MARCHÉ AUX CHENAUX EN ALGÉRIE
ne sais, et n’en puis être juge; sentiments et idées profondément humains en tout cas et devant l’expression desquels je défie n’importe qui de rester indifférent, tant on sent sincères et le cœur qui les éprouva et le cerveau qui les conçut. Les angoisses que connut Besnard à Berck, les douloureuses heures d’attente qu’il y vécut, des mois et des mois durant, à espérer et à désespérer tour à tour, le tourment d’une des plus pénibles épreuves de sa vie, voilà les sources de son inspiration. En décorant, comme il l’a fait, ces murs consacrés à Dieu, voulait-il accomplir un acte de foi ? Nous n’avons pas le droit de nous le demander. Mais si son but fut seulement d’offrir aux êtres humains qui, frappés dans leur descendance par le même malheur qui l’atteignit, viennent prier dans cette modeste et désormais glorieuse chapelle, de consolantes images, d’éloquents exemples de résignation et de confiance en Dieu, je suis sur qu’il y a réussi et de la plus émouvante manière. Et s’il m’est arrivé, parlant de souvenir, il y a quelques années, de cette œuvre unique dans l’art d’aujourd’hui, d’en méconnaître la valeur et la portée spirituelles, la haute signification morale, je veux en faire ici amende honorable.
« La franchise des convictions qui possèdent un artiste pendant que s’élabore en lui la genèse de semblables œuvres, — écrivaisje, après avoir loué, comme elles méritent d’ailleurs de l’être, les fresques de l'École de Pharmacie et de la Sorbonne — nous ne la retrouverons pas aussi puissante dans la petite église de Bercksur-Mer. L’étrange contraste ! Alors que la peinture scientifique, si l’on peut dire, de Besnard, suscite en nous des impressions religieuses, nous invite à des méditations de mysticisme, sa peinture religieuse, dans le sens strict du mot, celle où il s’est imposé de traiter des sujets religieux, produit un effet contraire. On sent ici comme un antagonisme entre l’imagination du peintre et la sensibilité de l’homme; l’un et l’autre n’offrent plus cette union étroite qui donne à ses autres œuvres tant d’unité, une si forte et si rare harmonie. La raison me paraît dominer, alors qu’on aimerait voir s’épanouir toutes les forces vives de l’être; l’inspiration
est courte, vite essoufflée ; la fusion des éléments fournis par elle n’a pas lieu; l’ardeur lyrique dont je parlais tout à l’heure n’opére point le miracle d’art. Par suite, l’émotion est nulle, ou presque ; on admire l’effort de l’artiste, la remarquable intelligence qu’il montre, la tension de son énergie vers le but fixé; l’œuvre reste hybride, manque de cohésion, n’intéresse que par morceaux et le sens général en échappe; telles scènes de réalité sont fort belles, mais l’intervention un peu puérile et maladroite, j’ose le dire, du surnaturel leur enlève toute portée. « Il me semble qu’il y a là, « souvent, dit Gustave Geffroy, deux arts, deux tableaux qui « n’arrivent pas à se réunir, à se confondre. » Il n’importe; une erreur comme celle-ci contient un enseignement très profond : Besnard ne l’a commise que pour avoir eu la haute ambition — qui donc aurait l’audace de l’en blâmer? — d’exprimer de trop complexes pensées, un idéal un peu trop imprécis, où se confondent, sans se mêler, hélas! les aspirations de l’homme moderne, qui tend à se libérer de plus en plus de la tyrannie des préjugés religieux, à renier le dogme de la souffrance-châtiment et de la vieexpiation, pour le remplacer par celui de la vie pour la vie, de l’altruisme, de la solidarité, sans souci de récompense, et les croyances du catholicisme traditionnel. Si un peintre de la valeur de Besnard, en pleine possession de ses moyens et dont l’habileté professionnelle se joue des plus périlleuses difficultés, n’a pu réussir en cela, c’est simplement que cela est irréalisable par l’art qu’il pratique, c’est que cela ne fait point partie du domaine de la peinture.
« Il n’importe, je le répète; et puis, je ne me reconnais pas le droit de rechercher plus profondément les causes de cet échec ; elles sont d’ordre tout intime, d’ordre moral. Au surplus, l’œuvre de Besnard est assez riche, tant son œuvre de décorateur que son œuvre de fantaisiste de la vie moderne, pour qu’il soit inutile d’y insister. Constatons seulement qu’il n’est point donné à tous, même aux meilleurs, de ressentir, d’imaginer et de peindre le surnaturel; l’art de Besnard, tout lyrique qu’il soit, a ses racines
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