‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 25 sur 48 · CARTON POUR VITRAIL · texte numérisé non relu

CARTON POUR VITRAIL

le déchaînement chaotique des forces élémentaires, l’homme primitif silhouette sur l’horizon tumultueux, gros d’avenir, la maladresse naïve et lourde de ses gestes, de ses formes où l’animalité domine encore. Mais le régne de la conscience, à travers les lianes des forêts prédiluviennes, parmi la confusion des cataclysmes, naîtra quand même. Un soir viendra où sur la terrasse d’une haute maison dominant la ville de l’effort volontaire et rationnel, un homme s’attardera près des siens, la compagne de sa vie et l’enfant de leur amour, à méditer dans le crépuscule, à regarder, délaissant sa lecture, mourir le jour sur l’eau du large port que les fumées des grands navires, des docks et des usines surchargent de leur mouvante brume. Déjà, derrière lui, la lampe éclaire la table familiale où la fillette cherche à l’attirer ; il veut demeurer là quelque temps encore à écouter les échos du travail humain, le sifflement des bateaux qui appareillent, les rumeurs lointaines de la vie qui a besoin de repos. Il est le descendant de l’ancêtre des cavernes, des troglodytes qui, il y a deux cent quarante mille ans, gravaient au burin de silex sur les parois des grottes de la Vézère le schème des animaux de la préhistoire. Il est le civilisé d’aujourd’hui qui sait jouir et souffrir à outrance de toutes les beautés et de toutes les tristesses de la vie telle que l’ont faite des générations et des générations de culture, de volonté, d’art, de religion, d’effort vers le mieux. « Page superbe, dit excellemment M. Camille Mauclair, d’une pensée profonde et hautaine ; l’une de celles devant qui l’intellectuel peut s’arrêter et songer longuement dans ce petit vestibule blanc dont le silence et la lumière tamisés présentent discrètement toute cette décoration. Les frères Rosny et M. Paul Adam dans certaines nouvelles, ont seuls atteint à cette signification de haute pensée, à cet ennoblissement douloureux du modernisme à la fois réfléchi et nerveux, à cette grandeur sobre, née de la lucidité psychologique de la vision. »

Le sens du modernisme, en effet, dans tout ce qu’il comporte de subtil et de grandiose en même temps, je vois peu de peintres

actuels qui en aient tiré des effets aussi intenses et aussi puissants; c’est qu’à la plupart fait défaut — je yeux encore insister sur cette qualité toute particulière du génie de Besnard — le don du lyrisme.

Allez revoir dans la salle des mariages de la mairie du 1" arrondissement les trois panneaux où il a figuré les Heures de la Vie.

« Trois panneaux — écrivait Roger Marx en 1887, au lendemain de leur mise en place — s’offraient au pinceau de l’artiste : le désir lui est venu de synthétiser en ces pages les phases de la carrière humaine; mais il s’est bien gardé des allégories vides de sens; il a mis, si j’ose dire, chaque âge en action, montrant l’adolescence et l’amour, le travail et la jeunesse, la vieillesse et le repos. Le Matin de la Vie, c’est, pour Besnard, l’éveil de la nature, c’est la joie des amants au retour du printemps, c’est leurs tendres aveux au milieu des griseries de la terre, du parfum des floraisons luxuriantes, du roucoulement des colombes. Le paysage d’une infinie poésie avec ses plaines labourées et ses pommiers en fleurs prend un autre caractère dans le Midi ; l’été est venu, voici la moisson ; durant que la mère allaite un nourrisson, le paysan charge sur la haute charrette les faisceaux d’épis et bientôt ce cheval blanc conduira ces gerbes dorées qu’on attend à la grange. Retenez maintenant par quelle image attendrie, d’une grandeur simple, Besnard a caractérisé le Soir de la Vie : assis sur le seuil d’une chaumière, en haut du village dont les toits se découvrent au loin, un couple de vieux se repose des labeurs du jour et de la fatigue des années en regardant longuement l’immensité du ciel étoilé. Derrière eux la porte entr’ouverte de la demeure laisse voir, éclairée par les réverbérations de la lampe, les silhouettes de la famille occupée aux soins du ménage. »

L’admirable, l’émouvante page où la sensibilité du peintre s’exprime avec tant de tendresse voilée et une si noble compréhension de la mélancolie et de la douceur des choses I

Ne sentez-vous pas qu’elle fut conçue en un de ces moments exceptionnels, à l’une de ces minutes privilégiées, dans la carrière

d’un artiste, d’un poète, où toutes les forces vives de son être sont en communion avec les forces obscures et fécondes de l’univers, où son cœur bat à l’unisson du cœur immense de la vie, moments d’exaltation spirituelle suraigue, de sublime divination où des larmes heureuses nous mouillent les yeux, où tous les sens perçoivent d'un coup les rapports innombrables et merveilleux des choses, où l’on trouve « ces paroles spontanées qui font d’une œuvre d’art, selon le mot de Taine, une chose éternelle. » Le Soir de la Vie n’occupe-t-il pas, dans l’œuvre de Besnard, la même place qu’occupe dans l’œuvre de Puvis de Chavannes, sa Sainte-Geneviève veillant sur la ville endormie ?

La décoration de l’amphithéâtre de Chimie à la Sorbonne serait, de l’avis de Besnard lui-même, celle de ses grandes œuvres de peinture murale où il aurait le mieux réalisé l’accord entre les gammes colorées et l’idée maîtresse qui l’inspira. Je lui préférerai, pour ma part, à tort ou à raison, la décoration du cloître de l’École de Pharmacie et celle de l’église de Berck; préférence purement sentimentale, sans doute, car je me garderai de nier la prodigieuse originalité, la suprême maîtrise dont Besnard y fait montre. Cherchez parmi les grandes œuvres décoratives anciennes et modernes son équivalent, vous ne le trouverez point. Seul, Besnard était capable de la concevoir, seul il était capable de l’exécuter. Je sais cela, j’admire, mais je ne suis pas ému ; mes yeux sont éblouis, mon esprit s’émerveille, mais je demeure froid; c’est, au suprême degré, de la peinture intellectuelle, et si prestigieuse qu’en soit la réalisation plastique, je m’avoue moins accesible à en jouir.

L’homme galonné qui m’a ouvert la porte de l’Amphithéâtre a raison de me tendre la plaquette de bois, pareille au menu des restaurants populaires, sur laquelle est imprimé ce texte:

La Vie renaissant de la Mort

« Au centre, un cadavre de femme est renversé parmi des germes de plantes. Un enfant tette une de scs mamelles, tandis

que de l’autre s’échappe un lait qui, serpentant au travers de la Nature, forme comme un fleuve de vie. Autour de la bouche errent les papillons, compagnons de toute pourriture et porteurs de germes. Le serpent, emblème des mystères de la génération terrestre, rampe auprès du cadavre. A droite, le couple humain, dominant la Nature, son futur domaine, descend vers le fleuve qui, remontant vers la gauche, charrie au travers des cataclysmes, les débris des plantes et des hommes, et vient se perdre dans les entrailles de la Terre, au fond d’un gouffre de feu, véritable creuset d’où ressortira à nouveau la Vie. Symbolisant ainsi les forces de la Nature, l’eau et l’air, la terre, le feu, principes de la chimie organique, qui ont créé la plante, l’animal et l’homme sous l’influence du Soleil. »

Ma lecture est achevée, je fixe de nouveau mes regards sur la muraille peinte et peu à peu mon indifférence se dissipe. Le rythme mystérieux de ces symboles, je commence à le percevoir, l’enchantement étrange de ces couleurs et de ces formes, je commence à le subir. Des réminiscences poétiques chantent dans ma mémoire, je me redis les strophes de la Charogne :

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme à fin de la cuire à point Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s’épanouir.

Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant;

On eut dit que le corps, enflé d’un souffle vague, Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique. Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique Agite et tourne dans son van.

CARTON POUR \>ITRAIL.

CARTON POUR \>ITRAI1

Non, pourtant, ce cadavre de femme écartelé parmi les fleurs, dans la poussée des herbes, ce n’est pas « la charogne infâme » de Baudelaire et l’impression que l’on éprouve à le regarder n’est pas de dégoût, mais de joie, de beauté, d’apaisement. Devant le charnier du Campo Santo de Pise on comprend le geste d’horreur des cavaliers du Triomphe de la Mort et que les chevaux mêmes qui les portent se buttent, refusent d’avancer ; de cette pourriture, il ne semble pas que la vie puisse naître ou qu’elle puisse, purifiée par le feu, engendrer de nouveaux germes, reféconder l’air, l’eau, la terre, sous les baisers du soleil. C’est vraiment le Triomphe de la Mort. Ici, au contraire, c’est le Triomphe de la Vie dans la lumière, dans les fleurs, dans l’éternel printemps d’une éternelle renaissance. Et l’on demeure vaincu, une fois de plus, par l’éloquence lyrique, la somptuosité d’inspiration, l’esprit de nouveauté et l’audace dont fait preuve le peintre. Ce qu’il a osé dire là, nul n’avait osé le dire avant lui; et qui d’ailleurs aurait pu le dire de pareille manière? Pour traiter un tel sujet, comme Besnard a réussi à le traiter, songez à la sûreté d’exécution dont il faut se sentir armé, afin que la main obéisse au cerveau, suive les impulsions de l’esprit... Or, examinez en détail cette vaste toile : aucune faiblesse, aucune lacune, rien qui sente la fatigue ou l’indécision. Elle se divise en trois parties distinctes, mais avec quelle habileté, quelle science des transitions et des développements Besnard a relié entre elles les trois faces de son idée!

Le plafond du Salon des Sciences à l’Hôtel-de-Ville de Paris — que Taine, qui le vit un jour à Talloires, dans l’atelier de Besnard, qualifiait d’« astral », — n’est pas moins étonnant, d’ailleurs, avec son allure pompeuse, apothéotique. Il s’agissait ici d’instaurer un décor de fête, d’un sens plus général, et d’où devaient être nécessairement exclus, comme en toute peinture plafonnante, les éléments de réalité directe. Et Besnard choisit ce thème : La Vérité entraînant les Sciences d sa suite répand sa lumière sur les hommes.

Dans l’immensité bleues, les astres flambloient, d’énormes

sphères lumineuses diversement intenses se rencontrent, laissant le globe terrestre dans une sorte de pénombre où l’on perçoit un grouillement d’êtres fantomatiques... et la Vérité passe. A travers les nuées elle court, elle vole, portant en ses bras une masse échevelée, une botte, éparpillée par le vent, d’éclairs. Les Sciences la poursuivent ; elles se pressent, se bousculent pour l’atteindre et l’une d’elles a déjà posé ses mains sur les épaules de la ravisseuse du feu. Toutes elles veulent une étincelle, un épi fulgurant, et les hommes, aux yeux hagards, éblouis, tendent vers elle leurs mains, tremblantes de désir et de peur surtout, car les hommes toujours ont eu peur de la vérité ; mais celle-ci est si belle, dans le resplendissement de son visage, de tout son corps nu inondé de lumière T C’est la Vérité-Prométhée qui a dérobé la torche de l’Esprit et, comme le Prométhée d’Elémir Bourges, dans la Nef, quand il interpelle Ouranos, elle peut s’écrier victorieuse : « Haï haï tout ton gouffre flamboie. Mille jets de tonnerre à la fois, en se ruant tels que des flèches énormes, semblent effondrer le ciel enflammé et le précipiter sur la terre. O splendeurs! Tumulte éperdu T Convulsions suprêmes de l’Abîme ! »

Comme, à l'École de Pharmacie, Besnard avait voulu peindre, en quelques-uns de leurs points de contact, les rapports de l’Humanité avec la Science, il voulut peindre à Berck, dans la chapelle de l’Hôpital Cazin, les rapports de l’Humanité avec la Foi.

Les efforts de l’homme moderne pour dompter le mal physique, pour enrichir par l’observation méthodique le trésor de ses connaissances en vue d’améliorer le sort de ses semblables, les enseignements si profonds, et si consolants après tout, de l’évolutionnisme, voilà le sujet du cycle de l’avenue de l’Observatoire.

Ici, au contraire, au bord de la mer grise, parmi les dunes pâles de ce sanatorium où il conduisit un jour un de ses enfants, sur les murs de cette humble chapelle d’hôpital, la leçon est tout autre qu’inscrivit le peintre, et tout autres les sentiments et les idées qu’il y formula. Sentiments et idées purement religieux, je

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