VAQUARELLE, LE PASTEL, LEAU-FORTE
page admirable, l'accouchée délirante, tordue par les spasmes, bouleversant son lit, tandis qu'auprès d'elle, impassible, le docteur qui tient son poignet compte à sa montre les pulsations de la fièvre : et là l'eau-forte est tumultueuse, crispée, emportée et tragique comme l'esprit même du sujet. Ces eaux-fortes sont de très belles choses, d'un sentiment intense et d'une magnifique exécution. Et c'est sans malice que je dirai, après avoir contesté Vingrismc de M. Besnard, combien Delacroix eût aimé une page comme ce sinistre Accouchement o\x hurle la douleur humaine, et combien sans doute M. Ingres en eût été choqué comme d'un désordre, ne voyant que chaos et fouillis de lignes là où son grand rival eût frémi d'émotion. Une autre eau-forte, celle-ci à la manière noire, a servi comme je l'ai dit à créer la Féerie intime. Une des plus connues est encore dans cette manière noire, une femme du peuple, accroupie devant un feu qui donne à son visage un aspect spectral. La morte qui est au centre de la décoration de la Sorbonne a été aussi l'objet d'une étude à l'eau-forte. Il faut mentionner enfin le très beau, très vivant Portrait de Rodin et celui du comte Robert de Montesquiou appuyé à un vase fleuri dans un parc, deux profils d'une ressemblance psychique parfaite. Les eaux-fortes d'illustrations sont d'un métier plus mince, élégant et fin, et telle planche pour la Dame aux camélias fait songer au faire spirituel et attrayant d'un Eugène Lami.
Ces diverses techniques, étudiées parallèlement à la peinture, ont servi à M. Besnard pour constituer une sorte de vaste répertoire d'impressions directes, utilisées et recomposées ensuite. C'est ainsi par exemple qu'il est un grand paysagiste bien que n'ayant jamais exposé ce qu'on appelle spécifiquement un paysage, et qu'en une foule de ses notations à l'aquarelle on trouve les éléments de ses paysages composés. La montagne l'a passionné. On la retrouve dans toute son œuvre, dans Vile heureuse^ dans la Coupole du Petit Palais, dans les Baignades, dans d'autres compositions encore. Elle y est peinte avec une vérité, un style et une force de synthèse qui sont d'un maître paysagiste. Mais il est trop idéologue et aussi trop classique pour considérer le paysage comme suffisant en soi, et il n'y voit que le fond des figures, et la source des réactions lumineuses qui les colorent. Ainsi M. Besnard se tient-il à égale distance des maîtres anciens, qui traitaient le paysage comme une tapisserie faisant valoir les personnages, sans souci du plein air véridique, et des impressionnistes qui ont réduit
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le personnage dans le pa^^sagc à l'état de simple accident lumineux, comme un arbre ou un rocher : et ainsi s'atteste encore, avec sa logique, l'indépendance foncière de son art. Les paysages qu'il a semés dans son œuvre n'y ont jamais été placés en vain : tantôt traités comme de simples décors, tantôt comme des morceaux de chevalet, ils participent à l'action ou au symbole, et leur influence chromatique relie toutes les parties de la composition. C'est par là, à la différence de la conception d'art ancien, que le paysage de plein air évoqué par M. Besnard prend part réellement à la signification générale des figures. C'est là en quoi son art diffère du paysage composé tel que le concevait par exemple un Poussin. Il ne l'arrange pas artificiellement, et ses sites du lac d'Annecy, véritables leitmotivs de son oeuvre, sont partout exacts et reconnaissables : mais c'est le choix de leur lumière qui donne de la joie aux Baignades, de la sérénité à Vile heureuse, ou du pathétique à la Matière.
Peintre de la montagne, l'artiste a su aussi être un peintre de la mer, bien qu'a3^ant peu travaillé en ce sens. Le séjour à Berck a été l'occasion de quelques œuvres éclatantes et dramatiques : la Rentrée des barques de pêche, avec son peuple pittoresque de pêcheuses aux courts jupons rouges, aux fortes jambes nues, courbées sous les paniers de poissons; certains aspects de plages avec des couchants sanglants, ou des amoncellements de nuées sulfureuses poussées par l'orage et versant par de brusques déchirures des jets de clartés livides s'essuyant au flanc noir des bateaux échoués. Ces morceaux vigoureux, avec des ciels presque romantiques à la Delacroix, étaient les délassements du fresquiste lorsque, rentré de la chapelle d'hôpital oxs. il peignait ses actes de foi, il regardait la vie maritime et son drame quotidien du haut de la terrasse de son chalet planté dans les sables. Le Port d'Alger, dont nous aurons à parler en un autre chapitre, a été encore pour lui l'occasion d'unir en une même féerie diaprée le ciel et l'eau, en les couronnant de ces vastes nuages embrasés qu'il affectionne, qu'on retrouve aussi bien au plafond de la Comédie-Française qu'à l'Ecole de pharmacie et au Petit-Palais, et qui, dans leur splendeur sourde, évoquent — encore et toujours! — ceux que Delacroix a créés, après Tintoret et Constable, dans le Massacre de Scio, le Plafond d'Apollon, la Barricade, le sublime décor des Croisés, et la terrible Barque de Don Juan. C'est à eux, obstinément, qu'il a le grand honneur de nous faire penser.
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PORTRAIT DE THEATRE (Madame Réjane)
Cl- Moreau frères