LA MÉLANCOLIE, GRAVURE SUR CUIVRE
gisent à terre inutiles comme le livre et le compas sur sa robe, cependant qu'un sablier et une clochette marquent l'inexorable fuite du temps et que là-bas, sur une mer morne, le soleil décroît à l'horizon, la nuit déjà annoncée sur la terre et dans les cœurs par une chauve-souris clamant à travers le ciel : Melencolial Plainte sublime du génie en présence des limites tracées à l'esprit humain ; symbole inoubliable de l'étude austère et de ses durs combats.
Une impression de chaude et douce joie s'exhale, au contraire, du Saint Jérôme, comme si Durer , reprenant encore ici une idée familière au moyen âge, avait voulu opposer à l'amertume et à la déception causées par l'impuissance des spéculations humaines la paix et le contentement fournis par l'étude de la science divine. On ne se lasse pas de savourer le sentiment délicieux de calme et d'intimité, les mille détails charmants, observés avec tant de justesse, de cette chambrette ensoleillée où, en compagnie de son lion et de son chien dormant sur le plancher, le saint, assis à sa table de travail, écrit avec tant d'application (page 97).
De 1514 encore datent, quelques autres gravures au burin : une Danse de paysans, pleine de verdeur populaire et qui a tout l'accent d'une poésie de Hans Sachs, complétée par un Joueur de cornemuse, qui est une des œuvres les plus achevées de Durer, puis une Vierge assise au pied d'une muraille, d'un fini non moins étonnant.
Cependant, Diirer, sans cesse curieux de nouveauté,
toujours soucieux de meilleurs résultats (il se servit tour à tour de planches de cuivre, d'étain, de fer), cherchait un procédé qui lui permît de traduire plus vivement ses inspirations. À cet effet, dès 1510, il avait essayé de la pointe sèche et exécuté ainsi notamment, en 1512, un Saint Jérôme dans un décor de rochers d'une âpre poésie, et la Sainte Famille à la muraille ; mais, de moins en moins satisfait, il abandonna ce procédé et en vint à se servir de l'eau- forte, que, le premier, il appliqua à l'estampe. La plus fameuse des gravures qu'il exécuta par ce moyen est le Canon (1518), grande planche représentant une coulevrine placée, sous la garde de lansquenets, sur une hauteur dominant une ville, et observée avec des mines défiantes par des Turcs. D'autres eauxfortes, datées 1515, ont comme sujets : Jésus au Jardin des Oliviers, F Homme de douleurs les mains liées, l'Homme de douleurs assis; deux, en 1516, la Sainte Face, et l'Enlèvement d'une jeune femme, etc. De quelques-unes de ces gravures, en laissant subsister sur la planche les barbes du trait, Durer a obtenu des épreuves qui offrent des effets tout « rembranesques ».
Mais il revint ensuite au burin (ne conservant que la préparation à l'eau-forte), procédé qui semble le servir encore mieux — voyez, entre autres nombreux exemples : la Madone dans un 'paysage, couronnée par deux anges (1518) et le pittoresque Saint Antoine lisant, sa croix fichée en terre, aux portes d'une ville étagée au flanc d'un rocher (1519), — et aux dessins pour les tailleurs
en bois, où il montre peut-être encore plus de souplesse r témoin la charmante Madone assise, entourée d'anges dont les uns la couronnent, tandis que d'autres jouent de divers instruments de musique ou apportent à l'Enfant Jésus des raisins et des fleurs (1518).
De plus, Durer avait, de 1512 à 1515, exécuté, sur la commande de l'empereur, pour être gravée sur bois, une œuvre considérable : V Arc de triomphe de Maximilien, composition de 3m40 de hauteur sur près de 3 mètres de largeur, formée de quatre-vingt-douze fragments groupés en forme de porte triomphale à trois ouvertures et représentant les principaux faits de la vie de l'empereur, parmi des figures de saints, des portraits, l'arbre généalogique de Maximilien, des ornements et des armoiries, où l'on retrouve, en guise de signature, celles de Durer. L'historien et poète Johannes Stabius, ami de Maximilien, en avait dicté les inscriptions et en dirigea l'exécution ; le graveur Hieronymus Andrese en tailla les bois (conservés, ainsi que ceux du Collège triomphal, à la Bibliothèque impériale de Vienne). Ici encore, il faut admirer le génie d'invention et de composition de Durer, qui varie à l'infini ces innombrables scènes de bataille ou de fête et sait les présenter dans une ordonnance extrêmement décorative.
Une autre gravure, plus gigantesque encore, devait figurer Le Cortège triomphal de Maximilien : le souverain avec toute sa cour, des hommes d'armes, des équipages de chasse, des musiciens, des bouffons, des jongleurs, des habitants des divers pays soumis à l'empereur,.
la représentation des puissances vaincues, etc. Maximilien lui-même, avec son secrétaire, en avait réglé les détails, et, après en avoir fait fixer l'ensemble par des miniaturistes (un de ces cartons est à la Bibliothèque impériale de Vienne), en avait confié l'exécution à différents artistes, parmi lesquels Durer et Burgkmair. A Diirer, son peintre favori, avait été réservée la partie essentielle de cet immense défilé : la figuration des guerres de Maximilien et le char impérial. Une esquisse pour ce char est à l'Albertina, avec six de hérauts à cheval portant des trophées ; on * y voit Maximilien et toute sa famille portés sur un carrosse à baldaquin d'une grande magnificence, que tirent quatre chevaux montés par des cavaliers. Deux autres esquisses, un peu modifiées, sont à la Bibliothèque impériale de Vienne. Puis, en 1518, sur les conseils de Pirkheimer, Durer exécute un nouveau dessin colorié (à l'Albertina) où les chevaux sont conduits par des figures allégoriques de Vertus.
La même année, l'artiste se rendait, avec les représentants de Nuremberg, à la diète d'Augsbourg et faisait, d'après Maximilien, un dessin très expressif, au fusain, qu'on admire aussi à l'Albertina et qui porte cette inscription : « Ceci est l'empereur Maximilien que moi, Albrecht Durer, j'ai pourtraità Augsbourg, en Haut-Palatinat, dans sa petite chambre, alors qu'on comptait 1518, le lundi après la Saint- Jean- Baptiste. » (Plusieurs autres portraits au crayon : celui du jeune cardinal Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence (à l'Albertina), dessin
utilisé ensuite pour la célèbre gravure sur cuivre dite le Petit Cardinal (1519); des portraits de Mattha?us Lang, plus tard archevêque de Salzbourg (également à l'Albertina), du riche banquier Jacob Fugger (Université d'Oxford), de seigneurs de la suite de l'empereur, etc., furent aussi exécutés lors de cette diète).
La mort subite de Maximilien, le 12 juin 1519, arrêta l'exécution de la planche du Cortège. Le char de triomphe seul fut gravé par Hieronymus Andrese et publié en 1522, suivant une dernière variante adoptée dans la peinture que nous verrons plus tard : il comporte huit feuilles qui montrent, dans une ordonnance des plus décoratives, Maximilien revêtu de tous les insignes impériaux, couronné par une figure allégorique des royaumes et provinces de l'Empire, trônant sur un char d'une extrême magnificence traîné par douze chevaux, au-dessus duquel planent ou auquel font cortège des figures féminines symbolisant des Vertus.
Outre le portrait de l'Albertina, qu'avait précédé en 1507 un autre portrait sommaire au crayon (Cabinet de Berlin), Durer nous a laissé plusieurs belles effigies du monarque son protecteur : une, à la gouache sur toile, au Musée germanique de Nuremberg, le représente vêtu d'un manteau garni de fourrure blanche avec la Toison d'or au cou et, dans les mains, une grenade, choisie par lui comme symbole de l'abondance; dans une autre, à l'huile, de 1519, au Musée de Vienne, il est en simple sT manteau noir et tient un fruit semblable (page 105) ; enfin, Âç-
fi-te
deux autres, gravées sur bois, à peine moins grandes que nature, popularisèrent les traits du « dernier chevalier » : la seconde, exécutée aussitôt après la mort du souverain, le représente dans un riche encadrement formé de colonnes surmontées de griffons tenant l'écusson impérial.
11 nous faut parler ici d'un autre travail, exécuté par Durer dès 1515 pour Maximilien et qui compte parmi ses ouvrages les plus célèbres : l'ornementation du livre d'Heures impérial , chef-d'œuvre typographique sorti des presses de Schœnsperger, d'Augsbourg. Ce missel, malheureusement, est aujourd'hui dispersé en différents endroits : une partie, contenant des dessins de Burgkmair, d'Altdorfer, de Baldung, de Hans Durer et d'un monogrammiste M. A., est à la Bibliothèque de Besançon-; d'autres feuillets sont perdus; la majeure partie, qui renferme les dessins de Durer, est à la Bibliothèque de Munich : cinquante feuillets sont enrichis des compositions du maître; les huit derniers ont été illustrés « par Cranach. C'est un émerveillement, renouvelé à chaque page, que le spectacle de ces dessins à l'encre verte, rouge ou violette, jetés comme en se jouant sur les marges du vélin, y semant, dans un arrangement des plus fantaisistes et des plus spirituels dont la richesse, la verve et l'élégance défient toute description, toutes sortes d'animaux, défigures sacrées, profanes, ou même mythologiques, entremêlés à des vases, des colonnes, des mascarons, des plantes terminées en gracieuses arabesques, commentant le texte de la façon la plus variée.