LE GLACIER
Les dons d’invention, de fantaisie de Besnard, sa faculté de matérialiser, d’exprimer plastiquement ses sensations, ses idées, de les rendre vivantes en un mot, c’est dans ses grandes œuvres décoratives que nous les voyons s’épanouir le plus librement et le plus magnifiquement. Quelle sûreté et quelle clarté dans la conception, quelle ingéniosité, quelle verve et, en même temps, quel sens de la mesure dans la mise en œuvre I Comme il sait combiner les éléments divers de réalisation que sa puissance imaginative lui fournit, en équilibrer l’action en vue de l’harmonie supérieure voulue par lui, selon le programme qu’il s’impose, que lui imposent aussi les proportions, l’éclairage des surfaces murales à décorer, la destination respective du lieu! Comme, autour de l’idée maîtresse, fort simple, en général, et nettement compréhensible, il sait grouper les idées accessoires qui en souligneront la portée, qui en magnifieront le sens! Comme il sait surtout — mieux que personne aujourd’hui et autant que personne dans le passé — mêler, pour la plus grande joie de nos yeux et de nos esprits, le réel et l’irréel, accomplir cette fusion, si périlleuse, de la vérité et du rêve, inscrire dans des formes nécessairement précises et exactes de profondes et somptueuses pensées, de généreuses et poignantes émotions, aussi inoubliables pour notre intelligence que pour notre sensibilité.
On voit ici l'importance — tant contestée aujourd’hui par les manœuvres que sont la plupart des peintres — du rôle que joue dans l’élaboration de semblables œuvres, toute question de tempérament et de dons naturels mise à part, une solide culture, une intellectualité intense et curieuse. « Littérature que tout cela, s’écrient-ils, préoccupations extérieures à l’art, donc funestes à l’art. Assez de peintures d’idées; le métier seul existe et les seuls grands peintres sont ceux qui savent modeler. Faire tourner une pomme, qu’est auprès de cela le plafond de la Sixtine ou le Parnasse? »
Albert Besnard — nous en avons la preuve — ne pense pas ainsi et ce serait lui faire injure que de l’en louer. Au surplus, l’exemple des maîtres du passé, de tous ceux, du moins — puisqu’il s’agit de peinture décorative — qui ont fixé sur les murailles des palais et des églises les croyances, les idées, les rêves de leur temps, est là pour lui donner raison, et près de nous, en France, dans l’œuvre des rares décorateurs dignes de leur être comparés, dans l’œuvre d’un Delacroix à la Bibliothèque de la Chambre des députés, d’un Chassériau à la Cour des Comptes, d’un Puvis de Chavannes au Panthéon, à la Sorbonne et ailleurs, d’un Maurice Denis (que je n’hésite pas à nommer après eux) dans l’église du Yêsinet, de celui enfin qui nous occupe, ne sent-on pas la suprématie de l’esprit, la souveraine domination de l’intelligence, de la pensée, grâce à laquelle les images qu’ils nous offrent à contempler deviennent plus que des images, de véritables créations d’une beauté complexe et mystérieuse qui agit aussi activement sur nos sens que sur notre esprit et qui, en éveillant, en surexcitant en nous toutes nos forces d’émotivité, sert, ou, du moins, peut servir à notre perfectionnement intellectuel et moral, ouvre devant nos curiosités de nouveaux horizons, des champs imprévus de rêve, de méditation, de poésie, de vérité transfigurée, de beauté. La peinture, s’il ne lui était possible de nous donner ces ivresses supérieures, ne serait (ce quon en fait trop souvent) qu’un passe-temps inutile et prétentieux et le plus vain des métiers.
l.A 'Olh RLNAI l Dh 1-A MOR l . Carton pour la décoration de ta Sorbonne
La décoration de l’École de Pharmacie est la plus ancienne de ces grandes œuvres. Besnard en reçut la première commande, comprenant cinq grand panneaux, la Maladie, la Convalescence, la Récolte des simples, le Traitement des simples, le Laboratoire en 1882, et ce n’est qu’en 1887 que lui fut accordée la seconde commande, comprenant quatre autres grands panneaux, L’amphithéâtre, la Promenade géologique, la Leçon de chimie, la Promenade botanique, et six panneaux plus petits, formant frise dans le couloir vitré qui rejoint l’une à l’autre les deux ailes du vestibule, parmi lesquels, l’Homme préhistorique, l’Homme moderne, les Mammouths, les Plésiosaures.
Un moment le peintre avait songé à décorer ces murs de compositions allégoriques, à y évoquer par des symboles les dogmes essentiels de la Science, mais il ne tardait pas à repousser ces dangereuses suggestions. Il sentit toute la faiblesse et tout l’artifice d’un pareil point de départ et résolument, il en chercha un autre, plus rationnel, en rapport plus direct et avec la réalité, et avec la destination même du lieu, par suite moins abstrait, plus vivant, plus humain. L’œuvre achevée ne lui donne-t-elle pas raison et pouvons-nous concevoir d’autres images à la place de celles-ci qui satisfont si bien et notre faim de vérité et notre soif de merveilleux?
Devant cet angoissant épisode de la vie quotidienne, d’une si belle simplicité tragique, où Besnard nous fait assister à la lutte du médecin contre la maladie — rappelez-vous, dans ce lit dévasté, le rejettement en arrière du corps de la patiente, l’élancement vers elle, pour la soutenir, du docteur qui la soigne ; devant le tendre geste, indécis, hésitant, de la convalescente qui revoit la lumière, après les jours et les jours dans la chambre d’agonie, et réapprend ù marcher — ses yeux s’ouvrent à la vie, elle tend ses bras vers la douceur des choses 1 — devant les clairs décors de nature où des paysannes récoltent, trient, font sécher au soleil les plantes médicinales que le chimiste, dans son officine aux fenêtres ouvertes sur la campagne, prépare, cuit et
distille ; devant ces spectacles de réalité courante figurée par le peintre avec un sens si affiné et si harmonieux du charme, de l’expression des êtres et des choses, avec un tact si sûr dans le choix et la surbordination des détails à l’ensemble, en vue de l’effet dominant, l’inanité n’apparaît-elle pas plus flagrante que jamais de l’allégorisme d’école et du symbolisme académique ?
Plus loin, voici, dans de précis décorde nature, la Promenade botanique et la Promenade géologique, le groupement familier des élèves autour du maître qui les enseigne, et voici enfin dans le demi jour de l’amphithéâtre, où les visages attentifs et curieux des étudiants font à la silhouette noire du professeur debout devant sa chaire encombrée de flacons, d’éprouvettes, de vases de grès, un clair repoussoir, la Leçon de chimie.
Tout s’ordonne logiquement, simplement, harmonieusement, et l’on ne saurait trop admirer la rare aisance du peintre à créer avec des éléments de vérité immédiate une atmosphère décorative d’un si haut style ; la simplification, pourtant n’y est point excessive, pas plus que le parti-pris d’interprétation ; tous les personnages portent le vêtement moderne, et n’en sont pas, cependant, dépaysés sur la muraille. Ils n’ont rien d’anecdotique ; ils sont peints lâ depuis bientôt vingt ans et ne sont point démodés, ils ne le seront jamais.
Auprès de ces images de réalité, des images de rêve, qui sont â mes yeux, parmi les plus neuves et les plus hardies qu’ait conçues et peintes un artiste d’aujourd’hui; je veux parler des poèmes de préhistoire qui font aux deux parties de la décoration de Besnard comme un intermède merveilleux. Sur les bords d'une mer verte parsemée d’îles roses, dans la fauve lumière du crépuscule, une troupe de chevaux farouches hennit et se cabre, crinière au vent ; dans l’eau limoneuse d’un grand fleuve, l’énorme masse des éléphants émerge, rocailleuse, barrant le ciel tragique où s’amassent les orages, et sur les vagues d'un océan démonté qu’éclaire un soleil de sang, surgissent et se balancent les monstrueux plésiosaures, cependant qu’assis sur un roc, parmi