parallèles qu'on leur pouvait désormais prévoir. Tandis que se terminait la série de l'École de Pharmacie, par l'adjonction de nouveaux panneaux décoratifs grands et petits, les portraits et les études peintes n'empêchaient l'artiste ni de continuer ses eauxfortes, ni de conquérir d'emblée une place d'honneur dans les sociétés de Pastellistes et d'Aquarellistes où il venait d'entrer. Il s'éprenait du lac d'Annecy et y séjournait durant l'été à Talloires, au bord de l'eau, en une maison toujours conservée depuis et augmentée au cours des années, comme celle de la rue Guillaume- Tell. Il rapportait de ce beau site de fougueuses aquarelles synthétisant puissamment ce qu'on peut appeler la psychologie des montagnes, premiers commentaires d'un thème qui revint souvent dans son œuvre future. Il notait, à Paris, quelques étranges aspects d'éclairage nocturne. Il osait des fantaisies comme cette exquise Souffleuse d'Etoiles., première pensée peut-être d'un coin du Plafond des Sciences., et comme telle apparition d'éléphants qui est la réplique paradoxale d'un de ses panneaux de l'École de Pharmacie. Il montrait ses premiers pastels de nus blonds et roux, aux chairs
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nacrées, d'une sensualité si troublante, d'une technique si moelleuse, notamment une redite de la Femme nue qui se chauffe^ supérieure peut-être au tableau à l'huile par la fluidité extraordinaire de l'éclairage. Sa maîtrise technique dans le maniement de l'aquarelle et du pastel apparaissait incontestable. On le décorait de la Légion d'honneur, en même temps que Rodin, dont la gloire venait enfin de naître, et les deux grands artistes étaient fêtés dans le même banquet.
On en \-int ainsi à la fondation, après de mémorables débats, de la Société nationale des Beaux- Arts; se séparant du vieux Salon des Artistes français, un grand nombre de peintres aux tendances libérales et novatrices créèrent un second groupement. M. Besnard fut un des principaux adhérents au mouvement nouveau, et, dès la première exposition en 1890, au Champ-de-Mars, il envoyait sept toiles, dont la plus importante était un grand portrait de sa famille, réunie dans la salle à manger de la villa de Talloires, la montagne et le lac bleus apparaissant dans les larges baies de la pièce ensoleillée. Il y joignait l'esquisse d'une nouvelle œuvre décorative, un plafond dont il avait reçu la commande pour le Salon des Sciences^ à l'Hôtel de Ville de Paris : La Vérité^ entraînant les sciences à sa suite, répand sa lumière sur les hommes. Cette œuvre est une des plus importantes dans sa carrière de décorateur. Dès lors, l'examen des catalogues du Salon de la Société nationale définit les phases de son existence artistique. En 1891, sept autres envois, parmi lesquels le beau portrait du compositeur Ernest Chausson assis au piano près de sa femme, et celui des demoiselles Dreyfus émergeant de vastes azalées roses — une de ses plus exquises effigies féminines. Parallèlement, à la section des dessins, on trouvait des cartons de vitraux destinés à l'École de Pharmacie et une aquarelle de grandeur naturelle montrait M"* Madeleine Lemaire occupée à peindre des roses dans son jardin. Sept envois encore en 1892, dont les portraits de M"'' Roger Marx et de la famille Lerolle, envois cette fois dans une gamme grise et neutre, toute de délicatesses, sans cette exaltation du coloris dont on voulait imposer l'obligation annuelle au peintre des reflets. L'artiste entendait bien se soustraire à toute exigence, même louangeuse, du public. Il avait eu, cette année-là, à peindre quelques personnes valant surtout par le dessin et l'expression, dans une atmosphère calme et intime. Ni les reflets ni l'éclat chromatique n'étaient utiles : il n'en avait donc pas introduit de force pour faire des Besnard selon la formule
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attendue. On s'en étonna sans le troubler, on alla même jusqu'à insinuer qu'il s'assagissait après avoir forcé l'attention par des hardiesses. En réalité, il n'avaitj'amais employé la couleur pour la couleur : donnant à chaque sujet ce qui lui convient, il savait et prouvait qu'on n'est pas coloriste par la polychromie mais par les valeurs, et qu'on peut l'être plus avec du noir et du gris qu'en prodiguant sans harmonisation le cadmium, le cobalt et le vermillon.
Le Salon de 1893 ne montra rien de M. Besnard. Il préparait à ses détracteurs momentanés la meilleure des réponses, au cours d'un voyage en Algérie et, l'été, à Talloires. Le Salon de 1895 offrit une toile prestigieuse. Chevaux tourmentés par les mouches^ double étude, de grandeur naturelle, de deux poneys aux robes violacées et lustrées par la lumière, au bord de l'eau, d'un dessin magistral; d'autres études de chevaux arabes encadrèrent deux effigies de femmes algériennes d'une intense couleur. Le public retrouva son Besnard. Après un Salon de 1894 où figuraient seulement deux envois, Marché aux pommes et Le Mail, carton de vitrail pour la buvette du Conseil municipal à l'Hôtel de Ville, le Salon de 1895 fut une éblouissante révélation d'orientaliste : on 3'^ vit le Poj't d'Alger au crépuscule, aujourd'hui au musée du Luxembourg, un Marché aux chevaux d'Alger fulgurant de lumière, un autre Port d'Alger, vu au plein jour, une Espagnole et une Ghizane d'un ton superbe. L'année suivante, deux toiles peintes à Annecy, Baignade dans le lac et la Cascade, montrèrent à quel degré de maîtrise dans le plein air l'artiste était parvenu sans rien devoir au procédé impressionniste. La seconde de ces œuvres, surtout, semblait un défi aux pires difficultés picturales, avec ses nappes d'eau irisées par la grande lumière, au travers desquelles se modelaient, diamantées d'eau jaillissante, de moelleuses nudités.
A ce moment, une grave maladie de son plus jeune fils, Jean, forçait l'artiste à quitter pour longtemps Paris et à aller, pour soigner l'enfant, s'installer à Berck-Plage, dans le Pas-de-Calais.
Le Salon de 1897 porta la trace de cet exil : à l'envoi de six portraits féminins d'une grâce et d'une élégance chatoyante, peints avant le départ, s'adjoignit celui, sobre et sévère, du docteur Calot, l'éminent spécialiste auquel, à Berck, l'artiste avait confié la santé de son fils. Dès lors, M. Besnard séjourna sur cette plage, ne faisant à Paris que de rares apparitions. A la vie mondaine et bril-
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lanto du couple d'artistes très fêtés succéda une vie familiale et solitaire, très laborieuse à mesure que la santé de l'enfant donnait moins d'inquiétudes. Le salon de 1898 montrait une œuvre peinte au retour du voyage en Algérie et en Espagne, le Flamenco; mais aussi des pages de robuste naturisme, le Marché aux chevaux d'Abbeville, V Arrivée du poisson siir la plage de Berck. L'artiste, retrouvant ses goûts de cavalier, de promeneur campagnard, parcourait la région, s'intéressait à la vie des pêcheurs et aux scènes de marchés. Entre temps, à Paris, il avait trouvé moyen de peindre le plus étonnant portrait qu'il ait peut-être jamais fait, celui de M'"'' Réjane entrant en scène. L'actrice n'en voulut pas : l'œuvre, intitulée simplement Portrait de théâtre^ figura à ce même Salon de 1898 et fut achetée incontinent par le grand pianiste Emil Sauer, dont M. Besnard avait fait un portrait et en refit, en 1912, un second. Ce chef-d'œuvre est donc à Vienne. En 1899 parurent deux séries décoratives, les Idées, plafond, la Rêverie et la Pensée, dessus de portes, pour un amateur, et trois panneaux, le Jour, les Fruits, les Fleurs, pour le baron Vitta, un des grands collectionneurs de Paris, lequel devait plus tard demander à M. Besnard, outre diverses toiles, la décoration d'un piano et la série des eaux-fortes sur la Mort.
L'Exposition Gentennale de 1900 rendait inutiles les Salons; onavait l'occasion d'y revoir quelques œuvres capitales de l'artiste et notamment d'y admirer avec de tout autres yeux qu'en 1886, le fameux portrait de il/"^ Roger Jourdain. Les idées avaient marché, la vision avait changé! En 1901 M. Besnard affirmait plus fièrement que jamais sa volonté de parallélisme entre l'art mural et la peinture de chevalet, la souplesse de son intelligence et la variété de ses moyens. Il envoyait, avec un autre portrait, cette page admirable, la Féerie intime, d'une poésie toute baudelairienne, rapidement exécutée durant un séjour à Biarritz. Jamais sa couleur n'avait témoigné de plus de magie. Et en même temps il exposait les cartons d'une vaste décoration mystique, du style le plus simple, du symbolisme le plus austère : c'était son cadeau de remerciement pour la guérison, enfin obtenue, de son enfant. Il offrait ces huit grandes compositions, plus diverses autres, à la modeste chapelle de l'hôpital Cazin-Perrochaud, à Berck-Plage, dont le docteur Calot était le médecin en chef : et il y retournait chaque été pour peindre sur place l'œuvre à laquelle le talent de M"^ Besnard s'associait par le don de quatre belles statues. Cette décoration reli-
gieuse révélait un aspect nouveau de l'esprit et de la stylisation du peintre.
En contraste, le Salon de 1902 lui permettait de donner une des plus belles preuves de son art fastueux avec le panneau décoratif Vile hetti'etcse, exécuté pour le Musée des Arts décoratifs : cette œuvre brillante était accompagnée par un des meilleurs portraits d'hommes qu'il ait signés — il en a peint très peu — le meilleur peut-être avec celui de M. Frantz Jourdain : c'était celui du baron Denys Cochin. En 1903 une effigie de M""" Besnard, largement drapée de satin noir et d'une allure superbe (acquise depuis par le musée de Rome), accompagnait un portrait de M"" Rouché et deux fantaisies aquatiques, nympheset cygnes. Le Salon de 1904, parmi divers portraits, engageait l'artiste à montrer, à propos de la mort de la princesse Mathilde, un ancien portrait d'elle par lui conservé. Il avait reçu entre temps la commande simultanée d'une décoration pour la coupole du Petit-Palais et d'un plafond pour la Comédie-Française, destiné à remplacer celui de MazcroUe, consumé dans l'incendie de ce théâtre. On vit un fragment de ce plafond au Salon de 1905. L'année suivante l'artiste exposait le portrait de M. Barrère, ambassadeur de France, peint au cours d'un séjour à Rome, où M. Besnard aimait à revenir de temps à autre. En 1907 le public voyait les deux premiers panneaux de la décoration du Petit-Palais, la Matière et la Pensée. Après une abstention au Salon de 1908, celui de 1909 montrait les deux autres parties de l'œuvre, la Mystique et la Plastique. Le Plafond de la Comédie-Française se poursuivait, indépendamment d'une décoration pour l'ambassade de France à Vienne, et si une seule toile, le Matin, marquait la place de l'artiste en 1910, celui de 191 1 l'attestait par une nouvelle partie du Plafond, avec un curieux portrait de M. Cognacq, directeur de la Samaritaine.
Tous ces travaux, menés à bonne fin, avaient permis enfin à l'artiste de réaliser un projet longuement médité, celui d'un grand voyage en Hindoustan. Il y séjournait ou voyageait durant six mois en 1910, avec les siens, et en rapportait une quantité de tableaux, de détrempes, d'aquarelles, de dessins, dont il faisait en 19 12 une exposition triomphale à la galerie Georges Petit, où déjà, quatre années auparavant, son œuvre avait été réuni. En 191 2, après cette exposition qui avait été l'événement d'art sensationnel du printemps, M. Besnard n'exposait au Salon que deux portraits d'hommes, dont l'un, celui de M. Emil Sauër, en
pied, était un de ses plus beaux. Le Salon de 1913 n'a montré encore qu'un portrait d'homme, et une décoration pour le Palais de la Paix, à la Haye, n'a pas été exposée en France. Élu membre de l'Académie des Beaux-Arts en 1912, M. Besnard a été désigné au début de 1913 pour succédera M. Carolus-Duran comme directeur de l'Académie de France à Rome, directeur de cette villa Médicis où il était entré, jeune pensionnaire, quarante années auparavant. Il est, sans mentionner des ordres étrangers, commandeur de la Légion d'honneur.
A cette oeuvre énuméréc il faut ajouter une quantité considérable de pastels, d'aquarelles, d'eaux-fortes, qui n'ont pas figuré aux Salons et n'ont paru que dans les petites expositions des Pastellistes, des Aquarellistes, des Peintres-Graveurs, des décorations comme celles de l'hôtel Rouché, de l'hôtel du regretté japonisant Samuel Bing, des illustrations de romans, V Affaire Clemenceau, la Dame aux Camélias. L'essai de catalogue qui termine ce volume ne saurait mentionner toutes ces productions directement cédées à des particuliers. Le labeur de l'artiste, incessant depuis plus de trente années, est incroyable et écrasant. Il le supporte très allègrement, ayant même trouvé le temps d'y adjoindre d'excellents essais littéraires comme la conférence sur le Portrait, celle sur le Pastel, des Salons, et un livre entier sur son voyage aux Indes, UHomme en rose, d'un style évocateur et d'une pénétrante observation agrégeant ce volume aux meilleurs de ceux qu'ont signés des peintres-écrivains comme Fromentin et Guillaumet.
Son énergie physique et morale s'est trouvée doublée par l'ordre et la méthode réglant son travail quotidien malgré les obligations mondaines ou les voyages. Il faut joindre à ces motifs l'heureuse, la constante collaboration morale et intellectuelle de la femme dévouée et supérieurement intelligente qu'est M™'' Besnard, alliant à la plus délicate féminité d'épouse et de mère, à la plus fine compréhension de ses devoirs de femme d'artiste célèbre, la virilité d'un esprit de haute culture, apte à l'examen de toutes les idées et y apportant les dons de la plus claire logique, de la plus enthousiaste sensibilité artistique. Cette collaboration, depuis trente-cinq ans, a donné aux nombreux amis de ce couple l'exemple de la plus parfaite communion, si difficultueuse, si complexe pourtant entre un artiste et sa femme. Sans cesser de produire des statues d'un style délicat et original, des statuettes polychromes,
LA VIE DE L'ARTISTE. ai
des œuvres décoratives qui marquèrent sa place enviable parmi les sculpteurs modernes, M"" Besnard, outre l'éducation de quatre enfants, dont deux sont peintre et sculpteur, s'est dévouée totalement à l'œuvre de son mari, ne donnant à la sienne propre, dont elle se tait avec une réserve charmante, que ses rares instants de loisir. Elle a transféré le plan de vsavie intellectuelle au cœur même de ce vaste labeur accompli auprès d'elle, avec elle, par l'homme qu'elle admirait autant qu'elle l'aimait; et elle a ainsi, acceptant dignement l'héritage des obligations morales transmises par M"' Besnard mère, entretenu dans la maison de l'artiste l'ardent foyer d'affection, l'atmosphère de sensibilité tendre et vibrante qu'avait connue l'adolescent et sans lesquels un des aspects de sa génialité n'eût pu assurément s'exprimer. L'hommage rendu à M"* Besnard se confond ici avec la simple vérité.
Grand, robuste, d'allures aisées malgré la corpulence succédant à la minceur de sa jeunesse, tel j'ai connu M, Besnard vers 1891, et tel est-il encore. Sa prédilection pour les confortables vêtements anglais, pour les vastes manteaux, donne à l'ensemble de sa personne une élégance simple et stricte, sans recherche mais soigneusement correcte. Il a grand air, et la calme affabilité de ses façons, de son extrême courtoisie, ne va pas sans quelque fierté. Sa ressemblance avec Edouard VII fut jadis un véridique prétexte de remarques amusées parmi ses confrères, et de son anglomanie, de ses goûts sportifs, lui est demeuré le caractère général d'un gentleman-farmer puissamment équilibré, sain et résolu, plutôt que de ce qu'on attend d'un artiste français et surtout d'un peintre. L'examen du masque modifie cette impression. Il semble ne révéler d'abord que la santé, l'harmonie et la force, par le large et net dessin du visage sur l'assise d'une barbe en éventail, par la décision du nez droit, par les beaux modelés du front dégarni. Mais les narines frémissent, décelant, comme le fréquent rictus de la bouche sensuelle, l'inquiétude nerveuse, et la singulière acuité des yeux gris déconcerte. Un monocle s'enchâsse parfois dans l'arcade sourcilière. La prunelle souvent mi-close émet un regard voilé et soudain vif, dont l'expression est infiniment complexe. La perspicacité, l'ironie, la bonté, la mélancolie, le scepticisme narquois s'y jouent tour à tour. Ce regard n'est pas celui qu'on attendrait d'un si brûlant coloriste et d'un si curieux visionnaire. Il est défensif : observateur toujours prêt, si l'artiste poursuit un songe intérieur, du moins ses yeux n'en décèlent-ils rien, c'est bien au dedans qu'il
regarde son motif d'émotion. Il n'ouvre sur la vie que les prunelles d'un spectateur amusé et nonchalant : mais on devine parfois qu'il descend profondément en lui-même et que des régions de son âme resteront impénétrables. C'est un rêveur plein de la pudeur jalouse de ses rêves, et veillant à n'en rien trahir, estimant qu'il lui suffit de ne livrer de son moi intime que ce qu'il permet à son pinceau d'en révéler. Ce visage est l'écran d'ironie d'une sensibilité intense, quasi féminine par son étonnante réceptivité, par sa faculté d'être ravie ou meurtrie d'un mot, d'un geste, d'une nuance. Sa raillerie n'est presque toujours que le réflexe d'une antipathie native pour toute exagération. Pour l'homme spirituel et parfois douloureux qui vit derrière ce masque, la faute de goût est une souffrance constamment redoutée, haïe comme le désordre. C'est par là qu'il est, essentiellement, un homme de la société, comme on l'entendait en ce xviii" siècle qu'il adore et comprend sagacement. C'est ce désir d'éviter toute vulgarité, de vivre de songes ardents et muets au dedans, de nuances fines au dehors, qui lui a toujours donné le goût du monde : non de la mondanité bruyante et vaniteuse, où son esprit malicieux est prompt à saisir les ridicules, mais d'une société restreinte, élégante, choisie, oîi il puisse passer de la conversation d'hommes de valeur à celle de femmes délicates, harmonisant leur beauté et leur charme à un cadre suggestif de belles et sereines images. Personne ne se délecte mieux à une causerie intelligente et n'est plus convaincu de la nécessité, pour un artiste complet, de bannir le genre artiste et de maintenir jusque dans la familiarité cordiale quelque réserve, permettant la chaude amitié mais prévenant tout laisser aller. Personne ne donne un sens plus sérieux à l'expression bien élevé.
Ce goût de la société, ce plaisir d'assister au jeu des intelligences, de les réunir, de les associer, et de jouir de leur mise en contact, je les ai remarqués dès mes premières visites en l'hôtel de la rue Guillaume-Tell, où la grande beauté de M""" Besnard, toute vénitienne par l'éclat et la pureté du visage, comme par la noblesse de l'attitude, l'aisance vigoureuse et la fine bienveillance de son mari, attiraient de nombreux amis. J'ai gardé le vif souvenir de ces dimanches dans le grand atelier où rayonnait toujours quelque éclatante œuvre récente, parmi des bustes et des toiles du x^'iir siècle, des paravents de laque, des miniatures persanes, des œuvres de Sargent et de Degas. On voyait là Puvis de Chavannes, cordial mais toujours imposant, portant haute la tête et sanglé
■dans sa redingote; Ernest Chausson, avec ses yeux tendres et tristes et son maintien modeste, semblant pressentir une mort prématurée et à jamais déplorable; Georges Rodenbach, blond, raffiné, incisif, causeur exquis et gai, soudain mélancolique par la même prescience peut-être; Paul Helleu, Jacques-Emile Blanche, J.-L. Forain, tous trois diversement caustiques; le courtois et sagace japonisant Samuel Bing, qui semblait avoir, à force d'amour pour l'Extrême-Orient, pris un masque de mandarin ; le Suédois Zorn, le Besnard Scandinave, fruste et timide; le Danois Kroyer, l'Allemand Liebermann, chef du réalisme-impressionnisme berlinois; le Norvégien Fritz Thaulow, bon géant au large rire, aux yeux très fins, bleus comme l'eau des fjords de sa patrie; Henri Lerolle, bon et loyal camarade d'enfance de l'hôte; Gaston La Touche, évocateur de prestigieuses fantaisies décoratives; Jules Chéret, svelte, rieur et plein de joie française; le sculpteur Lenoir, le collectionneur Maciet, pareil pour la bonté et la disgrâce du \'isagc au vieillard de Ghirlandajo, du Louvre; le magistral pianiste autrichien Sauër, avec sa face étrange et ses longs cheveux flaves, les ambassadeurs Bihourd et Barrère, le fébrile architecte Frantz Jourdain, ami de la première heure et futur défenseur des fauves alors imprévisibles; Maurice Denis, très jeune, dont M. Besnard devinait le grand talent à venir; Aman-Jean, brun, circonspect, délicat; le député, grand amateur d'art, Paul Escudier, le statuaire russe prince Paul Troubetskoy; Armand Dayot et Roger Marx, fidèles défenseurs de la gloire naissante du peintre de l'École de Pharmacie; la femme très intelligente et très racée qu'est la baronne Alix d'Anethan, le professeur Delbet, le précieux comte Robert de Montesquiou, Rodin quelquefois, timide et volontiers silencieux, Paul Adam, avec son visage ardent et sa parole éloquente, bien d'autres encore...
Plusieurs ont disparu, d'autres sont survenus. Cet atelier, où auprès de ces artistes bien des femmes apportaient l'ornement de leur grâce et le chatoiement de leurs toilettes, était un centre d'intelligence sans pédanterie et de mondanité sans snobisme où M. Besnard se plaisait, écoutant une théorie, observant un reflet de chair ou de satin, complimentant une élégante, disant des choses pleines d'esprit et de bon sens sur l'art, malicieux et débonnaire, révélant, dans sa satisfaction de cette vie qu'il aimait, toutes les facettes de sa mentalité brillante, changeante, impressionnable, qui font de lui, lorsqu'il cède à sa verve, un causeur captivant, ama-
teur d'idées, nourri de remarques justes fortifiant son raisonnement sans l'encombrer.
Les années et le labeur n'ont rien changé au portrait que je trace de lui autant d'après ces souvenirs que d'après mes impressions actuelles; et l'ancien révolutionnaire apportera à la villa Médicis la même mentalité ductile et la même curiosité d'esprit, féconde, sans cesse inquiète de nouveaux horizons, le même amour des analogies, des hypothèses, des incursions de l'intelligence, qui le rendent si différent de presque tous nos peintres. Mais à présent il est temps de chercher dans son œuvre ce que son aspect et sa biographie ne révèlent pas sur le profond de lui-même.