LE PORTEMENT DE CROIX, DESSIN («PASSION VERTE
(Alberlina, Vienne,)
ALBERT DURER. o5
clut pas la largeur de facture, il reproduit de son mieux ce qu'il voit, n'a d'autre souci que celui de la vérité; ses croquis de voyage en Tyrol et en Italie, ses vues prises à Nuremberg et aux environs (Musée de Brème), le montrent surabondamment; il s'attache même à copier fidèlement l'anatomie d'un rocher avec ses cassures et ses fentes (à l'Albertina et au British Muséum), ou bien une carrière (Musée de Brème), une cour de ferme, des motifs jusque-là restés indifférents aux artistes, des arbres, des plantes, des bestioles ; s'essaie à fixer sur le papier les nuances fugitives de l'aube, presque l'éclat du soleil levant (British Muséum), avec une délicatesse, une richesse et une vérité de coloris telles que de semblables aquarelles devancent les hardiesses de nos impressionnistes. Aucun artiste avant lui n'avait regardé la nature de cette façon, n'avait porté une telle affection aux moindres êtres; il peut être regardé comme le premier qui ait senti ce que les modernes ont appelé « la poésie de la nature » : la Trêfilerie du Cabinet des estampes de Berlin et le Moulin du Cabinet de Paris sont d'un sentiment idyllique exquis. Et que de charme et de vérité dans les paysages de ses tableaux et de ses gravures (du Saint Eustache, de Y Enfant prodigue, de la Madone au singe, de YEnlèvement d'Amymone, etc.)! Quelle naïveté délicieuse dans cette Madone dans un pat/sage (à l'Albertina) entourée d'animaux de toute sorte, si finement observés ! C'est ici le lieu de citer ses études si amoureusement achevées d'animaux et de fleurs: à l'Albertina, le Lièvre (1502) (p. 65), mer-
veille d'exécution et de vérité qu'il surpassera encore plus tard dans les gouaches, prodiges de finesse, exécutées sur parchemin, représentant une Corneille bleue et son aile; le Bouquet de violettes (vers 1503), etc. ; au Cabinet des estampes de Paris, une tête de cerf percée d'une flèche; dans la collection Heseltine, à Londres, un Lucane cerfvolant, d'une illusion étonnante ; quantité d'autres études semblables au British Muséum, au Cabinet de Berlin, au Musée de Brème, etc. Ses projets de surtouts de table, sa décoration du livre d'Heures de Maximilien, mettent en scène, avec la même vérité et le même amour, la création tout entière.
La nature l'intéresse jusque dans ses singularités et ses anomalies : il grave sur cuivre, en 1496, un pourceau de forme monstrueuse qu'il avait vu à Landsee près de Nuremberg, comme plus tard il dessinera, pour être gravé sur bois, un rhinocéros envoyé au roi de Portugal (British Muséum), deux enfants jumeaux attachés l'un à l'autre (Université d'Oxford), et, pendant son séjour dans les Pays-Bas, fera un long voyage pour aller voir une baleine échouée en Zélande.
Le père de Durer avait pu assister aux premiers succès de son fils, et quand il partit de ce monde, le 20 septembre 1502, le bon vieillard, dont Diirer nous a conté la mort en termes des plus touchants, pouvait, malgré le peu de ressources qu'il laissait à sa femme et à ses fils, s'en aller en paix. Durer, en effet, prit soin de ses jeunes frères; il fit entreprendre un voyage d'études à André,
qui avait embrassé la profession d'orrèvre, prit chez lui le jeune Hans (qui devint plus tard peintre du roi de Pologne) et, deux ans plus tard, sa vieille mère.
Vers la fin de 1505, Durer partit pour Venise, dans le but, dit Vasari, de faire reconnaître ses droits d'artiste, lésés par des contrefaçons dont ses gravures avaient été l'objet, mais plus probablement appelé par les marchands allemands fixés à Venise, qui désiraient orner d'un retable leur église de San Bartolommeo, attenante au « Fondacho dei Tedeschi » (Comptoir des Allemands) que venait de leur construire un autre de leurs compatriotes, maître Hieronymus, d'Augsbourg. On devine l'empressement qu'il mit à se rendre dans la brillante cité qu'environnait un tel renom d'art et de luxe. Gomme il n'était pas riche, Pirkheimer, qu'il «aimait comme un père », lui avança les frais du voyage.
Les dix lettres que Durer lui écrivit de Venise nous donnent d'intéressants détails sur sa vie dans la ville des doges. Aussitôt arrivé, il s'était occupé d'exécuter le retable commandé par les marchands allemands, qui devait lui être payé 110 florins rhénans. Il en résulta le tableau la Fête du Rosaire. On y voit, dans une composition pleine de magnificence, la Vierge, vêtue de bleu, tenant l'Enfant Jésus, assise sur un trône à baldaquin
tendu d'une étoffe vert sombre à bordure pourpre, au bas duquel un petit ange, en robe jaune rougeâtre, qui rappelle ceux de Giovanni Bellini, joue du luth ; couronnée par des anges, elle pose à son tour, ainsi que son Fils, des couronnes de roses sur la tête de l'empereur Maximilien, en manteau de pourpre, et du pape Jules II, en manteau de brocart d'or; derrière eux, à droite et à gauche, d'autres personnages sont couronnés aussi par saint Dominique et par de petits anges; tout à fait à droite, au second plan, Durer a placé maître Hieronymus, l'architecte du « Fondacho », et au fond, debout près d'un jeune homme qui semble être Pirkheimer, il s'est représenté lui-même tenant une feuille où est cette inscription : « Excgit quinquemestri spatio Albertus Durer Gennanus MDVI. » Cette œuvre eut un immense succès : le doge et le patriarche de Venise (représentés aussi dans le tableau) vinrent la voir dans l'atelier de Durer, et celui-ci, dans ses lettres, témoigne de sa satisfaction : « J'ai réduit au silence les peintres qui disaient que je n'étais bon qu'à graver, mais qu'en peinture je ne connaissais rien aux couleurs. Tout le monde dit n'avoir jamais vu plus beau coloris. » Mais, s'étant, comme toujours, laissé emporter par son souci de la perfection, il n'en retira pas tout le profit qu'il avait pensé. « Je dois vous dire, écrit-il à Pirkheimer, que j'aurais pu gagner beaucoup d'argent si je n'avais entrepris le tableau pour les Allemands. »
Plus tard, l'empereur Rodolphe II, qui avait pour le
talent de Durer la plus grande admiration et qui, entre autres œuvres de l'artiste, réunit la riche collection de ses dessins conservée aujourd'hui à l'Albertina, acheta ce panneau une somme considérable et le fit transporter à dos d'homme à Prague ; il s'y trouve encore, au monastère de Strahow, mais dans un état déplorable, occasionné par des restaurations maladroites qui ont fait disparaître à peu près tout le travail original. En revanche, toute une série d'études pour ce tableau, conservées à l'Albertina, au Cabinet des estampes de Paris, à celui de Berlin, au Musée de Brème, dans la collection Holford (où est le dessin pour la belle figure de maître Hieronymus), nous offrent des jouissances sans mélange.
Outre ce retable, Durer peignit encore quelques tableaux : un petit Christ en croix (1506), d'un fini précieux et d'un vigoureux coloris (Galerie de Dresde), d'après une esquisse (conservée à l'Albertina avec celles,, complémentaires, des deux larrons) exécutée en 1505 ; un Jésus enfant au milieu des docteurs (palais Barberini, à Rome, et études à l'Albertina et dans la collection Blasius), ouvrage où l'on sent fortement l'influence de l'école de Léonard, mais qui est assez peu réussi ; enfin, plusieurs portraits, entre autres celui d'un jeune homme à longs cheveux bouffants, coiffé d'une toque (au château de Hampton Court), celui d'un autre jeune homme (au palais Brignole-Sale, à Gènes), et peut-être aussi celui, daté de 1507, d'un homme aux traits maigres et à fine moustache, conservé au Musée impérial de
.Vienne. Cette, dernière œuvre offre une particularité curieuse: au revers est peinte une hideuse allégorie de l'Avarice, une affreuse vieille décharnée tenant un sac d'or qu'elle montre d'un air railleur : probablement vengeance de l'artiste contre l'individu qui lui avait commandé ce portrait et le lui avait sans doute mal payé. <
r- Mais la plus belle de toutes ces peintures, après la Madone du Rosaire, est la Vierge au serin (1506) acquise il y a quelques années par le Musée de Berlin (p. .73) ; assise sur un trône de velours rouge à baldaquin, au-dessous d'anges qui posent sur sa tète une couronne de fleurs et de fruits, la Vierge, de type allemand, enrobe rouge pâle avec un manteau bleu, une main appuyée sur un livre, tient sur ses genoux, assis sur un coussin de pourpre, l'Enfant Jésus, presque nu, sur le bras duquel un serin s'est posé, tandis que deux enfants viennent lui offrir des fleurs; au fond s'aperçoit un paysage aux teintes vibrantes avec des motifs d'architecture. Cette ; riche et harmonieuse composition, d'un caractère italien très accusé, est d'un coloris lumineux et chaud ou se trahit encore davantage l'influence vénitienne et qui peut donner une idée de ce que devait être celui de la Fête du Rosaire.
Et ce sont aussi de nombreux dessins, parmi lesquels nous mentionnerons seulement une feuille (à l'Albertina), offrant un Enlèvement d'Europe, un Alchimiste, un Apollon archer et trois études de lions faites probablement à la petite ménagerie qui existait alors à Venise, puis
des dessins concernant les proportions du cheval, entre autres deux études (conservées à Milan et à Florence) utilisées plus tard dans la célèbre gravure le Chevalier, la Mort et le Diable.
Fêté, recherché par tous, Dtirer, dans cette ville séduisante, ensoleillée, toute frémissante des premiers enthousiasmes de la Renaissance, regrettait peu sa ville natale. Dans ses moments de loisir, il courait les boutiques, achetant pour Pirkheimer, grand amateur de curiosités, des tapis, des bagues, des verres brûlés, des plumes d'autruche, des pierres précieuses, des livres, surtout des manuscrits grecs. Il passait agréablement son temps, ditil lui-même, « au milieu d'une société composée d'hommes intelligents, savants, bons joueurs de luth et de fifre, connaisseurs en peinture, gens de nobles sentiments et fort vertueux, qui me témoignent beaucoup d'estime et d'amitié ». Il était loin, cependant, de trouver pareil accueil chez les peintres italiens, qui, jaloux de son mérite et de ses succès, dénigraient ses ouvrages et le firent même citer trois fois devant les magistrats, sous prétexte d'atteintes portées à leurs prérogatives. « J'ai beaucoup de bons amis parmi les Italiens qui me recommandent de ne pas manger et boire avec leurs peintres. Beaucoup de ceux-ci, en effet, me sont hostiles : ils copient mes œuvres dans les églises et partout où ils peuvent les trouver [ses gravures, en effet, qui étaient exposées à la porte des églises ou peut-être même utilisées à l'intérieur comme images votives, étaient et furent longtemps l'objet
de contrefaçons audacieuses, notamment de la part de Marc-Antoine, à qui la Seigneurie, sur la plainte de Durer, défendit de mettre sur ces copies le monogramme de l'artiste] ; et pourtant ils en disent du mal et prétendent qu'elles ne sont pas à la manière antique et, pour cette raison, ne valent rien. » Toutefois, ce ne fut pas le cas de Giovanni Bellini, alors âgé de quatre-vingts ans : il avait l'âme trop élevée pour être accessible à ces bas sentiments. « Il m'a grandement loué devant beaucoup de gentilshommes ; il. désire vivement avoir quelque chose de moi ; il est venu en personne chez moi et m'a prié de lui faire un travail qu'il veut payer très bien. Tout le monde me dit combien il est honnête, et j'ai tout de suite été porté vers lui. Il est très vieux, mais il est encore le meilleur pour la peinture. » Mantegna, que Durer admirait tant, lui manifesta aussi son estime et, en lui exprimant le regret de ne pouvoir s'exposer aux fatigues d'un voyage à cause de ses soixante-treize ans, l'invita à venir le voir à Mantoue. Durer venait de se mettre en route, quand la mort du vieux peintre l'arrêta brusquement; il en ressentit toute sa vie un profond chagrin.
Il est possible, par contre, que lors du voyage que Durer fit à Bologne, en octobre 1506, « pour y étudier, ditil, l'art de la perspective secrète, que quelqu'un veut m'apprendre » (suivant Thausing, ce devait être le savant mathématicien Luca Pacioli, de Borgo San Sepolcro, qui édita en 1509 à Venise un traité De divina proportionc), il ait connu le grand artiste dont le génie si divers, si