‹ Albert de Mun et le Parti Catholique: Thèse Complémentaire Présentée Pour le Doctorat ès LettresChapitre 39 sur 54 · LA DÉSAPPROBATION · texte numérisé non relu

LA DÉSAPPROBATION

Si on néglige l’avertissement du Moniteur de Rome, il faut attendre le 8 novembre pour enregistrer une véritable prise de position publique du Vatican. Ce jour-là l’Osservatore Romano, rompant son silence des jours précédents, consacra une note explicite à la tentative de de Mun. L’organe du Vatican précisait qu’il aurait continué de garder le silence, si l’on n’avait pas cherché à faire passer pour une véritable approbation du parti catholique les articles consacrés précédemment à cette initiative. La lettre au vicomte de Bélizal a eu pour effet de « modifier sensiblement la situation ». L’organe romain renouvelle l’éloge des Cercles Catholiques d’ouvriers et ajoute : « C’était dans le sens de la diffusion toujours plus grande de cette organisation des Comités ouvriers, du réveil par des moyens analogues de l'esprit chrétien parmi toutes les classes de la société que nous entendions la réorganisation des forces religieuses »1, L’Osservatore Romano évoquait le groupement des forces conservatrices aux dernières élections et ses heureux effets. « Il n’est pas surprenant, écrivait-il que la lettre au vicomte de Bélizal ait éveillé des susceptibilités et menacé d’être le signal de funestes divisions. » Il terminait en espérant que l’union réalisée ne serait pas rompue par un « funeste malentendu » et que les concessions mutuelles, qui avaient permis la coalition des forces conservatrices pour les élections, resteraient la base de leur

action au Parlement.

1, On notera la conformité de cette opinion avec celle de la Tour du Pin,

Cette expression précise de la pensée romaine nous montre quelle valeur le Vatican attachait à l'union des conservateurs dont il savait la difficulté et la précarité. Nous trouvons un second témoignage de la désapprobation romaine dans le rapport de l'Ambassade de France à Rome (Vatican) !, daté du lendemain 9 novembre. Le rapport rappelle l’article de l’Osservatore Romano et fait état des déclarations du Cardinal Secrétaire d'Etat au chargé d’affaires de France. Le Cardinal considère que le projet est en contradiction avec la « ligne de réserve » que le Vatican veut s'imposer.

Il s’agit cette fois d’un entretien officiel avec le représentant du Gouvernement de la République française. Le Saint-Siège ne peut ni ne veut soutemur un parti politique français et surtout un parti où se recrutent les adversaires du régime. En outre il y a là une opposition formelle avec l'esprit du Concordat. L’attitude officielle du Vatican ne peut être que cette « réserve » indiquée par le Cardinal.

Enfin l’Encyclique /mmortale Dei en date du 1€7 novembre, confirme ce point de vue : le Pape ne veut pas qu’on fasse de la religion un « monopole politique » et considère que la foi religieuse peut se trouver dans tous les partis.

L'INTERVENTION DU Pape.

Ces témoignages sont à Jeur place ici en ce qu’ils expriment les sentiments du Vatican depuis qu’y était connue la lettre au vicomte de Bélizal, mais quand parut l’article de l’Osservatore Romano, Léon XIII avait déjà agi.

Les circonstances de son intervention peuvent être reconstituées de la façon suivante :

Le 8 novembre Albert de Mun recevait à Canterbury où il se trouvait encore, la dépêche suivante, signée Mackau :

1. Archives du Ministère des Affaires étrangères. Rome, 1082, cité par Desipour : L'Eglise Catholique et l'Etat sous la IIIe République (1870- 1906), tome I, 1870-1889 ; 1 vol, x1 + 468 p. in-80. Paris, 1906,

« Par suite de lettre de Rome reçue ee matin, votre présence ici indispensable sans retard 1, »

De Mun rentra aussitôt à Paris et trouva à son domicile, sans doute, un billet que Mackau avait écrit le matin même. Mackau indiquait qu’il avait reçu la veille la visite de Mgr. Averardi, auditeur de la Nonciature, qu’il avait rédigé sa dépêche à la demande et sous la dictée de celui-ci et engageait de Mun à se rendre immédiatement à la Nonciature où l’on paraissait «très pressé » de lui communiquer un document dont lui-même ignorait la teneur 2.

De Mun se rendit aussitôt à la Nonciature où Mgr Ave-

rardi Jui fit lire une lettre qu’il avait reçue la veille du Nonce à Paris, Mgr. Camille di Rende, archevêque de Bénévent, qui se trouvait pour l’heure à Rome. Voici la traduction de ce document décisif sur lequel Geoffroy de Grandmaison, qui nous en a transmis la copie, avait porté cette simple mais éloquente mention : « Les Ordres du Souverain Pontife » :

Rome — CorLrÈècEe CAPRANICA 6 novembre 1885.

Très cher Monseigneur,

Je suis ici depuis hier, au jour ; à peine arrivé j'ai vu le Secrétaire d’État et ce matin j'ai été baiser le pied de Sa Sainteté. Au Vatican on est en grande appréhension quant au résultat que l'attitude du Comte de Mun peut produire et l’on prévoit une certaine scission du parti catholique, scission qui rendra vains les avantages obtenus dernièrement et ne servira qu’à faciliter le triomphe des ennemis de l’Eglise. Certainement on ne méconnaît pas les excellentes intentions de M. de Mun, mais on croit que le moment de faire des revendications, telles que les veut M. de Mun, est inopportun. Car comme l’a dit le Saint-Père, à peine peut-on obtenir maintenant que la France soit d’une certaine manière catholique, comment veut-on lui imposer la perfection ?

4. Le texte de la dépêche sur formule du bureau de poste de Canterbury

se trouve au dossier B. de Mun.

2. De Mackau : Lettre à de Mun, 9 novembre 1885. Il en soupçonnait

néanmoins l'esprit, car il écrit : « Je suis avec un intérêt bien attristé tout ce qui vous concerne et plus que jamais je regrette que vous ayez pris ce grave parti, »

Le sentiment général m'est apparu celui d’une juste crainte pour l'avenir. Quant à la personne du Saint-Père, elle m’est apparue peinée et découragée de l’inanité de ses efforts pour obtenir l’union entre Catholiques français et elle s’en est ouverte à moi avec amertume. En somme je crois qu’il est nécessaire que vous fassiez tout le possible et l'impossible ? pour obtenir de M. de Mun de surseoir à son projet quelqu'il soit, lui expliquant clairement que l’on ne peut pas élever le drapeau catholique sans tenir compte des lumières et des pensées du chef et du maître de l'Eglise Catholique ; et je suis convaincu, après avoir parlé avec Sa Sainteté, que tout ce qui peut mettre en péril l’union sera, pour elle, l’objet d’une juste et profonde affliction. J'ajoute une réflexion qui me paraît juste. Désormais l’Encyclique est publiée, est-il convenable que le jour même où le Pape a parlé, un fidèle parle à son tour et courre le risque grave de faire apparaître au public qu'entre le Souverain Pontife et lui il n’y ait pas parfaite communion d'idées ? Que plutôt M. de Mun attende de lire le document pontifical et y adapte ses propres idées.

Cette pensée que je vous exprime a impressionné beaucoup le Saint-Père qui m’a enjoint de vous la dire afin que vous en fassiez usage. Faites donc tous vos efforts afin qu'ils ? comprennent qu’en ce moment l’idée de la concorde est la seule qui doit les préoccuper et que tout 3 doit lui être sacrifié ; quand la concorde aura produit ses fruits on pourra penser à faire mieux. Quant à de Mun, diteslui de ma part que je lui suis trop attaché pour le voir avec indifférence faire une chose qui puisse peiner amèrement l’âme du Saint-Père qui l’affectionne d’une manière toute spéciale. Le Pape est content de l'Univers, mais il a ajouté : j'espère qu'il ne se mettra pas à fomenter des divisions dans cette question (celle du parti catholique). Faites-le savoir à Veuillot. Je pars immédiatement pour Naples et demain je serai à Bénévent. Je vous salue en hâte. Affectueusement.

(Signé) : C., Archevêque de Bénévent, Nonce apostolique.

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