LA DISPARITION DU COMTE DE CHAMBORD
Le 24 août 1885 disparaissait le comte de Chambord, Ses dispositions hostiles au libéralisme économique et favorables à certaines thèses du Catholicisme social avaient provoqué quelque inquiétude, quelque opposition dans certains milieux royalistes, généralement orléanistes en politique et libéraux en économie. Cette réaction défavorable n’influença-t-elle pas les possibilités d’une restauration jusqu'à la mort d'Henri V ?
Mais si ces dispositions, d’ailleurs assez vagues, d'Henri V en faveur d’une intervention de l'Etat pour protéger la classe ouvrière et la faire sortir de ce qu’il appelait « un isolement contre nature » ont éloigné de lui des personnalités influentes des milieux royalistes, elles ont en revanche galvanisé sous le drapeau blanc des hommes qui n’auraient été en d’autres circonstances, que des royalistes par tradition, ou par accoutumance. Elles ont, en d’autres termes, sinon suscité, tout au moins fortifié l’adhésion de certains catholiques à la cause du comte de Chambord. « Si, écrivait Harmel, nous étions royalistes enragés au temps d'Henri V c’est que nous avions un Saint, question de fait non de principe». Et Milcent notait, en octobre 1883 : «On pourrait encore galvaniser cette nation malgré la putréfaction qui l’envahit, mais il faudrait un grand effort venant du haut.
Qui s’en chargera désormais ? »1 Ces témoignages émanés des dirigeants du catholicisme social sous-entendent la restauration d’un ordre social chrétien dont le comte de Chambord devait être l’incomparable artisan. On pourrait en citer d’autres. La Tour du Pin a dit dans la préface des Jalons de route, que la seule influence qu’il eût subie fut celle du comte de Chambord.
Ainsi, pendant douze ans, les catholiques sociaux ont lutté pour instaurer un ordre social chrétien que La Tour du Pin définira un jour : « Le Prince en ses Conseils, le Peuple en ses États ». L'association intime d’une organisation sociale avec le gouvernement monarchique venait naturellement à la pensée de ces hommes pour qui l'avenir du pays était lié à une répudiation de la Révolution française. Monarchistes de tradition, ils l’étaient par système à cause de l’antique union de la royauté et des corporations.
Mais la profondeur de leur sentiment, son enthousiasme, sa spontanéité venaient d’un attachement à la personne du comte de Chambord. Que le Prince légitime fût un sant, qu'il partageât ou simplement approuvât leurs idées, Harmel, La Tour du Pin, de Mun, Milcent et tant d’autres, le savaient. De là une adhésion affective à la royauté, de là le caractère inconcevable de toute distinction entre leur programme politique et leur programme social. La mort du comte de Chambord fait cesser cette cristallisation des sentiments chez les catholiques sociaux. Ils reconnaissent dans le comte de Paris l’héritier légitime du défunt, Ils acceptent avec discipline de reporter sur sa personne leur dévouement monarchique. Mais le prétendant leur est quelque peu étranger, Son entourage orléaniste leur est antipathique. La thèse reste la même mais l’adhésion personnelle se raisonne, elle est voulue, elle n’est plus au diapason de leur foi sociale, Ils restent monarchistes, mais la restauration n’est plus qu’un de leurs objectifs et ce n’est sans doute pas le plus désiré. Les mesures anticléri-
4. Mrrcenr. Lettre à V. Guérin, 15 oet. 1883 (papiers de l'Œuvre des Cercles): d ;
cales se développent, l'Eglise paraît menacée, Harmel évoquant « les avantages obtenus sous la IIe République » se détache : « Est-ce à dire que je conseillerais de se rallier à la République ? Dieu m’en garde, ce serait une grande faute comme de se rallier aux d'Orléans. Nous ne devons nous rallier qu’à Jésus-Christ, » Voilà comment s'exprime l'ancien « royaliste enragé », deux ans après la mort du comte de Chambord.
En 1885, pour l’ensemble des Catholiques sociaux, la restauration de la monarchie et celle de l’ordre social chrétien restent les deux objectifs primordiaux, Mais depuis la mort du comte de Chambord, une distinction psychologique se fait dans les esprits entre les deux. De là l’idée de travailler séparément à la réalisation de chacun d’eux, et par suite, l’idée qu’une action de défense catholique est possible en République et sur le terrain constitutionnel. Cette conception ne constitue en aucune façon un désaveu des doctrines monarchiques, elle continue à lier l'épanouissement de l’ordre social chrétien à la royauté ; quand leurs adversaires accuseront de Mun et ses amis d'abandonner la cause monarchique, ceux-ci pourront protester de leur bonne foi. Mais dans le cœur de beaucoup de Catholiques sociaux le culte de la monarchie ne s’associe plus au culte de l’ordre social chrétien parce que si ces idées restent vivantes, la personnalité qui en incarnait le triomphe, a cessé, elle, d’exister.