‹ Albert de Mun et le Parti Catholique: Thèse Complémentaire Présentée Pour le Doctorat ès LettresChapitre 15 sur 54 · LA LETTRE À L’AMIRAL GICQUEL DES TOUCHES · texte numérisé non relu

LA LETTRE À L’AMIRAL GICQUEL DES TOUCHES

Je voudrais donc qu'au milieu des agitations publiques, un parti se levât et posât franchement la question sur ce terrain, et qui, s'adressant au peuple des villes, des usines et des campagnes, lui montrât, d’un côté la Révolution, sa véritable ennemie, l’abusant depuis un siècle par des promesses chimériques, ne donnant à ses souffrances ni remèdes ni apaisements, et ne lui laissant, contre l’injustice, d'autre recours que la haine ; de l’autre, l'Eglise Catholique, sa tutrice naturelle et séculaire, lui offrant, dans des institutions sociales placées sous son égide, le repos, la concorde et la stabilité, dans une législation inspirée par son esprit, la protection dont elle a besoin contre les abus de la force, dans des mœurs gouvernées par sa doctrine, l’exemple et le patronage des classes élevées de la nation.

Ce parti aura sa raison d’être quel que soit le régime politique.

Vous connaissez mes convictions et mes espérances au sujet de la forme de notre gouvernement. Mais quel que soit le pouvoir qui régisse la nation, il ne saurait se ‘dérober à ces questions vitales pour un pays ni les résoudre sans rendre à Dieu sa place et sans reconnaître l’empire de sa foi. Le parti catholique aura donc toujours sa raison d’être, soit pour faire entendre ses revendications et arracher à un gouvernement de fait un minimum de réformes dont il est capable, soit pour seconder dans son œuvre réparatrice un gouvernement national et chrétien.

C’est à former ce parti que j'ai consacré avec mes amis mon travail et ma vie. J’aurais souhaité qu’une première manifestation de sa force pût se produire à l’occasion des élections. Si les conditions de la lutte, les nécessités de l’union et les exigences de la politique ne le permettent pas toujours, je me réjouirais du moins de voir un certain nombre de candidats se placer sur ce ferme terrain. Dans tous les cas, au lendemain de la bataille, dès que la poussière en sera dissipée et quelle qu’en soit l'issue, les catholiques n’auront pas, à mon avis, de devoir plus pressant que de s'établir fortement dans cette position.

De Mun ne veut donc pas lier le sort de sa tentative aux élections en cours, mais il ne peut en faire tout à fait abstraction,

J'admets le fonctionnement du parti sous n’importe quel régime et n'importe quel gouvernement. Les objectifs, les libertés de l'Eglise, la réorganisation sociale en seront poursuivis sous tous les pouvoirs, étant toutefois admis qu’un gouvernement national et chrétien en facilitera de beaucoup l'atteinte.

Telles étaient les grandes lignes du Manifeste. L’amiral ayant télégraphié son approbation !, de Mun adressa la lettre aux journaux catholiques en les priant de la garder quelques jours par devers eux et de la publier à une date rapprochée qui restait à déterminer.

Ce plan se trouva déjoué par une fausse manœuvre. Albert de Mun avait envoyé un exemplaire de la lettre à Maurice Maignen en témoignage d’affectueuse confiance ; déjà directeur du Cercle Montparnasse sous Napoléon ITF, Maignen avait été à l’origine de l'Œuvre. Les règlements minutieusement étudiés qu’il avait donnés au Cercle Montparnasse, étaient appliqués dans tous les Cercles de France. Lui même, congréganiste des Frères de Saint-Vincent de Paul, avait vu sa situation exceptionnelle consacrée dans l'Œuvre par la dignité de « Gardien de la Bannière ».

Maignen avait convoqué les ouvriers à venir assister le dimanche 13 septembre à l'inauguration d’une statue de Jeanne d’Arc au Cercle Montparnasse ?.

A cette cérémonie religieuse et patrmotique, Maignen invita de Mun.

Celui-ci écrivit ses vifs regrets de ne pouvoir y assister et ajouta :

. maisje veux contribuer aussi pour ma part à la solennité. Vous trouverez sous ce pli une lettre adressée

à l’Amiral Gicquel des Touches et destinée d’ici trois ou

1. À. Grequez pes Toucues. Lettre à de Mun, 10 sept. 1885. Du Mans, où il se trouvait, l’amiral confirma le jour-même son approbation en ces termes : « Je suis très heureux de me voir associé à la déclaration très nette et très ferme des Droits de Dieu que vous renouvelez aujourd’hui et je ne regrette que le passage où vous parlez de ma carrière et que je vous supplie de faire supprimer s’il en est encore temps, parce que je ne le mérite pas et que tout éloge me gêne...»

2. Le mouvement pour la béatification de Jeanne d'Arc commençait alors. La statue était une reproduction de la sculpture de la Princesse Marie d'Orléans au Musée de Versailles,

é 3 a = is 5 LA LETTRE À L'AMIRAL GÎCQUEL DES TOUCHES 4)

quatre jours à paraître dans tous les journaux : mais auparavant, si vous êtes vraiment tout à fait en famille intime, lisez ma lettre à nos chers ouvriers de ma part. C’est pour eux, c’est en leur nom que je parle. Il est juste qu’ils aient la primeur de ce Manifeste du parti que nous voulons fonder pour les servir 1.

Maignen lut donc le Manifeste aux hôtes du Cercle Montparnasse, au milieu de la plus vive attention. Quand il eut achevé, au milieu d’applaudissements sans fin, il se tourna vers le Père Vincent de Paul Bailly et lui tendit les feuillets avec ces mots : «C’est à La Croix qu’il appartient d’avoir la primeur de cette bonne nouvelle, dont elle a été le héraut.» La Croix était alors un tout petit journal, peu répandu en province, mais très apprécié de sa clientèle catholique. Donner la primeur d’un acte politique décisif au petit journal des assomptionnistes était une faute. Le Père Bailly en fut le premier surpris.

Nous n’eussions certes point sollicité cette faveur, écrivit-il dans l'éditorial du numéro spécial tout enguirlandé, où il publia la lettre sous un énorme Christ avec la devise Christus vincit, — mais puisque Jeanne d’Arc et son fidèle serviteur nous l’octroient, nous ne la repoussons pas. Le combat désormais est sur le terrain catholique et ce n’est pas certes pour la Croix, l’heure de déserter.

Le choix du journal était mauvais, mais surtout il publia le texte isolément, en contradiction absclue avec le projet de publication collective préparé par de Mun. Cette publication isolée avait, en outre, l'inconvénient de mécontenter la presse catholique. Le soir même l'Univers communiquait qu’il possédait le texte, mais qu’il le publierait « seulement dans quelques jours ».

Albert de Mun fut très contrarié. Il ne voulait pas donner à la Croix «les apparences d’un privilège qui peuvent nous causer les plus grands ennuis en même temps

4. Cité par Maignen Ch., Maurice Maignen, directeur du Cercle Montparnasse et les origines du mouvement social catholique en France. Luçon, 1927, F :

2 vol. in-16.

qu’elle couvre ma lettre d’un patronage que je ne désirais pas du tout pour elle ».

Néanmoins, le mouvement était lancé. Le 45, François Veuillot, dans l'Univers, donnait son adhésion à la lettre de de Mun. Le 19 il la confirmait en réponse à un article hostile du Temps.

La presse catholique publia le texte à la suite de l'Univers, l’accompagnant de commentaires sympathiques. La Gazette de France, royaliste, approuva la lettre tandis que l’Anjou, l'organe de Mgr. Freppel, saluait en de Mun un «soldat dont la parole virile réconforte » 2,

Commentant cet accueil, l'Univers le caractérisait le

3 octobre en ces termes : « Les Journaux franchement religieux l’ont saluée avec joie, les journaux hostiles ont répondu par de violentes atiaques. Certaines feuilles ont organisé la conspiration du silence. »

Dans ce concert d’éloges, le Monde, organe de Mer. d’Hulst se fit remarquer en se bornant à ot. le texte sans commentaire.

À Rome l’Osservatore Romano se révéla très favorable à « cette courageuse tentative qui procurera le salut de la France en donnant la religion pour base au travail indispensable pour relever la France de l’état de décadence où elle est réduite par le fait de la Révoiution ». « Il est nécessaire, ajoutait l’organe romain, que les catholiques aient un programme qui se fonde sur les Droits de Dieu, garantie de tous les droits humains et qui détermine le régime de la famille, du travail, du crédit et de la propriété. Voilà l’œuvre la plus urgente, la plus nécessaire et la plus féconde., »

1. Temps, 17 sept. L'article se résume en deux mots. « Paladin d’autrefois », de Mun n’est qu’un « pauvre politique » aujourd’hui.

2. Dans toute la province la presse catholique suivit avec enthousiasme. Citons d’après Barsier (op. cit.) : le Pas-de-Calais, l’Echo de la Somme, la Vraie France de Lille, le Propagateur Picard, l’Emancipateur de Cambrai, la Gazette d'Auvergne, V'Echo de la Marne, la Flandre, la Montreuilloise, le Postillon de Seine-et-Oise, la Bourgogne, la Chronique de l'Ouest, la Sentinelle du Midi, le Courrier de Marseille, l'Union Francomtoise, le Courrier du Jura, le Messager de l'Allier, le Clérical (de la Drôme), l'Océan de Brest, le Morbihannaïs et plusieurs Semaines religieuses.

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