Arrancy, le 8 novembre
& Monseigneur,
€ Profondément ému par la lettre que Votre Grandeur a fait paraître sous la date du 3 de ce mois dans la Semaine Religieuse de son diocèse, et qui est aujourd’hui reproduite par le Journal de Saint-Quentin je viens avec une respectueuse sincérité exposer à votre autorité pastorale la grande difficulté où elle met mes amis et moi ; et pour cela tout d’abord apporter sous ses yeux le texte même de l’acte politique qui ne paraît avoir été connu de Votre Grandeur que par les commentaires anticipés dés journaux.
« Votre Grandeur rematquera en effet qu’il n’y est question ni dans les lignes, ni entre les lignes, 4 « monarchie » ni de rien qui tendé à « rendre le catholicisme solidaire de tel ou tel système politiqué », selon les expressions dé votre révérée lettre. | :
« Et de plus que le programme de revendications, non politiques mais sociales, comme le plan dé propagande qui sont le véritable objet de l'appel dé M. de Mun à ses amis ne diffère nullement du langage d’un Mémoire signé des mêmes que j'ai pu voir de mes yeux entre les mains du Saint-Père au commencement de cette année, après avoir eu l'honneur de le déposer moi-même entre celles de Votre Grandeur en la priant de daigner m'en faire connaître son sentiment.
{ Îl n’y a de nouveau aujourd’hui que l’aspect donné à la traduction de ces idées sur le terrain parlementaire ; et je me hâte de dire que le député en porte seul la responsabilité inhérente à son mandat, tandis que l’association dont il a exposé ainsi au grand jour les principes et le but n’est pour rien dans la manière dont il l’a fait sans d’ailleurs la désigner ni la mettre én cause, :
« Membre de cette association, j'en ai commencé l'œuvre dans ce diocèse avec d’autres personnes connues dé Votre Grandeur én une forme dont je
d’un programme de réformes sociales complété par un plan de propagande politique, que ce programme ne fait que reprendre les idées bien connues de l'Œuvre des Cercles et récemment encore exprimées dans le Mémoire aux Evêques de France (Noël 1884), que Léon XIII lui-même a accepté, Chaque député pourra désormais faire sien au grand jour ce programme, sous sa propre responsabilité, à moins que l’évêque de Soissons n’entende condamner ce programmé lui-même. C’est sur cette interrogation que le châtelain d’Arrancyÿ conclut sa lettre très ferme dans le fond, mais très respectueuse dans la forme.
Nous n’avons pas la réponse de l’évêque, mais seule: ment quelques lignes d'Albert de Mun priffonnées au dos du brouillon de la précédente lettre. De Mun juge la réponse « très cordiale, mais dure contre moi ». Il détache du texte quelques épithètes qui lui paraissént significatives de cétte dureté : Mgr. Thibaudier qualifiait le projet d’ «initiative à outrance », le groupe « n’est au point de vue dés doctrines qu’une école, au point de vue de l’action qu’une avantgarde ». Enfin Mgr. Thibaudier, après avoir reproché à de Mun de n’avoir consulté personne, précisait sa pensée en ces termes cruels : « Du moins je ne dis pas qu’on se soit passé de tout conseil et de toute délibération. On prétend même, à tort je le suppose, que votre éminent ami prendtrop de conseils et reçoit des délibérations toutes faites ». Quelle allusion voilée recèlent ces paroles ? On peut difficilement le dire. Ce peut être une critique à l’égard de l'Œuvre des Cercles et plus vraisemblablement à l’égard des Jésuites auxquels on savait de Mun très attaché, en
me fais le devoir de déposer de nouveau ici sous vos yeux les instruments.
« Si ce programme d'études et cette forme de propagande paraissent tomber sous le coup de la censure si grave dont vient d’être frappée l’inspiration première, je retrancherai avec douleur de ses manifestations publiques l’expression chrétienne, de manière qu’on n’y puisse apercevoir ce programme semi-religieux, semi-politique condamné par la lettre à la Semaine et je me fierai à la signification en ce pays du nom de mon père, et que je tache de continuer ainsi, pour me garantir de paraître jamais séparer ainsi les intérêts de la politique des droits de la religion.
« Je suis dans ces sentiments, Monseigneur, de votre grandeur le très dévoué et ‘très respectueux serviteur, La Tour pu Pin, »
particulier le Père du Lac auprès duquel il se trouvait à ce moment.
Cet épisode où l’on sent passer la tension de ces conflits faits de luttes politiques et religieuses, est significatif d’une opposition farouche. Ces paroles épiscopales rejoignent celles de Mgr. Freppel, cet article de la Semaine Religieuse de Soissons fait écho à celui de Cazenove de Pradines. Qu'elle s'exprime dans la bouche des prélats ou sous la plume des chefs parlementaires, avec la discrétion d’une lettre d’ami ou au grand jour des colonnes d’un journal, l’opposition catholique et conservatrice que suscite le projet nous paraît grave, décidée, sérieusement pensée et prête à agir.
La même opposition se fit jour dans la presse catholique étrangère. Signalons notamment celle de l'hebdomadaire anglais The Tablet, d'autant plus intéressante que les excellentes relations de cet organe avec la Société de Jésus, laissent à penser qu’en dépit de la sympathie du P. Alet et de celle très probable du P. du Lac, la compagnie redoutait la tentative de de Mun.
The Tablet remarquait notamment :
Chacun des 204 députés qui représentent le parti catholique et conservateur à la Chambre ont inserit en tête de leurs manifestes électoraux, leur irréductible hostilité à la politique religieuse de la République. Pourquoi alors constituer un parti au sein d’un parti ?