LA DÉCORATION DU PETIT-PALAIS
Elle insiste, après Vile heicreiise, sur la sorte de parallélisme que M. Besnard a établie entre ses décorations à symboles scientifiques, de données entièrement neuves, et ses décorations à symboles mythologiques, de données plus conformes à la tradition. L'École de pharmacie, l'Hôtel de Ville, la Sorbonne forment le premier groupe; la mairie du Louvre est d'ordre spécial; le panneau de Vile heui'euse, les peintures du Petit-Palais et le plafond de la Comédie-Française constituent le second groupe. M. Besnard en effet ne répugne nullement à se servir des éléments de la mythologie. S'il les a rejetés, c'est qu'ils lui semblaient inefficaces à exprimer des idées contemporaines, dans certains domaines de la pensée. Il les emploie lorsqu'ils lui semblent convenir, avec la liberté d'esprit qui le pousse d'autre part à varier ses procédés techniques selon les sujets. Il y a donc des faunes dans Vile heureuse, et au Petit-Palais nous trouverons, outre un satyre, des dieux et des déesses de l'Olympe, ni plus ni moins que chez les plus sages doctrinaires de l'École. Seulement, il les interprète à sa manière, comme Rodin traitant les Danaés, les Psychés, les Éros et
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les Apollon chers à racadémisme. Et il s'en sert avec l'ample fantaisie des grands décorateurs du xviir siècle. Devant les peintures de la coupole du Petit-Palais, on songe inévitablement au plafond du salon d'Hercule, à Versailles, par François Lemoyne. Seulement, la pensée décorative s'est ici intériorisée par l'effet d'un symbolisme tout renouvelé. La décoration du Petit-Palais se compose de quatre \-oussures ornant la coupole de l'édifice, chacune de forme trapézoïdale concave. Ce sont la Matière^ la Pensée^ la Mystique et la Plastique. La Matière est de la conception la plus audacieuse. Au faîte d'une montagne, une femme nue à demi enfouie dans la terre et l'herbe gît, pâmée et mourante, et dans une sorte d'hallucination, avant d'être engloutie et de redevenir totalement indistincte de l'humus, elle voit en quelque façon son assomption. Un énorme nuage d'orage frôle de ses volutes la crête du mont et s'élève en tourbillons fumeux et fauves dans le ciel bouleversé. Sur ce nuage est porté un satyre, symbole de l'âme elle-même de la Matière ; il tient dans ses bras vigoureux la même femme, vivante et voluptueuse; il semble que de tout son poids et de toute son étreinte il la retienne vers le sol, et pourtant l'un et l'autre sont suspendus par la gravitation. Ils s'élèvent et retombent tout ensemble, ils ne peuvent se détacher de la terre et de la matière, ils sont pourtant attirés vers le haut. Et voici que de leur groupe en suspens se sépare et s'élève une autre femme — la même pourtant toujours, et celle-là, lourde encore mais cependant libérée, s'élance vers le zénith à la poursuite d'amours heureux et légers qui déjà y planent. L'artiste n'a donc pas hésité à se servir d'éléments traditionnels, sat3a-e et amours, mais avec quelle liberté d'acception ! Il a repris le procédé conventionnel cher aux Primitifs, qui n'hésitaient pas à figurer dans le même tableau le même personnage dans plusieurs âges et actes de sa vie. C'est ici le symbolisme du détachement progressif de la matière après la mort, de la lente migration, exprimé avec clarté et profondeur. C'est la représentation d'un songe philosophique, et ce panneau, pour cela, eut dû presque être étudié dans notre chapitre sur le symbolisme scientifique de l'artiste — car il touche aussi au transformisme. La sensualité et la matérialité du groupe du satyre et de la femme, toute voisine des Rubens plantureux, donnent bien la sensation de la lourde matière magnétiquement retenue au sol par les lois de la pesanteur, et d'où l'esprit s'évade avec peine. La conception est une des plus typiques de l'intelligence de
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M. Bcsnard. Elle est à lui. Elle est aussi inconcevable à un impressionniste qu'à un peintre de l'école classique. Ingres en eût été abasourdi, et par contre je pense que Delacroix l'eût appréciée, lui qui était aussi un grand intellectuel et qui cherchait, sous les mythes et l'histoire, l'expression d'un ordre d'idées assez analogue à celui-ci. Symboliser de cette façon les trois états de la migration — l'enfouissement, le suspens, l'envol du corps astral — , et apporter de telles pensées dans la décoration d'un monument moderne, c'est là une hardiesse et une modalité de l'esprit qu'on ne trouve chez aucun artiste de l'école française. De semblables volontés ont été manifestées par les préraphaélites anglais ou les néo-primitifs de l'Europe centrale, Bœcklin, Klinger ou Klimt, mais avec de tout autres procédés d'archaïsme et une fâcheuse tendance au rébus philosophico-pictural.
La Mystique est la plus conventionnelle de ces compositions. L'artiste n'y a point apporté une idée nouvelle. 11 n'y faut voir qu'un morceau de bravoure tout décoratif. Un saint Georges fait cabrer son che\'al au-dessus d'un monstre terrassé. Il se détache sur la silhouette de Notre-Dame de Paris, et au-dessus de celle-ci des figures d'ardente oraison s'extasient vers le ciel où brille, dans une gloire, le Triangle mystique. Il n'y a là rien que nous ne sachions : mais l'exécution est fougueuse, l'arabesque ornementale d'un jet superbe, la coloration heureuse, dans cette allégorie sans prétentions à la profondeur.
Par contre la Pensée est des plus curieuses compositions de l'artiste. En plein ciel cette fois, très au-dessus de la terre, l'homme et la femme errent, enlacés. C'est le jeune couple que nous avons vu descendre \ers le Fleuve de la Vie dans la décoration de la Sorbonne, c'est encore l'Adam et l'Eve que nous reverrons au plafond de la Comédie-Française — car pour M. Besnard toutes ses peintures murales sont les épisodes d'un même cycle, celui de l'idée transformatrice. Ici c'est la sombre conseillère, la Mort, qui les guide et leur dit le secret de la Nature. Et derrière eux, au milieu de l'éther et des nuées, dans un firmament d'une eff"rayante grandeur, une figure m3^stérieuse et colossale est assise sur un Astre sombre qui flotte, et elle rêve, et c'est la Pensée immatérielle et souveraine...
La Plastique est une composition beaucoup plus conforme aux données habituelles de la décoration d'édifices et beaucoup moins abstraite que les précédentes. Cependant l'Idée s'3^ présente encore
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SOUS un aspect très particulier. Ou'est-cc que la Plastique pour l'artiste? L'amour et la recherche de la beauté; et cette recherche, cet amour, sont S3'-mbolisés par le « choix ». Le plus célèbre exemple de choix de la Beauté est donné par la mythologie : c'est le Jugement de Paris, et M. Bcsnard s'en est délibérément emparé. Seulement, il y a introduit un élément nouveau. Le berger Paris est ici remplacé par un poète. La composition, comme les autres, se passe dans le ciel. Sur la crête suprême d'une roche, la Beauté se tient debout, et auprès d'elle s'abat Pégase, que le Poète maintient d'un bras autour de l'encolure tandis que, sautant à terre, il tend la main à l'Élue. Dans des nuées où plane la chouette fatidique de Pallas, celle-ci, et Junon en manteau ocellé d'yeux de paon, s'éloignent vers le zénith ol^^mpien oîi Zcus tend sa coupe à Hébé. L'œuvre est d'une riche et heureuse couleur, et les ailes du Pégase, les nuages, les draperies, y créent une belle agitation. Les nus du Poète et de la Beauté sont de magnifiques morceaux d'anatomie montrant comment la science toute classique de l'artiste, le rendant capable de dessins où le plus exigeant technicien d'École ne trouverait rien à redire, se libère cependant de toute poncivité conventionnelle, par l'emploi original et hardi des éclairages. Le savoir qui se prouve dans une académie comme celle du Poète a malheureusement toujours manqué à un Manet, malgré son ardente volonté de l'acquérir, à un Renoir plus encore : et personne dans la jeune génération ne semble même l'ambitionner. Cette figure se rapproche par sa beauté puissante, par ses souvenirs nettement michel-angesques, du torse du Tentateur que nous allons trouver dans le plafond de la Comédie-Française. La décoration semi-symbolique et semi-mythologique du Petit-Palais, unissant le transformisme aux données classiques, nous conduit tout logiquement à cette grande page, la dernière en date, qui résume toutes les tendances du peintre mural en une magnifique féerie chromatique.