LA QUESTION SOCIALE
Les années 1871-1884 sont celles d’une prise de con-
; : : : ARS science de la question sociale par une partie de l’opinion française.
A droite elle s’opère chez les catholiques sociaux qui répondent à l'appel d'Albert de Mun et de La Tour du Pin. Ces deux officiers, convertis aux idées sociales par les enseignements de Mgr. de Ketteler, évêque de Mayence, pénétrés de la gravité du problème par la Commune à la répression de laquelle ils ont participé, lancent à la fin de 1871 une œuvre ouvrière destinée à répandre à travers le pays le cercle catholique ouvrier et son comité recruté dans la « classe dirigeante ». L’Œuvre s’étend, multipliant les Comités et les Cercles, ralliant, dix ans plus tard, 35.000 ouvriers et 7.000 nobles et bourgeois. Elle développe son conseil des études où s’élabore une doctrine sociale sous la direction de La Tour du Pin attaché militaire à Vienne et hôte assidu de Frohsdorf. La rencontre d’un industriel catholique aux préoccupations semblables, Léon Harmel, amène l’Œuvre des Cercles à considérer les problèmes sociaux de l’industrie, à vouloir les résoudre, à l'exemple d’Harmel, par la corporation d’usine et l’association ouvrière. Cette formule paraît encore plus nécessaire quand l'administration interdit l’ouverture de nouveaux Cercles. Albert de Mun, devenu député, se fait le défenseur de la liberté d’association et notamment du syndicalisme mixte à la Chambre et contribue au vote de la loi de 1884.
A gauche les socialistes se regroupent, après la répression de la Commune ; animés à partir de 1877 par Brousse et Guësde, ils adhérent au marxisme et coniméencent à définir leurs revendications au Congrès de Marseille én 1879.
Dans les années suivantes, les socialistes ne paraissent pas gagner de terrain, à cause de la scission entre possibilistes et guesdistes, mais l’opinion ouvrière s’habitue à entendre traiter les problèmes sociaux et adhère volontiers à des revendications dont elle reconnaît le bien fondé.
Waldeck-Rousseau, en faisant voter la loi de 1884 sur les syndicats, contribue lui aussi au développement d’une conscience des problèmes sociaux.
Plus que ces premiers efforts, l'élaboration d’une législation sociale à l'étranger, les difficultés de la classe ouvrière, la crise économique en cours, permettaient de présager
l'importance que les problèmes sociaux ne tarderaient pas à prendre dans la vie publique.
Conscient de tout cela, Albert de Mun avait organisé en 1883 des « réunions d’études sociales » où il invitait avec les patrons membres de l’'Œuvre, comme Harmel, les députés conservateurs.
Cinq ou six députés, un ou deux sénateurs tout au plus, vinrent très irrégulièrement à ces réunions hebdomadaires. Et chaque fois qu’une question fut étudiée, on commença par rédiger une proposition de loi, puis le texte proposé donna lieu à de telles discussions, qu’on décida de le ramener aux proportions d’un simple amendement qui souvent, à son tour, était abandonné ou renvoyé sine die.
Depuis que j’assiste aux réunions où vous avez bien voulu me convoquer, écrivait Harmel à de Mun, j'ai le cœur serré et je comprends la timidité des Princes... alors qu’ils ont un pareil état-major. Je lisais dans le Rappel de mardi dernier, l’insulte au mutisme de la Droite ; on disait que la devise des Royalistes était celleei : « C’est le moment de nous montrer, cachons-nous. » En lisant ces lignes cinglantes, je me souvenais des délibérations du mercredi matin, se terminant régulièrement par cette conclusion : ne bougeons pas, taisons-nous.
Ces réunions laïssaient dans la pensée des Catholiques sociaux un désarroi profond. Les députés royalistes, nullement engagés dans l'Œuvre des Cercles, ne prenaient aucune part au mouvement des idées qui s’y développait. C’est pourquoi l’idée d’un groupe de parlementaires d’accord sur des propositions sociales et prêts à les défendre, va s’imposer à l'esprit de de Mun. C’est la seule façon d’associer les représentants catholiques aux réformes qui se préparent et dont de Mun est un partisan absolument sincère.
Il existait bien une Ligue contre-révolutionnaire, fondée après la mort du comte de Chambord pour développer dans les milieux orléanistes, les principes contraires à ceux de 1789, Mais la Ligue soutenue par l'Univers n'avait ni une action très nette, ni une autorité très grande. Elle avait été l’occasion d’un blâme de Léon XIII à l'Univers en novembre 1884. Quant à de Mun, il ne l’estimait guère
et parlait à Geoffroy de Grandmaison du «zèle maladroit des fauteurs de la Ligue Contre-révolutionnaire ».
LEs INFLUENCES ÉTRANGÈRES.
La Belgique.
Si les mobiles proprement dits de de Mun sont essentiellement français, il n’en subit pas moins fortement l'influence de ces partis catholiques qui, en Allemagne et en Belgique, viennent de donner la preuve éclatante de leur vitalité et de leur force en arrêtant les mesures hostiles au clergé, en faisant reculer soit le gouvernement de Bruxelles, soit le chancelier de-fer lui-même. Les mesures de persécution dont souffraient les catholiques de Belgique ou d’Allemagne étaient assez comparables à celles que prenaient les gouvernements de la IIIe République, peut-être même plus violentes. Si l’action vigoureuse d’un parti catholique avait pu en venir à bout, quels résultats une pareille formation n’obtiendrait-elle pas en France !
D'autre part un tel parti, prenant résolument fait et cause pour les revendications populaires, s’assurerait une large audience des masses comme le fait le Centre allemand. Il bénéficierait du prestige attaché aux initiateurs des réformes sociales et à leurs défenseurs parlementaires comme c’est le cas en Autriche.
Ces pensées, de Mun les nourrit tout au long de ces semaines décisives. Il les exprime publiquement dans sa lettre au vicomte de Bélizal le 17 novembre 1885.
Il convient donc de rappeler brièvement quels exemples d'action politique ou sociale donnent à ce moment les catholiques en Belgique, en Allemagne et en Autriche 1,
1. Voici le passage de la lettre au vicomte de Bélizal relatif aux exemples étrangers : « (En constituant le parti catholique), nous ne ferons qu’imiter l’exemple des nations voisines, comme la Belgique, où l’action catholique a porté des fruits politiques si abondants ; comme l’Autriche, où les membres catholiques du Parlement se sont concertés pour prendre l'initiative des réformes sociales ; comme l’Allemagne, enfin, où le Centre Catholique oppose au Kulturkampf une si admirable résistance, en même temps qu'il s’est constitué le défenseur intrépide de tous les intérêts populaires ».
Le triomphe électoral des catholiques en Belgique frappa de Mun, très averti des affaires belges par son beau-frère, le duc &’Ursel.
Les dernières élections législatives s’étaient déroulées en Belgique au scrutin censitaire le 11 juin 1878. Elles avaient ramené au pouvoir le parti libéral qui l’emportait sur le parti catholique avec dix voix de majorité à la Chambre et six au Sénat. Cette élection n’avait rien de surprenant ; les deux partis s'étant jusque là régulièrement succédé au pouvoir, sans que l’équilibre de leurs forces en fût beaucoup modifié. Le roi Léopold IT avait désigné le chef des libéraux, Frère-Orban, comme premier ministre. Celui-ci entreprit aussitôt d'appliquer le programme scolaire du parti libéral, c’est-à-dire l’organisation par l'Etat de l’enseignement public, selon les principes égalitaires et peutres. Îl ouvrit ainsi un violent conflit qui a gardé dans l’histoire belge le nom de « guerre scolaire ». La loi instituant l’enseignement laïque et neutre fut sanctionnée par le roi le 1er juilet 1879. Eile souleva l’indignation des Catholiques en soustrayant l’école publique au double contrôle de l’Eglise et du Clergé. Mais comme la liberté de l’enseignement était inscrite dans la Constitution, les catholiques en profitèrent pour ouvrir partout des écoles religieuses. Il y eut une violente agitation dont le Gouvernement rendit le Vatican responsable, si bien que le 5 juin 1880, il rompit les relations diplomatiques avec le Pape.
C’est dans cette atmosphère passionnée que s’effectuèrent les élections de 1884. Galvanisé par la lutte, le parti catholique remporta cette fois un triomphe : 86 catholiques, contre 52 libéraux, formaient à la Chambre une majorité compacte, homogène, maîtresse d’elle-même et du pays. Cette victoire éclatante surprit. On savait Léopold IT hostile aux Catholiques qui combattaient ses projets de réforme militaire. On connaissait le prestige des chefs libéraux Frère-Orban, Rogier et le plus jeune, Paul Janson. Malgré ces éléments favorables, les catholiques remportaient une victoire indiscutable où la part du Clergé était grande, Aussitôt une politique catholique est mise en œuvre. Dès le 4 août les crédits nécessaires sont votés pour le rétablisse-
ment d’une légation belge au Vatican; fin juillet, le ministère de l’Instruction publique est supprimé sous sa forme antérieure pour être amalgamé à d’autres services. Un projet de loi est préparé pour confier aux Communes ja direction des écoles primaires. Enfin les catholiques dissolvent le Sénat où de nouvelles élections ramènent une majorité catholique de dix-sept sénateurs, et aussitôt le nouveau Parlement vote la « loi Jacobs » ! qui restitue une an part de privilèges aux institutions religieuses.
: Ces événements, vieux de quelques mois, sont présents
à l'esprit d'Albert de Mun. Ils illustrent pour lui les avantages incomparables d’un parti catholique fort, organisé, appuyé sur le clergé. Il voit en un tel parti une force irrésistible, capable d'imposer ses chefs au roi comme à la nation et d’y renverser une politique violemment hostile à l'Eglise pour renouer des relations diplomatiques avec le Pape et rendre aux catholiques leurs anciens privilèges.
Les différences qui peuvent exister entre le parti cathohique belge et les conservateurs français ne semblent guère retenir de Mun. Nous verrons le duc d’Ursel lui en souligner toute l'importance et toute la gravité.
L'Allemagne.
Les Catholiques français se souvenaient encore de l’échec du conflit déchaîné par Bismarck contre le clergé catholique allemand, sous prétexte de soutenir les « vieux catholiques », mais en réalité pour dominer au nom de la « Kultur », les catholiques d'Allemagne.
Ce conflit dont le point culminant fut de 1873 à 1875 le vote des « Lois de Mai », se révéla très violent. En 1875 huit évêchés, plus de 400 cures se trouvaient sans titulaires, presque tous les couvents d'hommes étaient supprimés, les jésuites expulsés, le mariage civil introduit dans le code. Mais les catholiques avaient soutenu la lutte avec fermeté ; groupés et organisés dans le Parti du Centre, sous la direction du Hanovrien Windthorst, ils tinrent tête