MINIATURE
Pour les Mille Nuits et une Nuit.
l/ILE HEUREUSE
vrée par l’esprit de sacrifice de la tyrannie du mal, mais maintenant rayonnant de gloire, qui domine les quatre autres panneaux : c’est lui qui enseigne à ses anciens compagnons de souffrance à aimer, à espérer et à croire, qui les rend compatissants et fraternels ; comme jadis Lazare, il les arrache à la mort, il les ressuscite, il leur rouvre les portes du bonheur.
« Cherchez le Royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. » Et Besnard nous conduit en pleine nature, dans une clairière, sur les bords d’un doux fleuve pris entre des coteaux verdoyants. Du soc argenté de sa charrue que traînent de beaux chevaux blancs, un paysan éventre la terre féconde ; une mère donne le sein à son enfant ; un couple de fiancés passe, lui, lisant, elle, appuyée de ses mains et de sa tête à son épaule ; sur la rive même, un apôtre prêche aux ouvriers, assis autour de lui, la bonne parole ; un pèlerin se hâte vers le groupe attentif ; ce pendant que conduite par un ange aux ailes éployées une barque glisse sur l’eau paisible, mène les voyageurs vers la cité nouvelle, vers la ville de l’Harmonie et du Rêve dont on aperçoit, dominant les masses sombres des arbres, les murailles roses dans le crépuscule estival, avec, entre les mailles des échafaudages, — car la Ville enchantée n’est, hélas! pas encore achevée de construire T — un vol de formes blanches, de formes angéliques... Résurrection T
Ainsi se développe, complétée par des figures de séraphins qui, au-dessus de la large frise que forment les panneaux, remplissent l’espace de murailles laissé libre entre le sommet des fenêtres et la naissance de la voûte, et par l’Ascension fulgurante du Sacré-Cœur derrière le maître-autel, en attendant que Besnard ait exécuté le chemin de croix qui sans interruption courra te long des murs et dont l’esquisse, si sommaire soit-elle, contient déjà de si grandes beautés, — ainsi se développe la décoration de la chapelle de l’Hôpital Cazin-Perrochaud. Œuvre admirable, en vérité, et l’une des plus originales, des plus hautes, dont puisse se glorifier la peinture décorative française du xiir siècle.
« La chapelle de Berck, prophétise avec son ordinaire clairvoyance l’essayiste des Professionnelles Beautés, sera la Madonna delV Arena d’Albert Besnard. » Rien de plus certain. Car une fois apaisée l’émotion poignante qui tombe de ces murailles peintes, quand l’esprit d’analyse reprend ses droits, c’est le nom de Giotto qui vient aux lèvres, c’est à Giotto, au Giotto de Padoue et de Florence que l’on pense. Souvenez- vous du Songe de Joachim, de la Mise au tombeau de l’Arena, de la Vision de Saint Jean et de la Mort de Saint François de Santa-Croce; le parti-pris de composition décorative, de mise en scène, de réduction des détails à leur simplicité caractéristique, le souci de laisser chanter la muraille derrière les personnages et les décors, que d’analogies, et jusqu’à ces gammes de couleurs cendrées, sans fadeur, apaisées et sereines, que rehaussent des accents plus sonores, des roses et des verts, des bleus et des jaunes comme voilés de poussière, et toujours ces larges masses claires de ciel, de fabriques ou d’horizons lointains sur lesquelles le geste des figures se détache simplifié, plus expressif et plus harmonieux. O divin Giotto, c’est toujours à toi qu’ils viendront demander le secret de leur art, ceux qui auront à inscrire sur des murailles leurs songes et leurs pensées.
La belle imagination que celle-ci! Puissante et délicate, audacieuse et raffinée, inépuisable, jamais lasse, toujours en joie et en volupté, rêvant les plus éblouissants et les plus doux songes, ordonnant les plus délicieuses et les plus tendres fêtes pour l’enivrement de nos yeux! Nous l’avons vue à l’École de Pharmacie, à la Sorbonne, à la Mairie du Louvre, à l’Hospice de Berck, se prodiguer en créations voluptueuses ou austères, magnifiques ou exquisement humaines ; voyons-la maintenant se répandre, toute de grâce claire, de fraîche jeunesse, de printanière poésie, dans cette série d’œuvres décoratives dont Vile heureuse est le sommet. Rappelez-vous la Ronde des Fées des Neiges dont Besnard illustra le plafond de la rotonde de l’hôtel Bing, nie de Provence,