L'ESPRIT POLITIQUE DE LA TENTATIVE
Quel jugement peut-on porter sur la brève histoire du parti catholique ? Avant de se prononcer, 1l convient de la replacer dans le cadre de l’histoire religieuse de l’époque en essayant de la situer par rapport à l’évolution de la politique pontificale.
Si nous reprenons les différents témoignages dont nous disposons sur la pensée et la politique de Léon XIII, nous arrivons à définir à peu près comme suit le moment que choisit Albert de Mun pour tenter d'instaurer en France un parti catholique.
Le fait essentiel est la politique conciliante du Souverain Pontife à l'égard de la République française. Nous avons vu l'Univers reprocher à Léon XIII de soutenir un gouvernement qui combat les catholiques. Sur le plan de la politique intérieure, l'attitude pontificale se manifeste par cette ligne de réserve dont nous avons vu l’ambassadeur de France obtenir la confirmation auprès du Secrétaire d'Etat. Bien plus, cette ligne de réserve se trouve confirmée sur un plan plus élevé, presque doctrinal, par l’Encyclique /mmortale Dei, qui enseigne que l'Eglise est indépendante d’un parti.
En France, cependant, que voyons-nous ? Un parti conservateur qui se déclare le défenseur traditionnel de l'Eglise et qui entretient les meilleurs rapports avec le Clergé. Mais ce parti conservateur est d’abord royaliste et
de plus divisé. En 1883 la direction du parti est même passée à l’élément le moins catholique, l’élément orléaniste. Ce parti conservateur et catholique est minoritaire dans le pays, sans influence au Parlement. Léon XIII qui cherche partout à relever le prestige et l'autorité de l'Eglise, considère ces facteurs comme dangereux. Il regarde ailleurs, il pense à une entente avec la République pour limiter les persécutions et préparer l’avenir. Il ne s’en cache pas. Lyautey n’est-il pas rentré de Rome deux ans plus tôt en disant : « Le Pape est républicain » ?
C’est trop dire, mais le Pape n’est plus tout à fait royaliste. Et cette attitude le gêne dans ses rapports avec les conservateurs français qui ont de la peine à comprendre l’évolution en cours de sa pensée. Au fond, le centre de gravité du parti n’est pas le même vu de Rome et de Paris. La droite est d’abord catholique pour Léon XIII et accessoirement royaliste, elle est d’abord royaliste et ensuite catholique pour Chesnelong et Keller.
Léon XIII a une autre et grandissante préoccupation, celle de ramener les masses ouvrières au christianisme. Cette action-là ne se situe pas sur un plan politique, mais ses résultats ne pourraient manquer d’influencer les rapports de l'Eglise et de l'Etat. Or, un homme et une Œuvre ont tenté cela en France avec un certain succès, malgré l'indifférence notoire du personnel conservateur : c’est de Mun et l’'Œuvre des Cercles. L’Osservatore Romano ne leur marchande pas ses éloges, c’est là la voie à suivre. L’'Œuvre des Cercles se présente comme un rassemblement catholique et non politique. C’est à une action de ce genre que pense Henri Lorin quand il parle des velléités d’action catholique de Léon XIII. C’est cette action que l’Osservatore Romano demande à de Mun d’étendre à toutes les classes. Pour une action purement religieuse menée en réservant la politique, les hommes de l'Œuvre des Cercles pourraient se joindre aux autres catholiques et constituer une force dans la nation.
Voilà quelle est la pensée de Léon XIII, croyons-nous. Il ne veut pas encore d’un parti politique proprement dit pour ne pas diviser les conservateurs — et il doit tenir
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compte de leur relatif succès aux élections, — ni s'opposer au gouvernement de la République. Il veut une action de défense religieuse sans violences contre le gouvernement et de christianisation dans les milieux à reconquérir.
Albert de Mun sent confusément la pensée du Pape. Il voit le prix toujours plus grand qu’attache Rome à la défense religieuse, sans toutefois s’opposer brutalement au Gouvernement. Il sait l'importance de l Œuvre des Cercles, l’excellence de son organisation. Il sait enfin l’importance que le Pape attache aux questions sociales. Pourquoi dans ces conditions ne pas réunir les conservateurs si divisés, sur quelques points précis de défense religieuse et d'action sociale ? Pourquoi ne pas utiliser l'Œuvre des Cercles comme instrument de propagande pour une action politique strictement limitée ?
Pas plus qu'il ne prévoit les objections immédiates, il ne mesure à leur juste valeur les inquiétudes de la droite. C’est que pour de Mun le centre de gravité du parti conservateur et catholique est du côté catholique,
L'idée même du parti, qui réussit si bien en Allemagne, en Belgique, en Autriche, lui est chère. C’est sa solution personnelle au problème que se pose Léon XIII. Dans sa hâte, comptant sur l’appui du Pape parce qu’il connaît les grandes idées de Léon XIII, de Mun fait une échappée qui, elle, n’est ni tout à fait dans le sens de la pensée pontificale, ni surtout à l’heure choisie par le Pontife.
L'erreur de de Mun est une erreur de méthode, une initiative hâtive et maladroite, mais elle n’est pas une faute politique. Ayant vu, à notre sens, assez Justement la situation, il s’y est mal pris pour la résoudre,
Au reste, tout ne mourut pas de ce qui avait été quelques jours durant le parti catholique. Le groupe parlementaire qu’Albert de Mun désirait constituer pour la défense d’un programme de législation sociale, il le réunit d’une façon moins précise et moins régulière pour la défense de ses propositions de lois. Dans la floraison de ces textes, la plus féconde qu’aient jamais élaborée les catholiques français, on retrouvera les signatures des députés pressentis pour constituer le parti catholique : Bélizal, Larère, Lorois,
le Prince de Léon, d’autres encore auxquels se joindront des nouveaux et notamment Mgr. Freppel.
Dans l’histoire parlementaire du catholicisme social, la tentative de 1885 marque une césure ; au lieu des interminables et stériles débats de 1883-84, nous trouverons désormais chez certains députés un concours, limité certes, mais sérieux et efficace pour patroner des textes qui auront quelquefois un sort favorable.
Quant à de Mun, il conserve son idée sur la valeur du parti catholique, fortifiée par l’absence de critiques sur le fonds dans la lettre du Nonce et par l'influence de témoignages comme celui d'Harmel. Sept ans plus tard, cette idée lui facilitera son adhésion effective à la politique du Ralliement.
L’absence de critique sur le fonds a pu d’ailleurs influencer des hommes comme Harmel. Si Léon XIII s'était prononcé nettement pour la monarchie, peut-être eût-il entraîné ce dévot de la Papauté. A coup sûr, en ne le faisant pas, il permit le développement d’une conviction qui conduira tout naturellement Harmel à la République.