‹ Albert DürerChapitre 6 sur 13 · LE LIÈVRE, AQUARELLE · texte numérisé non relu

LE LIÈVRE, AQUARELLE

(Albertina, Vienne,)

curieux de tout comprendre et de tout savoir, avait tan-t d'affinités avec le sien : Léonard de Vinci; celui-ci, à la môme époque, avait quitté Florence et avait peut-être été attiré à Bologne par la présence de Jules II, qui y tenait # grande cour. En tout cas, plusieurs dessins de Durer trahissent son influence : une série de ces têtes semibestiales, semi-humaines comme Léonard et ses disciples en tracèrent souvent pour leurs recherches d'expressions outrées ; puis (à la Bibliothèque de Dresde) cinq études de chevaux à la plume esquissées d'après Léonard, et des études anatomiques qui ressemblent fort aux siennes. Les six gravures d'entrelacs désignées dans l'œuvre de Durer sous le nom de dédales qu'il leur a donné luimême sont des copies d'estampes italiennes qui portent l'inscription : Academia Lionardi Vinci et qui représentent, comme M. Errera l'a démontré, des travaux du maître ou de son atelier.

Cependant, Durer ne se pressait point, malgré les appels réitérés de Pirkheimer, de retourner à Nuremberg, et la Seigneurie même essayait de le retenir définitivement, lui offrant deux cents ducats d'appointements annuels et le paiement à part de tous les travaux qu'il pourrait exécuter pour la ville. Mais enfin, dans les premiers mois de 1507, il se disposa à quitter la brillante cité. « Oh! comme je vais avoir froid après tant de soleil! » dit-il dans une de ses lettres ; « ici, je suis un seigneur; chez moi, un pauvre hère ! »

Ce voyage d'Italie fut sur Durer d'une heureuse influence. Trop personnel pour rien abdiquer de soncaractère, son génie, cependant, s'était affiné au contact des maîtres de la péninsule : sa manière est moins sèche, il est moins appliqué (il le dit lui-même dans une lettre à Mélanchton) à entasser les détails, goûte davantage la simplicité, l'harmonie, la largeur d'exécution, jointe à une plus grande recherche du clair-obscur; jusqu'à la fin de sa vie, il va synthétiser de plus en plus, donner, avec une moindre somme de moyens, une impression plus grande et plus forte. Plusieurs grandes toiles témoignent de ce progrès et de sa maîtrise toujours croissante.

D'abord, en 1507, deux panneaux représentant Adam et Eve (Musée du Prado), figures d'une beauté de formes que les artistes du Nord n'avaient pas encore atteinte (page 77). Il existe de ce tableau, dans la Galerie Pitti, à Florence, une répétition qui prétend à la dignité d'original, mais que certains critiques regardent comme une copie de Hans Baldung, où la composition est enrichie d'arbres et d'animaux. Une autre copie ancienne est au Musée de Mayence. Des études pour l'Eve sont au British Muséum et dans diverses collections particulières.

Puis, en 1508, le Martyre des dix mille chrétiens sous le roi de Perse Sapor (Musée impérial de Vienne), commandé par l'électeur Frédéric de Saxe et payé 280 florins

rhénans, composition touffue dont une esquisse, datée de 1507, est à l'Albertina et dont il existe une variante en gravure sur bois, exécutée une dizaine d'années auparavant. La fertile invention du peintre, qui, cependant, dans cette accumulation de supplices, sait ne pas tomber dans l'horrible ni le répugnant ; la science anatomique que révèlent ces innombrables corps nus vus dans toutes les positions; le pittoresque groupement, dans ce paysage rocheux, des soldats et des martyrs, parmi lesquels on voit Diirer se promenant, écoutant Pirkheimer qui philosophe à ses côtés ; le fini des moindres détails, font oublier ce que l'ensemble a d'un peu confus.

Mais toutes ces qualités se retrouvent à un degré supérieur dans une imposante composition, précieux résumé du talent de Durer et un des chefs-d'œuvre de l'art religieux du Nord : la Trinité adorée par tous les saints (page 81) : très haut au-dessus de la terre ■ — qu'on aperçoit en un lointain panorama d'une fluidité étonnante, dans un coin duquel Diirer s'est représenté, — en plein ciel, sous la colombe du Saint-Esprit, Dieu le Père, tenant la croix où son Fils est attaché, trône, environné de quatre rangées concentriques d'anges et de saints : prophètes de l'Ancienne Loi, saintes portant des palmes sous la conduite de la Vierge, élus de toute catégorie, depuis le pape, l'empereur et le doge jusqu'au paysan, parmi lesquels on remarque à gauche, près d'un cardinal, le donateur du tableau, le fondeur Matthaeus Landauer : harmonieux et riche ensemble, dont l'écla-

tant et frais coloris est comme la transposition en peinture des claires mélodies qui semblent monter de cette céleste assemblée, digne sœur de celle qui assiste au couronnement de la Vierge dans le suave chef-d'œuvre de Fra Angelico. Ce tableau, aujourd'hui une des perles du Musée impérial de Vienne, avait été commandé à Durer, qui y travailla de 1508 à 1511, pour la chapelle de Tous-les-Saints dans l'établissement de bienfaisance fondé à Nuremberg par la famille Landauer, et jusqu'en 1585, date où l'empereur Rodolphe II l'acheta pour la somme de 700 florins, il y figura dans un beau cadre en bois (conservé au Musée germanique de Nuremberg\ d'une riche composition ou les formes antiques s'allient aux motifs gothiques, sculpté par Veit Stoss d'après les dessins de Durer ; dans la frise placée sous la « lunette » qui le surmonte est représenté le Jugement dernier. Une esquisse à la plume, lavée d'aquarelle, du tableau dans son cadre, datée de 1508, est conservée au Musée Condé, à Chantilly ; un dessin de la figure de Landauer est dans la collection Mitchell, à Londres. >

. Qu'on regrette, en admirant cette œuvre superbe, d'un fini si parfait, la disparition du retable qu'un riche marchand de Francfort, Heller, avait commandé en 1507 à Durer pour l'église des Dominicains de cette ville et qui était regardé par l'artiste comme un de ses meilleurs ouvrages! Neuf lettres de lui, adressées à Heller, nous permettent de suivre le travail jusqu'à son entier achèvement et attestent quelle conscience Durer apporta à son

exécution. « Je l'ai peint avec grand soin, comme vous verrez. J'y ai employé les meilleures couleurs que j'ai pu trouver. Il est peint avec de bon outremer, et j'y ai donné environ cinq ou six couches successives ; et quand il était terminé, je l'ai encore repeint deux fois, afin qu'il dure plus longtemps. » Aussi Durer réclame-t-il un supplément au prix convenu de 130 florins; il finit par en obtenir 200; encore se plaint-il d'y perdre.

C'était un triptyque, dont le panneau central représentait, dans un beau paysage — au fond duquel, comme d'habitude, Durer s'était représenté, — l'Assomption de la Vierge, reçue au ciel et couronnée par Dieu le Père et son Fils, tandis qu'en bas, sur la terre, les Apôtres s'empressent autour du tombeau vide ou tendent les mains vers elle. Les volets, peints par les élèves de Durer, parmi lesquels son jeune frère Hans, offraient, à l'intérieur, la décollation de saint Jacques et le martyre de sainte Catherine avec les portraits du donateur et de sa femme et, à l'extérieur, dans quatre panneaux, dont un est perdu, des figures de saints en grisaille. En 1509, le triptyque fut expédié de Nuremberg à Francfort, avec toutes sortes de recommandations de l'artiste. L'œuvre plut beaucoup à Heller, qui envoya un présent à la femme de Durer et deux florins au jeune frère de l'artiste ; elle excita, du reste, partout une vive admiration et bien des convoitises ; l'empereur Rodolphe II en offrit, mais vainement, la somme de 10000 florins; en 1615, le duc de Bavière Maximilien, plus heureux, réussit,

p ALBERT DURER-

après bien des pourparlers, à obtenir le panneau central, moyennant une rente annuelle de 400 florins au couvent et le remplacement de l'original par une copie. Hélas! ce fut pour le grand regret de tous les amis de l'art : l'œuvre fut consumée dans l'incendie qui détruisit, en avril 1674, la Résidence de Munich, et il ne reste plus aujourd'hui, pour nous consoler, que la copie de Jobst Harrich, conservée, avec les volets, au Musée de la ville de Francfort, puis les nombreuses études au pinceau relevées de blanc sur papier gris verdâtre (Àlbertina, Cabinets de Berlin et de Dresde, Louvre, Musée de Brème, collections Bonnat, Franck, etc.) que Durer avait faites en vue de cet important ouvrage et qui comptent parmi ses plus belles et ses plus soignées.

Citons encore, entre les peintures exécutées à cette époque : la Madone à la poire (1512) du Musée de Vienne, peut-être la plus charmante de ses figures féminines ; — deux tableaux (au Musée germanique, mais repeints) commandés la même année par le Conseil de ville de Nuremberg (dont Durer avait été nommé membre en 1509) pour décorer la construction de la place du Marché où étaient déposés, la nuit qui précédait leur ostension annuelle au peuple, les insignes du Saint-Empire, alors conservés à Nuremberg et que Durer, au préalable, dessina minutieusement (collection Franck, à Gratz) : L'Empereur Sigismond, qui avait donné ces insignes à la ville et que Durer peignit d'après un ancien portrait, et le fondateur du Saint-Empire, Charlemagne, imaginé par

Cliché Hanfstaensrl.

LA VIERGE AU SERIN (1506) (Musée de Berlin,)

l'artiste dans sa majesté pompeuse et redoutable ; — puis, deux belles compositions à la plume rehaussées de gouache sur papier vert préparé, d'un fini prodigieux, formant diptyque : Sam son terrassant les Philistins et la Bésurrection du Christ (la première au Cabinet de Berlin, la seconde à l'Albertina; une esquisse à la plume du Samson est à l'Ambrosienne de Milan) ; — un autre savoureux dessin à la plume, légèrement rehaussé d'aquarelle (1509), représentant, dans une salle d'architecture antique curieusement ordonnée, une gracieuse Madone ayant sur ses genoux l'Enfant Jésus qui tient sur son doigt un oiseau, tandis qu'à ses pieds de petits anges jouent du luth ou s'amusent avec des lapins, et qu'en arrière saint Joseph, fatigué de son travail, dort accoudé sur une table, auprès d'un pot de bière (Musée de Baie).

C'est à cette époque que Durer acheva et publia, imprimées par lui, la Vie de Marie et la Grande Passion. Il ajouta, en 1510, aux dix-sept pièces de la première deux nouvelles planches : la Mort de la Vierge et son Assomption, puis, en 1511, le frontispice, d'un admirable sentiment décoratif : la Vierge avec l'Enfant couronnée d'étoiles, assise sur le croissant de la lune, dans un rayonnement de lumière. La publication du recueil eut lieu en 1511 (la première édition sans texte; la seconde, enrichie, au dos des gravures, de vers latins du moine bénédictin Chelidonius). La Grande Passion fut publiée la même année, accompagnée également de vers latins du même poète, imprimés, comme ceux de la Vie de Marie,

en lettres latines de la Renaissance récemment importées d'Italie ; elle contient onze feuilles, parmi lesquelles quatre nouvelles, bien supérieures aux précédentes comme gravure et même comme composition : la Cène , ï Arrestation du Christ, la Descente du Christ aux limbes et la Résurrection. Le titre, ajouté également en 1511, représente l'Homme de douleurs assis sur une pierre, bafoué par un lansquenet.

En même temps, Durer publie une nouvelle édition de son7 Apocalypse, accompagnée d'un texte latin en lettres gothiques, augmentée d'un frontispice où l'on voit l'apparition à saint Jean de la Femme vêtue du soleil. Et si grande est sa fécondité qu'en 1511 encore il donne sur le sujet de la Passion, accru de scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, un autre recueil, la Petite Passion, trente-six compositions gravées sur bois, de conception plus populaire encore, mais d'exécution assez inégale, dont plusieurs rappellent la Passion verte, avec un frontispice représentant le Christ assis, absorbé dans sa douleur, — et que de 1508 à 1512 il poursuit l'exécution d'une quatrième suite sur la Passion, cette fois sur cuivre, gravée avec un soin extrême, composée de seize planches, plus un titre orné de la figure du Christ attaché à la colonne, considéré avec compassion par la Vierge et saint Jean. La dernière planche, étrangère au sujet, montre saint Pierre et saint Jean guérissant le boiteux à la porte du Temple.

Et nous ne parlons pas des nombreuses estampes

Cliché Société photographique, Paris.

ADAM ET ÈYE (1507)

(Musée du Prado, Madrid.)

isolées qu'il publia en dehors de ces recueils : sur cuivre, un Saint Georges à cheval, de fière allure (1508); la Vierge à la couronne d'étoiles (1508) ; la Vierge à la poire (1511) ; la Sainte Face tenue par deux anges (1513) ; — sur bois, la Mort et le Soldat, le Maître d'école (1510, éditées aussi avec texte allemand); un Christ en croix entre la Vierge et saint t Jean (1518) ; une Décollation de saint Jean-Baptiste (1510) et Hérodiade recevant la tête de saint Jean (1511); un Saint Christophe (1511); encore en cette même année, quatre belles planches : la Trinité la Messe de saint Grégoire, la Sainte Famille et les parents de la Vierge dans nn paysage, Saint Jérôme dans sa cellule', en 1512, Saint Jérôme dans une grotte, etc.

Entre temps, en 1509, Durer avait quitté sa maison natale et avait acheté, pour la somme de 275 florins rhénans, aux héritiers du mathématicien Bernhardt Walther, au coin de la rue dite Zisselgasse (maintenant rue Albert-Diïrer), au flanc de la butte couronnée par le château, une maison qui a été conservée à peu près instacte jusqu'à nos jours et dont la vénération des Nurembergeois a fait une sorte de musée du maître. On aime à se le représenter, en cette demeure pleine d'intimité, travaillant dans le recueillement de sa pensée, faisant surgir sous son pinceau ou son burin les visions pittoresques ou grandioses qui peuplaient son esprit. Le soir venu, il se délassait sans doute de ses occupations en conversant avec les hommes d'élite que Nuremberg comptait en grand nombre et qui, attirés par son com-

merce agréable, devaient aimer à se réunir autour de lui. Plein de droiture et de douceur (suivant le bel éloge qu'a fait de lui Camerarius en tête de l'édition latine de ses Proportions du corps humain), ami de la vérité, doué d'une rare modestie et d'une simplicité exquise, animé d'un ardent désir de se perfectionner sans cesse (;«. les peintures qu'il avait exécutées avec le plus graud soin lui déplais saient tellement quand il les revoyait trois ans après qu'il ne pouvait presque les regarder sans une grande douleur »), plein d'affabilité, enjoué même à l'occasion, comme le montrent ses lettres, par surcroît d'aspect séduisant et de formes « merveilleusement équilibrées », doué d'une voix douce et harmonieuse, joignant à ces agréments physiques les plus nobles qualités de l'intelligence et du cœur (on ne trouverait rien de bas ni de grossier dans tout son œuvre), il charmait tous ceux qui l'approchaient. Use plaisait aussi aux exercices du corps, affectionnant particulièrement la danse; il aimait passionnément la musique, composait des vers, d'ailleurs inférieurs à sa prose si expressive, et s'intéressait à tout ce qui pouvait orner son esprit, à toutes les manifestations du beau, collectionnant des dessins de maîtres (plusieurs feuilles, annotées par lui, dispersées en différents endroits : un dessin de Schongauer au British Muséum, un Saint Sébastien de Hans Traut de Nuremberg, conservé à l'Université d'Erlangen, puis, à l'Albertina, un des dessins que lui avait envoyés Raphaël en 1515 et en retour desquels Durer lui adressa son propre portrait à l'aquarelle, malheu-

Cliché Ilanfstaengl.

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