LES RÉACTIONS AU PROGRAMME POLITIQUE
L'objectif immédiat de de Mun est de constituer avant la rentrée des chambres un groupe parlementaire. La méthode qu’il emploie consiste à solliciter les adhésions en commençant par les plus sûres, celles de ses collègues associés à son œuvre, et à les publier au fur et à mesure de leur réception pour décider les autres. Le moyen d’approche est la lettre du genre de celle que conservait dans son dossier le parti catholique. Mais ce procédé n’est pas exclusif. De Mun fait aussi approcher les parlementaires soit par un homme de confiance qui parcourt les départements bretons, soit par des personnalités catholiques telles un ecclésiastique de ses amis, l’abbé Leroy ou son collaborateur de l’'Œuvre des Cercles, La Guillonnière.
À mesure que le temps passe ses appels se font plus pressants. Il réitère les demandes d’intervention et multiplie les démarches de ses amis.
Voyons d’abord la réaction des parlementaires.
Les adhésions vinrent lentement. Dans une communication lue le 4 novembre au Comité de l’Œuvre des Cercles et écrite quelques jours avant, de Mun en annonce huit. À l’aide de cette communication et des lettres du dossier du parti catholique on peut établir la liste suivante :
Vicomte de BÉzizar, Boscer, Hizzron, LARÈRE, Députés des Côtes-du-Nord.
Comte ne KermMENGuvy, comte DE KErsAUSON, comte * DE Leccr, Loroïs, RoussiN, DE Sainr-Luc, Députés du Finistère.
Marquis De Vaurnas-Lonxcon, Député de la Mayenne.
EN
Marquis DE Bernis, Député de l'Ardèche.
Baron pe LAMBERTERIE, Député du Lot.
Prince DE Léon, Député du Morbihan.
On peut admettre aussi que seule la mort subite du comte de La Bassetière, son fidèle collaborateur de | Œuvre des Cercles, priva de Mun de l’adhésion du député de la Vendée.
L’impression que produit la lecture de cette liste est celle d’hommes peu nombreux et peu représentatifs. Le chiffre de 35 adhésions, escompté par de Mun est déjà très faible par rapport aux 201 élus des listes conservatrices, mais il est loin d’être atteint puisque quatorze députés seulement acceptent d’adhérer au projet. On remarquera l’absence totale de sénateurs sur cette liste, d’autant plus frappante que de Mun avait demandé à Lucien Brun non seulement d’adhérer au parti, mais de prendre la tête de sa représentation à la Haute Assemblée. En outre ces personnages sont peu connus ; la plupart viennent des départements bretons et l’on peut se demander dans quelle mesure ils ne font pas un geste de courtoisie envers de Mun. Enfin ces adhésions étaient pour la plupart timides, les événements n’allaient pas tarder à le montrer. C’est qu’en effet les dirigeants catholiques, les signataires du Manifeste des Treize répondaient en termes réservés à l’appel qui leur était adressé.
Chesnelong, dont l'influence était considérable sur le parti conservateur depuis la tentative de restauration du comte de Chambord, se déclare le 29 octobre aussi partisan d’une « action catholique » qu'hésitant à l'endroit d’un paru catholique sur le terrain politique. Un tel parti ne rétrécirait-il pas l’action catholique au lieu de l’élargir, ne nuirait-il pas à l’union catholique au lieu de la fortifier, demandait-il :
En outre, au point de vue politique, je voudrais une action catholique qui sans se confondre avec l’union royaliste fût sympathique en restant indépendante et qui sans rien livrer ne se montrât ni absorbante, ni défiante et apportât un secours utile sans créer une complication affaiblissante.
Et puis le Pape ne désirait-il pas une action catholique menée sous sa direction et celle des Evêques ? Transposée sur le terrain politique une telle action ne pourrait comporter qu’une direction strictement laïque. Ce serait s’écarter du programme pontifical et faire endosser une bien lourde responsabilité aux dirigéants du parti.
Aussi Chesneïong engageait-il de Mun à bien peser toutes les considérations que soulevait ce « très grave projet ». Quant à lui il réservait sa réponse pour consulter ses amis Keller et Ravignan et pour prendre l’avis de l’autorité ecclésiastique de Paris et connaître, si possible, le sentiment personnel de Léon XIII Si le Pape approuvait le projet il n’hésiterait pas à s’y rallier, à n'importe quel rang: « Mais je ne suis pas certain, ajoutait-il, quant à présent au moins — et j’ai pour cela de sérieux motifs — que nous entrerions dans les vues si hautes, si profondes et si pénétrantes du Pape en procédant à une transformation si grave de l’organisation de la défense catho- Eque. »
Beaucoup plus brève et non motivée, la réponse de Keller ! n’était guère plus encourageante, « La question que vous voudriez ainsi trancher soulève des objections fort délicates qu’il serait bien difficile de traiter par correspondance. Lors même que la solution me paraîtrait claire Je ne me croirais pas le droit de vous la donner à moi seul sans en avoir conféré avec ces excellents amis qu depuis des années défendent la même cause ct qui ont signé avec nous le manifeste des Treize... Il me faudrait des raisons bien graves, raisons que je n’entrevois pas pour me séparer de nos amis. » Et pour conclure il ajoutait ce conseil : « I] ne faut pas juger de la France par vos électeurs du Morbihan et il vous sera bon d’entendre les impressions venues de départements moins privilégiés ».
Avec plus de chaleur, Mackau disait, le 47 novembre,
1: Kelier, lettre du 31 octobre 1885. Dans sa biographié de Keller, Gustave Gautherot confirme ce refus motivé selon ui par les craintes de doubler ou de dissocier l'Union Conservatrice et les Comités Catholiques (de Défense religieuse).
G. Gaurueror, Emile Keller. Paris, 1922, À vol., viir-495 p: in-80,
LES RÉACTIONS DES MILIEUX CATHOLIQUES gL
sa désapprobation. Faisant allusion au silence que de Mun venait seulement de rompre à son endroit, il lui en faisait amicalement le reproche. « Je savais vos projets. Je me demandais pourquoi vous nous teniez Chesnelong, Rawignan, Keller et moi... vos vieux compagnons de lutte, systématiquement en dehors. » Après un rappel de leurs amicales relations : « Votre silence, ajoutait-il pertinemment, à tenu à une autre cause, vous pressentiez que nous ne serions pas d'accord, » L’objection de Mackau est simple mais capitale, le parti catholique va diviser les forces conservatrices, et unir contre lui tous les parlementaires hostiles à l'Eglise. Ce parti catholique compact, puissant, présent jusque dans toutes les communes, servira d’excuse aux mesures de persécution des partis de gauche. Toute notre action, dit Mackau, a tendu à écarter le clergé de la lutte électorale où les gauches voudraient tant le compromettre et c’est au moment le plus critique, celui des validations, que le parti catholique va ramener le clergé dans l'arène et l’exposer aux coups de ses pires ennemis. Enfin comment convaincre ses adversaires qu’on ne combat que pour les principes éternels quand on écrit : « Vous connaissez mes convictions et mes espérances au sujet de la forme de notre gouvernement » ? Et il conclut nettement :
« Non, mon bon ami, non, je vous le dis de toute la force de ma conviction, vous vous trompez ».
Le comte de Lanjuinais se montra plus encourageant, sans cependant donner son adhésion. Rappelant à de Mun les divergences d'opinion qui se manifestaiént au siège de lŒuvre des Cercles, il conseillait de laisser les questions sur lesqueiles s’accusaient ces divergences « un peu plus dans le vague ». Il recommandait à de Mun d’attendre la réunion des Chambres et de voir alors s’il serait suivi par un grand nombre de collègues, « Le projet ne doit pas réussir à moitié, ajoutait-il, il faut qu'il soit autre chose qu’une coterie, dont le rôle se bornerait à des pourparlers insignifiants avec les autres groupés de la minorité. »
Lucien Brun, sur lequel de Mun comptait pour former un groupe au Sénat, formula sur le programme social des réserves de nature à décourager l’espoir mis en lui.
Son cousin, le marquis de La Ferronnays, député de la Loire-Inférieure, écrivait à de Mun son inquiétude qui rappelle celle de Chesnelong : « Te surprendrai-je, en ajoutant que je ne vois pas bien ce que peut être en France un parti catholique, puisque les évêques et le clergé qui devraient logiquement en être les chefs, devront s’abstenir avec soin de toute ingérence dans sa direction et de toute participation à son action. Cette situation fort différente de l'Eglise belge est une conséquence nécessaire du Concordat et puisqu'elle oblige le parti catholique chez nous à rester un parti rigoureusement laïque, pourquoi ne pas la tenir sur le terrain purement laïque de la politique sous une bannière politique nettement définie ? »
Parmi tous les parlementaires de la droite il en était un que son appartenance à l’Episcopat désignait particulièrement à l'attention publique, en ces jours où se constituait le parti catholique : Monseigneur Freppel, évêque d’Angers. Les réactions de Mgr. Freppel en cette circonstance nous sont bien connues car nous disposons non seulement de la longue réponse qu’il adressa à de Mun, comme ses collègues du Parlement, mais encore de trois lettres d’Hervé- Bazin, professeur d’économie politique à l’Université Catholique d’Angers, membre écouté de l'Œuvre des Cercles, qui tenta d’infiluencer son évêque en faveur du parti. Quand Mgr. Freppel répondit le 30 octobre à de Mun, le journal catholique, le Monde, avait commencé une campagne hostile au projet du parti catholique. L’évêque. d'Angers en tira argument pour motiver son premier «scrupule » à l'égard du projet.
« Cette campagne, écrit-il, vous dit assez que vous ne serez pas suivi par la fraction des catholiques qui s'appuie sur la majorité de l’Episcopat. Comment présenter au public qu’on est le parti catholique lorsque des hommes comme MM. Chesnelong et Keller refusent d’y prendre place ? » Prévoyant d’autres hostilités, l’évêque note la conséquence la plus immédiate de cette initiative sera la division des catholiques contrairement à la pensée du Saint-Père. « Il eût fallu s’entendre au préalable avec les chefs qui avaient signé avec vous le manifeste des Treize,
autrement la base devenait trop étroite pour la formation d’un parti catholique ».
Le second point de la lettre vise davantage une question de forme que de fond : « On a semblé dire qu’enfin on en venait à une action catholique ». Or, écrit l’évêque d'Angers, nous pouvons nous rendre le témoignage que depuis plusieurs années nous avons opéré un « mouvement catholique ». C’est une réflexion qu’il a entendue à plusieurs reprises et « Je ne doute pas, ajoute-t-il, qu’elle n’ait blessé les chefs et les promoteurs des autres œuvres catholiques. »
En troisième lieu « les journaux étrangers n’ont pas peu contribué à fortifier ce sentiment par des assimilations absolument erronées ». Ni en Belgique, ni en Prusse, il n’y a une question constitutionnelle ou dynastique. On peut y former un parti catholique tout à l’aise parce qu’on n’est pas divisé sur la forme du gouvernement. De plus dans ces pays-là les Evêques ne craignent pas de prendre la direction du mouvement. En France rien de pareil. Il y a des catholiques dans toutes les fractions conservatrices et l'Episcopat ne veut ni ne peut agir dans les circonstances présentes en dehors du ministère ecclésiastique.
Le quatrième point vise la principale objection de l’évêque-député. Depuis 1870, « Nous n’avons cessé, dit-il, de combattre la thèse catholique libérale de la séparation de la religion et de la politique ». En 1840, il y a eu un parti catholique. Quel en a été le résultat ? « l’affaiblissement de l’idée légitimiste. Si l’on reprenait la thèse de Montalembert, la restauration de la monarchie légitime redeviendrait une question secondaire, tandis qu’elle est pour moi la question capitale ». Telles sont les objections de l’évêque d'Angers. Empêchent-elles les revendications que de Mun énumère dans son projet de lettre à Bélizal ? Non, les royalistes n’ont cessé de revendiquer ces libertés. Il faut les réunir à la Chambre pour proclamer ces revendications. Ainsi les catholiques s’habitueront-ils à voir dans la restauration monarchique — prévue pour 1889 — la garantie de leurs droits et de leurs libertés. Le groupement des royalistes permettra de constituer une force parlementaire, le rassemblement catholique auquel travaille
7h. ALBERT DE MUN ET LÉ PARTI CATHOLIQUE
de Mun sera au contraire sans force et exposera ses initia* teurs à une double menace ; en tant qu’association il tombera sous le coup du Code pénal et, à bref délai, il amènera la suppression de l’Œuvre des Cercles.
Les lettres d'Hervé-Bazin ! éclairent les objections de l’évêque d'Angers et mettent en lumière certains incôn- Vénients de la méthode employée par de Mun én cette occasion. Dès le début Hervé-Bazin souhaita l'adhésion de Mor. Freppel et mesura la difficulté de gagner le prélat «si bon, si généreux, si excellent, si brave, quand il est lancé et voit le but, mais si difficile à amener à une idée et à un plan qu’il n’a pas conçus ». Dès sa première lettre, le 6 octobre, Bazin écrit : « Il y a là un danger, je vous avertis. Soyez très prudent avec lui ; jusqu’à présent il ne comprend pas ». En effet, Hervé-Bazin s'était rendu auprès du prélat pour y plaider chaleureusement la cause du parti catholique ; « à bout d'arguments », l’évêque lui répondit : « Enfin je verrai ce que me dira de Mun sur ce qu'il entend faire. » Le prélat ne cacha pas son impression, ajoutant : « Que l’entreprise était destinée à un four complet ». Hervé-Bazin souligna l'intérêt quant au nombre ? d'ouvrir la porte aux bonapartistes, aux républicains catholiques, aux fils dévoués de l'Eglise, ce qui lui valut cette singulière répartie de l’évêque : « Alors, vous faites la préface de l'Empire ».
Quelques jours après, Mgr. Freppel recevant le directeur au journal l’Anjou, se plaignit à lui d’avoir été consulté par de Mun trop tard, « quand tout était fini ». Aussitôt Hervé-Bazin se précipite chez l’évêque qui lui répète ses propos antérieurs, accusant de Mun de diviser la droite. QI m'a semblé qu’il était surtout blessé de ce que vous ne lui aviez écrit que quand tout était arrangé et de ce que vous n’étiez pas allé le voir ; il est revenu là-dessus à plusieurs reprises ». Pour le reste, Hervé-Bazin ne put qu’adou-
1. La première, sans date, est écrite de Marans près de Segré. La seconde est datée d'Angers, le 3 novembre 1885, la troisième d'Angers, le 7 novembre 1885, :
2. Cependant le petit nombre au départ ne Jui fait pas peur, « Le Centre allemand a débuté avec 5 députés je crois. Vous serez certainement plus de cinq. #
cir son interlocuteur, lui faisant reconnaître que Cazenove de Prâdines était allé «beaucoup trop loin ». Mais il n’obtint aucun changement d’attitude et dut reconnaître que l'évêque était acquis au Comte de Paris. Enfin le 7 novembre Hervé-Bazin annonçait à de Mun que Mgr. Freppel, malgré son ultime démarche, avait décidé de rendre publique sa désapprobation.
Cependant, le coup le plus sensible fut porté au projet par un député influent de la droite royaliste, Cazenove de Pradines. Dès le 23 octobre, il écrivit à de Mun qu’il apprenait par hasard qu'un de ses secrétaires parcourait les départements de l'Ouest pour enrôler les nouveaux élus dans un groupe parlementaire. On discerne à travers ses lignes une certaine surprise désagréable de ne pas être sollicité. Remarquant que l'étiquette purement catholique manquait un peu de netteté, 1l indiquait son opinion avec une remarquable précision.
Si vous entendez que la défense de la religion doit être le premier article du programme de la Monarchie, je suis avec vous de toute conviction et de tout cœur. Mais si votre organisation pouvait laisser supposer que la forme du gouvernement est une question négligeable ou. seulement secondaire, vous retomberiez, à mon sens, dans une erreur vingt fois condamnée par l’expérience et non moins funeste à la Religion qu’à la Monarchie.
Ces objections n'avaient rien de bien original, mais à la différence de ses collègues, Cazenove de Pradines les rendit publiques quelques jours après, par une lettre à l’ Espérance de Nantes, reproduite avec éloges par le Monde. Les projets étaient qualifiés de « dangereux » au point de vue monarchique et même religieux. Le 31 octobre il adressait à de Mun la copie de l’article avec une lettre explicative aussi nette que possible.
Il m'est impossible de comprendre, écrivait-il, ni la formation, ni le fonctionnement d’un parti catholique d’où les prêtres et les évêques seraient exclus par les entraves du Concordat. Le Clérgé verrait-il sans défiance cette organisation laïque de tout le personnel religieux ? D'autant mieux qu'il n’échapperait pas à la responsabilité
de tout ce qui s’accomplirait, souvent à son insu, sous l'étiquette cléricale. Puis, quel est l’homme ou quels sont les hommes qui prendraient la direction de ce parti ? Ne craignez-vous pas qu’il ne fût bientôt divisé en plusieurs camps sous divers chefs dont la rivalité pour n’être qu’une pieuse émulation dans le zèle et dans le sacrifice n’en serait pas moins des plus regrettables.
Quant aux royalistes, surtout ceux du Parlement, comment pourraient-ils renoncer à leurs nobles traditions d'énergie et de franchise ? S'ils y consentaient jamais, on serait bien vite surpris du peu qui resterait de leur influence comme de leur prestige. Ce n’est certainement pas vous, mon cher ami, qui songeriez à leur demander un pareil sacrifice.
Il ne faut pas oublier qu’à nos yeux la restauration religieuse et sociale ne peut s’opérer et se maintenir que sous la sauvegarde de la monarchie légitime.
N’allons pas croire, non plus, que nous soulèverons les masses avec un drapeau exclusivement catholique. Même en Bretagne, on a subi la persécution religieuse avec beaucoup plus de résignation que la guerre du Tonkin ? et l’insuflisance des droits protecteurs sur les produits agricoles. Il faut avoir le courage de l’avouer, fût-ce en rougissant.
Cazenove ajoutait combien ce dissentiment « passager » lui était douloureux. Un détail nous permet de mesurer l'importance qu’il attachait à ces événements. Ses deux lettres à de Mun et l’article de l’Espérance furent écrits au chevet de son fils très gravement malade et à l’endroit duquel il éprouvait les plus vives inquiétudes. Qu'il ait fait néanmoins ces actes politiques prouve à quel point l'intervention de de Mun le préoccupait.
Parmi les refus, on relève aussi celui d’un notaire honoraire de Landerneau, nouvel élu du Finistère, Boucher, qui déclare s’en remettre au jugement de Mgr. Freppel. Ces avis on les retrouve chez d’autres correspondants, non
1. Déclanchée en 1883, la guerre contre la Chine avait été très dure, marquée par le premier traité de Tien-Tsin (mai 1884), le guet-apens de Bac-Lé, la défense de Tuyen-Quan et enfin Ja célèbre affaire de Langson (mars 1885) qui avait entraîné, à l'issue d’une séance dramatique, la chute de Jules Ferry. Le second traité de Tien-Tsin venait d’être signé en juin. Cette campagne était très impopulaire.
parlementaires, que de Mun consulta à des titres divers. Dans une lettre très franche, Charette, l’ancien commandant des zouaves pontificaux, le dissuadait : « Ne séparons jamais l’idée politique de l’idée religieuse. Je me résume : Dieu et le roi. »
Parmi tant de lettres décevantes, retenons encore celle du marquis de Mun. On trouve là l'opinion d’un homme qui parle sans connaissances particulières des choses de la politique, mais avec un grand bon sens. Sa lettre reflète dans une certaine mesure ce que l’on appelle, de nos jours, le sentiment de l’homme de la rue, avec en ce cas particulier, l'autorité du père et du chef de famille 1.
J’ai trouvé tes revendications absolument raisonnables et certes le minimum de ce qu’on pourrait demander à un gouvernement digne d’être appelé réparateur. J’ai seulement regretté le ton homélique de la première phrase longuement développée de l’encyclique du Pape. J’ai craint que cela déplût à Rome et que cela ne fit mauvais effet dans le pays, mais je me suis dit que sans doute je me trompais et que tu avais pris tes précautions à ce sujet. Je n’ai pas compris non plus l'opportunité (Il faut bien employer ce mot quelque ridiculisé qu'il soit) de cette pétition de principes. Je me suis dit et je me dis encore que tu n’as pu faire ce grand éclat qu'avec des alliés sérieux. Je ne parle pas seulement des chauds provinciaux peu frottés aux fournaises de la capitale. Je parle des soldats actifs du corps de bataille dont on est tenu de connaître les attractions, les répugnances et même les préjugés. Je ne doute pas, je le répète, que tu n’aies pesé tout cela. Cependant, je suis inquiet, troublé et absolument anxieux car tout ce qui touche à ta gloire me touche au vif. Tu es accablé par tant d’éloges et de glorieuses apothéoses que je tremble de voir le vulgaris pecus (sic) se coaliser et te traiter de gêneur. Je sais bien
4. Marquis de Mun. Lettre du 9 novembre 1885. Le marquis de Mun n’avait pas pris très au sérieux les efforts de son fils pendant de longues années. Resté sous l'impression de ses études médiocres, il avait gardé longtemps comme un doute devant son action politique et sociale. Un jour, qu'après un triomphe oratoire de Mun venait à Lumigny, son père ne lui en souffla pas mot et Albert remarqua à sa voisine de table : « Personne ne pourrait se douter que j'ai été porté en triomphe aujourd’hui. » On retrouve dans la lettre ci-dessus comme un reflet de ces sentiments paternels.
qu'on dit avee un noble air de défi qu’il faut mépriser tout cela et marcher quand même vers la vérité, Mais quand on combat c’est pour vaincre : est-ce le moyen ? La presse a été bien, bien mauvaise. Seul l'Univers t'a soutenu mais quel soutien ! espérons que l’Episcopat sera mieux, mais il est bien craintif et troublant. Espérons que Rome ne va pas grogner.
En regard des lettres qu’on vient de lire, les paroles du vieux marquis de Mun prennent la valeur d’une condampation, non pas du principe, mais des méthodes. « Quand on combat c’est pour vaincre ! » Cette parole si simple est tout un programme de prudence, de mesure, d'opportunité, tout ce qui a manqué dans l'initiative politique de de Mun.
À côté de ces critiques plus ou moins sévères, 1l y a aussi des encouragements dont la qualité de leurs auteurs explique le prix qu'y attacha de Mun,
Une des personnalités les plus écoutées de la droite, le coimte Gabriel de Belcastel ! lui éerivit en termes chaleureux son adhésion totale à tous et à chacun des articles du programme revendicateur 2. Cette lettre nous montre qu'aux yeux de certains, la lettre du vicomte de Bélizal
1. Né à Toulouse en 1821, Gabriel de Belcasiel], député de la Haute-Garonne à l’Assemblée Nationale où 1l fut le seul à voter l'attribution du pouvoir exécutif à Thiers, se signala par son ardent attachement à l'Eglise et par une loyauté proverbiale. Sénateur de la Haute-Garonne, il abandonna la vie politique en 1879. Eugène Pelletan le déerit à la tribune : « Spectre du Moyen Age qui semble un prédicateur des croisades sorti de son tombeau. » Un tel personnage devait fortement influencer de Mun.