L'AQUARELLE, LE PASTEL, L'EAU-FORTE
Comment l'artiste use de ces différentes techniques. — Les études, les nus. — Les paysages. — Caprices et recherches à l'eau-forte. — Les études d'animaux. — Les interprétations de la montagne et des lacs. — Les marines.
Le présent chapitre sera bref, car toute description et toute analyse des œuvres qu'il concerne seront à peu près impossibles. Il faut s'être familiarisé au cours des années avec l'œuvre de M. Besnard pour comprendre à quel étonnant degré elle témoigne de l'exceptionnelle fécondité de son auteur, laquelle ne peut guère, en notre siècle et dans le précédent, se comparer qu'à celle de Delacroix. M. Besnard a travaillé sans interruption pendant près de cinquante années, et il a touché à tous les genres, excepté seulement la lithographie. Décorations murales, portraits d'hommes et de femmes, fantaisies décoratives, aquarelles, détrempes, pastels, dessins, eaux-fortes, cartons de vitraux, nus, fleurs, marines, paysages, animaux, il a tout réalisé, et avec une maîtrise presque égale. C'est donc un producteur de la grande lignée, un de ces grands ouvriers qui ont jugé qu'il était de leur devoir de savoir tout faire, aussi bien une illustration minuscule qu'une de ces énormes peintures de plafonds, physiquement épuisantes, que l'artiste, à soixante-quatre ans, retouchait vaillamment encore sur les échafaudages de la Comédie-Française. Le respect s'impose devant ce labeur ininterrompu et cette création exaltée, intarissable, d'un Imaginatif et d'un penseur qui ne veut pas perdre une minute dans l'existence. Indépendamment de la valeur propre des œuvres, cette vie est un exemple écrasant pour la jeune
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génération qui se contente de jolies esquisses et veut la célébrité après trois ou quatre tableaux.
Il est donc inévitable qu'un livre comme celui-ci ne puisse parler de toutes les œuvres signées par l'artiste. Une grande quantité échappent forcément d'ailleurs à tout contrôle. Elles ont disparu, achetées au cours des années par une foule d'amateurs. Leur recensement serait bien malaisé, et l'artiste prodigue de son talent n'a même pas songé à en garder la mention et la date. Pour les pastels par exemple, les catalogues des expositions de la Société des Pastellistes à la galerie Georges Petit permettent bien d'en retrouver et d'en nommer une partie, M. Besnard ayant exposé régulièrement depuis la fondation. Mais que d'autres ont quitté l'atelier sans laisser de traces, et ornent des intérieurs insoupçonnés dans tous les pays du monde! Ceci peut être dit des aquarelles, dont le chiffre est impossible à préciser, et des eaux-fortes. Ni la Société des Aquarellistes ni celle des Peintres-graveurs ne sauraient tout représenter. Et quant aux études et recherches, leur nombre est incalculable. Au surplus, cette nomenclature n'entre point dans ma pensée, en un livre qui veut avant tout faire comprendre le mécanisme d'une intelligence créatrice.
L'aquarelle a été, surtout dans la période de 1885 à 1895, un des moyens les plus emplo3'-és par M. Besnard. Encore qu'il n'ait point cessé d'en user, et que les catalogues de la Société des Aquarellistes en témoignent, sa production sous cette forme s'est espacée. De ses débuts datent quelques pièces magistrales comme la Souffleuse d'Étoiles, ce pur et doux profil de rêve perdu dans la bleuité, ou telle étude nocturne de la tour de l'Horloge silhouettée en violet foncé sur un ciel de pourpre éteinte, avec les notes vives des fanaux de bateaux sur la Seine, oeuvre puissante que garde M. Pierre Baudin — ou, encore des nus surprenants par la richesse toute florale de leurs colorations. Le caractère essentiel de ces aquarelles, celui qui surprit et ravit tout de suite les professionnels, c'était la liberté et la largeur inusitées en cet art toujours un peu sec. Lavées à grande eau, montrant franchement les coulures, ces pages révélaient toute la fougue d'un exécutant hors ligne, accentuant le dessin et le caractère décoratif par l'intensité des taches, modelant un bras par une seule coulée du pinceau promené sinueusement sur la feuille en pleine eau colorée, sans retouche, sans adjonction de gouache. Fantaisie et puissance, c'est ce qui frappe en ces caprices d'un beau peintre. Habitué à n'user de l'huile qu'avec
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légèreté, sans empâtements, en véritable fresquiste ennemi des euisines de palette et amoureux du ton pur, ees aquarelles étaient bien pour lui les présages de sa peinture à l'essenee, toute préparée en grisaille et ne recevant enfin son effet chromatique que par des glacis. On peut dire qu'aucun aquarelliste n'est aujourd'hui plus fort techniquement, et que même dans ses tableaux M. Besnard se révèle aquarelliste-né. Il y montre cette facture claire et rapide du décorateur qui ne saurait s'attarder à des recherches de matière comme un spécialiste du tableau-bijou, un Monticelli par exemple. Cependant la matière de ses tableaux est agréable aux yeux par la belle coulée lisse et l'intervention de hachures franches et vibrantes.
Ses pastels sont peut-être plus beaux encore, techniquement, et leur virtuosité est éblouissante. Il se garde d'y pratiquer cet empâtement auquel certains artistes parviennent par l'emploi de papiers pumicifs aux feutrages veloutés. D'autres vont jusqu'à imiter la gouache en mouillant d'un mélange de gélatine et d'eau chaude, au pinceau, la place où ils poseront une touche de pastel, de façon que celui-ci soit fixé et agglutiné jusqu'à offrir au besoin un relief. Les pastels de M. Besnard nous apportent, contrairement à ces procédés modernes, une nouvelle preuve de sa filiation toute classique au xvirr* siècle. Il se sert du procédé exactement comme s'en servirent Rosalba Carriera, La Tour ou Perronneau. Il use d'un carton gris ou beige, analogue au carton d'emballage, y frotte avec le doigt les tons de fond, établit ainsi les principales valeurs vaporeusement, puis donne les accents avec des crayons de pastel demi-dur, dessinant vraiment au crayon de couleur, par des séries de traits et de hachures entre-croisées. C'est exactement l'aspect et la façon des derniers chefs-d'œuvre de Chardin tentés avec cette matière. Un pastel de M. Besnard est toujours un dessin dont les réseaux se superposent à un léger frottis, et il y gagne en netteté sans nuire à la diffusion rêveuse de cette matière exquise.
C'est ainsi qu'ont été exécutées ces nombreuses et superbes études de bustes nus ou semi-drapés qui sont autant de poèmes de la chair, diaprés de reflets vifs, célébrant la chevelure de feu et la peau laiteuse des rousses, l'épiderme mat et la chevelure bleuâtre des brunes, étudiant des minceurs élégantes ou d'opulentes blondeurs avec une allégresse et un brio exceptionnels. Tantôt une étoffe pourprée, à fleurs d'or, chante sa fanfare, tantôt un jaune de Naples miroite et prête à la peau féminine des reflets verts, tantôt il suffit à l'artiste d'un gris, d'un rose et d'un noir pour créer un chef-
d'œuvre comme ce petit portrait de la princesse Tronbetzkoï qu'on n'a pu malheureusement revoir. Tous ces pastels de femmes sont des caresses de sensualité délicate, et aussi des gammes de tons en marge des grandes décorations, et souvent on retrouve en l'une de celles-ci la coloration d'un torse féminin. Ce sont délassements de maître improvisant des fantaisies chromatiques.
La façon dont M. Besnard a traité l'eau-forte n'est pas moins personnelle. Elle est bien ce qu'on doit attendre d'un peintregraveur. Elle est une écriture alerte et souple. Il n'use que très rarement des encrages intenses, des noirs mats, des ressources veloutés du vernis mou cher à un Rops, à un Louis Legrand, à un Brangwyn, à un Fortuny, et transformant l'eau-forte en un travail fantastique à la manière noire, avec des effets de lithographie. Ce n'est pas non plus le griffonnis nerveux d'un Zorn ou d'un Ensor, le métier calme et méthodique d'un Victor Gilsoul ou d'un Baertsoen. Les planches de M. Besnard ne visent point à être des chefs-d'œuvre au sens où on l'entendait dans les antiques corporations et il y apporte peu de souci d'étaler son savoir et d'y réunir tout ce qu'un aquafortiste professionnel peut imaginer au point de vue des diverses factures du genre. Il semble beaucoup plutôt que l'artiste ait gardé l'empreinte de l'enseignement d'Alphonse Legros, dont les grandes eaux-fortes étaient des dessins blonds, assouplis et clairs. Il cherche plutôt la lumière diffuse que les effets violents et contrastés, il reste peintre, et préoccupé de dire avec une simplicité précise son idée. Les eaux-fortes de M. Besnard sont souvent des études, des recherches, des repentirs en marge de ses grandes pages décoratives. On retrouve en cette collection qui a assez peu circulé, mainte pensée pour une figure peinte, des caprices, des morceaux de nus. Mais la série compte aussi des idées réalisées à dessein dans cette technique, par exemple celle des planches assez grandes sur la Femme.
Là s'est jouée la tendance idéologique de l'artiste, et quelques aspects sont très beaux. Voici la femme se dévoilant au frontispice, sur un fond de nuit mate, avec un aspect un peu fantastique. La voici mondaine, sortant de son coupé et pénétrant dans un hôtel brillamment éclairé, tandis que sa sortie de bal, soyeuse et fourrée, glisse de ses épaules nues entre les mains de laquais respectueux. Voici la pauvresse désespérée qui, sur un pont désert, dans les ténèbres, se penche et se jette au gouffre d'un élan farouche, en crispant ses poings sur ses yeux pour ne rien voir. Voici, en une