‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 16 sur 48 · ERNEST CHAUSSON · texte numérisé non relu

ERNEST CHAUSSON

maître, mais Van Dyck de par son tempérament particulier, son amoureuse complexion, élégante et passionnée, devait faire œuvre personnelle avec les moyens trouvés chez Rubens. Le Van Dyck des Flandres, le Van Dyck de Gênes et de Londres, en proie au vertige des amours, a produit des œuvres qui ne sont qu’à lui, parce qu’il y a mis tout son élan du moment. Auprès de ces œuvres-là, les meilleurs chefs-d’œuvre des maîtres anglais ont quelque chose de timide, d’incomplètement exprimé.

« Besnard eut donc avantage à s’éprendre plutôt des initiateurs que des continuateurs, et il est allé vers Van Dyck et Rubens, et là encore, il a fait, sans qu’il le veuille peut-être, la même opération qu’il venait de faire en éliminant les peintres anglais : il a, sans perdre le goût de Van Dyck, préféré Rubens. Mais dira-t-on, sa parenté est plus certaine avec nos peintres français du xvm' siècle qui n’ont pas été, eux non plus, sans influencer l’École anglaise. C’est encore vrai, il ne faut nier aucune influence, elles existent toutes, elles se croisent, elles s’ajoutent les unes aux autres, elles se renforcent, et l’individualité de chaque nouveau venu se fait jour à travers tout cela, comme la plante vivace qui doit tout à la terre et qui ajoute son ornement à la terre. Entre Besnard et les peintres du xvm' siècle, et aussi les sculpteurs de portraits de la même époque, il y a affinité et ressemblance de race, mais il ne faut pas oublier que la peinture du xviii* siècle relève de Rubens, qu’elle est imprégnée de son génie, qu’il lui a infusé son sang vif, l’ardeur de son coloris généreux. »

Rien n’est plus vrai, et l’on ne saurait mieux dire; sauf sur un point, cependant, où il ne me semble point que jamais l’on ait, en parlant des origines de Besnard, assez insisté. Je veux parler de son contact, durant le temps qu’il vécut à Londres, avec les œuvres de l’École préraphaélite, alors à son apogée, et du goût pour les arts du décor qu’éveillèrent en lui les raffinements, les recherches de coloration si particulières à la renaissance des arts industriels en Angleterre, déjà en pleine floraison.

Non, ce n’est pas seulement d’une intimité prolongée avec Gainsborough et Reynolds, avec Hoppner et Raeburn, chez qui je ne découvre point — me rappelant, par exemple, la divine, l’adorable Perdita du premier, l’énigmatique, l’ensorcelante Nelly O’ Brien du second — ce « quelque chose de timide, d’incomplètement exprimé » dont parle Gustave GefTroy, que le talent, enfin livré à lui-même, du jeune peintre, me paraît avoir profité, mais aussi, à mon sens, de relations plus ou moins suivies avec l’idéal préraphaélite. Il trouva, sans doute, venant à peine de quitter les milieux artistiques français, presque uniquement soucieux de réalisme immédiat, de vision directe, de transcription vériste, par réaction contre les fadeurs anecdotiques à la mode et les poncifs académiques encore en faveur, il trouva, sans doute, dans l’atmosphère d’exaltation spirituelle, la passion de lyrisme, la fièvre de beauté et d’amour qui donnent à l’œuvre d'un Madox Brown, d'un Rossetti, d’unWats, tant de charmes, il trouva, sans aucun doute, de quoi satisfaire l’instinct poétique et sentimental que son éducation avait développé en lui.

Il sentait déjà, j’en demeure convaincu, que l’art du peintre n’est pas uniquement voué à produire une impression exacte, objective du monde extérieur; mais, au contraire, que l’œuvre d’art est et sera toujours la plus haute, qui contient la signification la plus humaine et, par suite, la plus étendue en même temps que la plus profonde, des choses visibles, qui révèle le plus magnifiquement le plus grand nombre des rapports intimes de la nature et de la vie, qui renferme le plus — pour employer l’heureuse expression de Milsand — de « valeurs émouvantes ».

Cette influence de l’idéal qui fut celui des P. R. B., des Frères Préraphaélites, elle s’avère incontestable chez Besnard, dans une toile datée d'Angleterre : le Remords. Naïveté et sincérité d’expression, intensité spirituelle, scrupules de vérité morale, et aussi de vérité matérielle, concentration presque austère de l’effet, je retrouve bien là les recherches qui dominent l'art de Rossetti et de ses disciples.

Frontispice de la série d'eaux-forles “ LJ! FEMME

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