‹ Albert DürerChapitre 10 sur 13 · SAINT JÉRÔME DANS SA CELLULE, GRAVURE SUR CUIVRE · texte numérisé non relu

SAINT JÉRÔME DANS SA CELLULE, GRAVURE SUR CUIVRE

tantôt avec gravité et recueillement, tantôt avec humour. Nulle part, Durer n'a fait preuve d'une imagination et d'une facilité plus extraordinaires.

Pour Maximilien aussi, Durer avait dessiné de somptueux costumes de cour (à l'Albcrtina) et composé cette belle estampe sur bois qui représente les huit Saints Patrons de l'Autriche. Enfin, sur une plaque d'or qui fut enchâssée dans le pommeau de l'épée du souverain, il avait gravé en nielle une Crucifixion d'une étonnante finesse : chacun des sept personnages groupés dans cet étroit espace (0,037 de diamètre) est, jusque dans les moindres détails, merveilleusement achevé. Malheureusement, cette plaque a depuis longtemps disparu de l'épée, qui fait partie de la collection Ambras, à Vienne.

Dans cette longue suite de gravures et de dessins (auxquels il faut ajouter une composition à la plume extrêmement curieuse, conservée au Musée de Rennes, sorte de Jugement dernier d'une fantaisie et d'une verve qui font songer à Breughel), quelques peintures marquent, çà et là, une étape : en 1514, une tête de Christ, d'ailleurs d'authenticité douteuse (Musée de Brème) ; en 1515, une Vierge de douleurs au pied de la Croix, de valeur secondaire (Pinacothèque de Munich); en 1516, le portrait (également à la Pinacothèque) de son maître Wolgemut, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, visage ascétique, d'expression à la fois énergique et douce (l'étude préparatoire au crayon, à l'Albertina, est supérieure au tableau) ; puis, une petite Madone à V œillet (Musée d'Augsbourg); une autre jolie

étude de Vierge h la gouache sur toile (Cabinet des estampes de Paris) ; deux études de Saint Philippe et Saint Jacques le Majeur (aux Offices); en 1518, une Madone avec l'Enfant (Musée de Berlin), et une Lucrèce se perçant le sein (Pinacothèque de Munich, et dessin préparatoire à l'Ai-bertina), qui montre son souci constant de l'étude du corps humain, mais n'atteint pas à la beauté de formes de Y Eve du Prado et ne satisfait guère sous le rapport de l'expression; enfin, en 1519, un beau portrait qu'on regarde comme celui de l'ingénieur Johann Tschertte (Galerie Borromée, Milan).

Cependant, au milieu de ces nombreux travaux, une cruelle douleur avait frappé Diirer : sa vieille mère avait succombé, le 17 mai 1514, à la maladie de langueur qui l'affaiblissait depuis plusieurs années. Peu de temps avant la mort de cette brave et pieuse femme, Durer avait fait son portrait au fusain (Cabinet de Berlin). C'est une émouvante image que cette tête décharnée, dont le regard semble voir s'approcher la mort. Bon fils comme il l'était (dans le touchant récit de la mort de sa mère, il dit avoir éprouvé une douleur si grande qu'il ne peut l'exprimer, et il avoue avec une ingénuité qu'on sent si pleine de regret : « Elle me grondait constamment quand je n'agissais pas bien »), Diirer ne put sans doute retracer sans

un serrement de cœur ce pauvre visage, et cependant tel était son respect de la vérité, qu'il n'a rien omis de, tous ces détails douloureux. Il a écrit dans un angle de la feuille : « 1514, le dimanche d'Oculi. Ceci est la mère d'Albrecht Durer, qui était âgée de 63 ans », et plus tard il ajouta au-dessous : « et elle est morte en 1514, le mardi avant la semaine de la Croix, à deux heures dans la nuit ».

De la môme année date aussi un portrait de son frère André l'orfèvre (à l'Albertina), visage long et maigre, au regard clair et fixe, qu'accompagne cette inscription : « Ainsi était la figure d'Endres Durer quand il avait trente ans. »

En 1520, la peste dévastant Nuremberg, Durer en profita pour entreprendre le voyage des Pays-Bas. Peu fortuné malgré son incessant labeur (il raconte lui-même, dans un document daté de 1507, qu'il « a durement acquis ce qu'il possède, n'ayant jamais eu l'occasion d'un grand bénéfice », qu'il « a eu de grands dommages parce qu'il a prêté de l'argent qui ne lui a jamais été rendu et parce que des aides ne lui rendirent pas de comptes », et tout son avoir consistait en « un assez bon état de maison, de bons vêtements, de la vaisselle d'étain, de bons outils, de la literie, des bahuts et des coffres, enfin de bonnes couleurs pour cent florins rhénans »), il voulait aller demander à Charles-Quint, alors de passage en ces contrées, la continuation de la pension de 100 florins que lui avait constituée Maximilien, plus le paiement de sommes restées en souffrance depuis la mort de l'empereur,

et il espérait aussi tirer profit de la vente de ses œuvres, tout en jouissant des nombreuses ressources artistiques qu'offraient alors les riches villes des Flandres.

Le 12 juillet 1520, il se mit en route avec sa femme Agnès et leur vieille servante Suzanne, emportant toute une collection de ses gravures et d'estampes d'autres artistes allemands, pour les distribuer à ses futurs hôtes ou les vendre. Il nous a conservé lui-même, dans un journal des plus intéressants à parcourir et qui constitue un précieux document sur la vie des artistes et les mœurs de cette époque (malheureusement le manuscrit a disparu au xviie siècle, mais il en existe une copie à la bibliothèque de Bamberg, et nous en donnerons prochainement une traduction), le récit de tous les incidents de ce voyage, même des moindres, avec le compte minutieux de ses dépenses jour par jour en nourriture, pourboires, achats divers, pertes au jeu, s'étendant avec complaisance sur les réceptions magnifiques dont il était l'objet, observant tout d'un œil aigu, décrivant les œuvres d'art qu'il voyait, notant aussi les mécomptes qu'il éprouvait dans ses calculs de négoce.

Il passa par Erlangen, s'arrêta, entre autres villes, à Bamberg, où, aimablement accueilli par l'évêque Georges III, il lui fit cadeau d'une peinture de la Vierge, de sa Vie de Marie, de son Apocalypse et de diverses gravures, puis à Francfort, où Jacob Heller le « régala de vin à l'auberge », à Mayence, à Cologne, et le 2 août il arriva à Anvers. Le dimanche suivant, les peintres de la ville l'invitent avec

sa femme et sa servante à un grand festin, auquel prennent part leurs femmes, et le traitent magnifiquement : lorsqu'il arrive, ils font la haie sur son passage ; pendant le repas, des valets viennent de la part du Conseil de la ville lui offrir quatre mesures de vin en signe de bienvenue. En retour, Durer visite ou invite à sa table les plus célèbres d'entre ces artistes : Quinten Massys, Joachim Patenier, auquel il donne des dessins pour la valeur d'un florin. 11 se lie particulièrement aussi avec les facteurs portugais Brandan et Fernandez, qui lui donnent quantité de curiosités importées du Mexique : des perroquets, des cannes à sucre, etc., en retour desquels il leur offre un grand nombre d'œuvres de sa main. Le dimanche après F Assomption, il assiste à la procession de l'église de Notre-Dame où figurent toutes les corporations et des chars portant des tableaux vivants, et il décrit en détail ce pittoresque spectacle.

Le 26 août, Durer quitta Anvers pour aller à Bruxelles rendre visite à l'archiduchesse Marguerite, amie des arts comme son père, et qui possédait un des plus riches cabinets de curiosités de l'époque. En passant à Malines, il invita à dîner le sculpteur de Madame Marguerite, Conrad Meyt. Bien accueilli par la princesse, il lui fit présent de sa Passion sur cuivre et plus tard finit par lui donner tout son œuvre gravé, ainsi que deux compositions précieusement dessinées sur parchemin.

Bruxelles paraît avoir fait sur lui une grande impression. Les jets d'eau derrière le palais du roi, le labyrinthe,

le jardin zoologique, ravirent son esprit, amoureux des choses de la nature : ce sont, note-t-il, « toutes choses si belles que je n'en avais jamais contemplé de pareilles ; on dirait un paradis ». Il s'extasie également sur les curiosités apportées du « pays de l'or » : armes et armures, harnais, vêtements de toutes sortes. « Je n'ai rien vu de ma vie qui m'ait autant charmé que ces objets, parmi lesquels il y a des choses merveilleuses et pleines d'art. » Les monuments de la ville n'excitent pas moins son admiration.

Il trouva à Bruxelles « ces messieurs de Nuremberg » porteurs des insignes du couronnement; il dîne souvent en leur compagnie et menue est défrayé par l'un d'eux, qui ne veut recevoir aucune indemnité. Il est invité également par le peintre de Madame Marguerite, Bernard van Orley, dont il exécute le portrait. C'est là aussi qu'il rencontra Erasme de Rotterdam : il lui donne sa Passion sur cuivre et fait à plusieurs reprises son portrait (un est dans la collection Bonnat, à Paris). Enfin, il lie connaissance avec un élève de Raphaël, Tomaso Vincidor, qui lui donne une 'bague en or avec un camée antique et le portraiture ; Durer l'en remercie par des estampes et le prie, en 'échange de son œuvre gravé, de lui envoyer d'Italie les gravures de tout l'œuvre de Raphaël.

Le 3 septembre, il est de retour à Anvers et y continue cette vie de plaisirs et de travaux. Après avoir assisté à l'entrée solennelle de Charles-Quint, qui fut reçu « avec des spectacles, une grande allégresse et de belles jeunes ^filles comme j'en ai rarement vu », il partit, le jeudi après

Cliché Hanl'staengJ.

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