‹ Albert Besnard, l'homme et l'œuvreChapitre 24 sur 35 · L ALGERIE · texte numérisé non relu

L ALGERIE

Le voyage fait par M. Bcsnard en Algérie, au Maroc et en Espagne', en 1894, fut un premier contact, assez rapide, avec cet Orient qui le tentait. Passionnément coloriste, il rêvait de trouver là une magnifique occasion de développer sa hardiesse et de donner des prétextes réels à l'intensité du chromatisme qui le hantait. Il y alla donc en peintre avant tout. Au Maroc le passage fut trop bref pour que l'artiste ajoutât rien aux études de Regnault, de Fortuny, de Delacroix. En Espagne il en alla de même, et les seuls souvenirs de ce voyage sont, sans doute, une riche étude d'Espagnolegitane et un tableau peint d'après des croquis, au retour. C'est le Flamenco, groupant dans une salle ombreuse un public de femmes en mantilles, de sveltes Madrilènes, autour de l'estrade où deux jeunes danseuses se font vis-à-vis. Le tableau, avec ses petites figures, est charmant, précieux quoique d'un large faire, plein d'esprit et d'une grande compréhension du caractère expressif : mais il reste isolé et épisodique. L'Algérie, où M. Besnard séjourna beaucoup plus longuement et où il put travailler tout à l'aise, marqua autrement dans son œuvre et sa vie.

Il y réalisa les deux visions du Port d'Alger, l'une peinte le matin dans un effet doux et clair, et cédée à un amateur, l'autre acquise par le Musée du Luxembourg, tout embrasée de soleil couchant, avec son eau scintillante où s'entrechoquent la foule des

barques, ses grands nuages dorés et jaunes, sa somptueuse harmonie framboisée et glacée d'or, d'argent, de jade et de saphir. Il y fit aussi quelques très belles études de chevaux arabes en plein air, et un tableau très complet, le MarcJié aux chevaux aux environs d'Alo^er, où les silhouettes élégantes des bêtes s'évanouissent dans l'ardente lumière qui irradie leurs robes, et éclate en fanfares sur les burnous blancs de leurs ca\'aliers. Il y fit enfin une série d'études vigoureuses et éclatantes d'après des Mauresques, notamment cette voluptueuse Ghizane aux beaux bras d'un modelé si sensuel ; et il fut très attiré par l'étrangeté de ces visages aux paupières bleuies de khôl, aux yeux farouches, aux rires puérils et mystérieux.

Ces quelques œuvres firent sensation aux Salons. Elles témoignent de l'intelligence souple dont nous parlons forcément en ce livre jusqu'à la monotonie. Elles témoignent de ce don qu'a le peintre de s'assimiler très vite le caractère propre de chaque être et de tout milieu. Néanmoins, M. Besnard est resté trop peu en Algérie pour y atteindre à la profonde psychologie orientaliste de ceux qui y ont vécu longuement en y consacrant tout leur effort. Delacroix, comme lui, y passa seulement : mais comme il avait autiint que lui la faculté de tout pressentir, et comme il adorait l'Orient comme poète autant que comme coloriste romantique, après avoir espéré l'Orient, après l'avoir imaginé et peint à l'avance d'après quelques armes ou étoffes, il parvint à des synthèses comme les Femmes d'Alger. Decamps subit la même évolution. Fromentin, qui fut un grand critique d'art aussi ému que compréhensif, et qui, la palette en mains, devint trop délicat et trop scrupuleux pour être un grand peintre, ne laissa pas moins quant à l'Algérie, outre un livre saisissant par la beauté du st3de et la véracité d'observation, des toiles qu'on néglige trop et qui sont les premiers documents de rintimisjne arabe. Partagé entre Ingres et Delacroix, Chassériau fut en Orient le digne et fier élève de ce dernier, et ses petites toiles algériennes, plus que les grandes, trop stylisées, décèlent un beau coloriste et un observateur sagace. Elles ressemblent étrangement à certaines œuvres de M. Besnard par la facture et l'interprétation des reflets. Gustave Guillaumet exprima l'âme désolée, morne et fataliste des pays torrides avec la puissance et l'acuité d'un contemplatif adorant cette vie. Enfin, M. Dinet est allé plus loin encore dans l'étude psychologique des types, et, outre l'estime duc à la science de son dessin, à la justesse et à la force de son coloris, on lui doit une documentation sur l'âme arabe qui n'existait pas

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avant lui; tandis que le dernier en date des orientalistes de grande valeur, M. André Suréda, revient, par l'intiuence du eoloris de Renoir, à une vision toute à la Delacroix en ses somptueux amas de femmes parées, idoles plaeides perdues dans le luxe des soieries, des tapis et des chaudes pénombres.

M. Besnard appartient beaucoup plutôt au groupe des orientalistes pittoresques qu'à celui des observateurs s'attachant avant tout au caractère intime. Il est près de Delacroix, de Chassériau, bien plus que de Guillaumct et de M. Dinct : et cela était inévitable étant données sa nature et la brièveté de son séjour. Ses toiles algériennes sont véridiques, ses figures justement notées : mais ce sont avant tout les pages d'un voyageur heureux de la lumière africaine, grisé par les beaux tons. Cependant, comme la curiosité psychologique est chez lui inséparable du plaisir de peindre, il commençait déjà à être attiré par la stylisation de ces Arabes qui vivent à l'antique, dorment habillés, et dont les vêtements gardent de cette habitude des plis nouveaux pour nos yeux. Je me souviens qu'au retour de son voyage il m'expliqua un jour, avec vivacité, combien il avait été frappé de ce détail. « Nous n'avons aucune idée de ces harmonies linéaires, me dit-il, et nos tableaux classiques, avec leurs personnages en toges, ne nous offrent que des mannequins. Les Grecs et les Romains ne dormaient pas avec leurs toges. Nous ne pouvons comprendre le vêtement long et flottant de l'homme, et les aspects qu'il peut offrir, qu'en le voyant sur le corps de ces Africains qui ne le quittent que pour le laver de temps en temps. Et cela modifie toutes mes idées sur la draperie. >> Il était très frappé aussi par le caractère fermé, impénétrable, des masques, et par l'effet du nu en plein air, du nu non occasionnel mais quotidien et regardé sans étonnement par d'autres êtres nus. Ces diverses impressions lui laissèrent le regret d'un voyage trop rapide, et la hantise de retourner en Orient; l'idée lui resta de prendre longuement contact avec des êtres nouveaux sous des ciels nou\'eaux, de mesurer des moyens d'investigation picturaux et psychologiques à des mentalités et à des formes différentes de celles de l'Europe, au lieu de s'en tenir à la préoccupation habituelle du peintre-voyageur qui note superficiellement. Le voyage en Algérie fut donc la cause première de celui, autrement long et maintes fois caressé et différé, que l'artiste finit par entreprendre à soixante années, en partant pour l'Hindoustan. Il devait y arriver mûri, dans le plein épanouissement de son intellectualité et de sa technique.

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