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où il allait prendre terre, le vaisseau qui le portait vint à être heurté par un autre et fut rejeté d’un violent coup de vent en pleine mer; ce ne fut qu 'après de sérieux dangers que Dürer et ses compagnons, secourus par les gens de la côte, réussirent à gagner le rivage. Les curieuses cités de la Zélande intéressent vive-
VUE DE DELFSGHOU W. Collection de Mmc Yvc Grahl, à Dresde.
ment notre auteur; il vante entre autres la jolie ville de Terveer ce où relâchent des vaisseaux de tous les pays», et surtout la capitale Middelburg, avec sa belle maison de ville et ses gracieuses églises; « elle a été charmante à dessiner »; dans l’abbaye, Dürer remarque le grand tableau de Jean de Mabuse1, « meilleur, dit-il, pour la peinture que pour le dessin ». Arrivé à Zierikzee (le lundi 9 décembre), il apprend que l’énorme cétacé qu’il espérait voir a été emporté par la marée; il rebrousse chemin aussitôt et, en
1 Une Descente de croix, détruite par la foudre en )5GS.
repassant à Berg-op-Zoom, il fait, au prix d’un florin chacun, un assez grand nombre de portraits dont aucun n’a été conservé.
A cette époque, évidemment, se place une excursion que le journal ne mentionne pas, mais qui est attestée par un dessin de ce carnet, complément précieux des notes de voyage. Ce dessin , à la pointe d’argent sur papier préparé, comme tous ceux du carnet , nous montre un canal bordé de deux chemins de halage; les rives, au premier plan, sont garnies de quelques maisons hollandaises et de peupliers blancs; sur les deux chemins, une charrue attelée et de minuscules figures de passants; à gauche, un vaste champ cultivé, derrière lequel un château légèrement esquissé; dans le fond, des rangées de moulins à vent, à peine visibles; sur le devant, une passerelle en bois réunissant les deux côtés du canal; en arrière, des barques amarrées et de petites embarcations rustiques ; dans le haut, ces deux mots de la main de Dürer : Delfs ghoiup.Le dessin représente en effet une partie d’un hameau situé à un quart d'heure au sud de Delft et appelé aujourd'hui encore Delfgamv ou Dclpgou ou enfin Dclfsghomv, suivant l’orthographe de Dürer. Le château indiqué à gauche pourrait être celui de Rodenrys, près du village d’Overschiee h
Cette charmante vue, avec la longue et fuyante perspective du canal, rappelle les sujets familiers aux grands maîtres hollandais, à Hobbema surtout, et n’est en rien inférieure à leurs plus exquis dessins. 11 y a là une intelligence vive et profonde de la nature hollandaise qu’on ne retrouverait que chez les peintres du pays même.
Comment Dürer ne dit-il rien de cette visite aux environs de Delft ville, alors surtout plus renommée que bien des endroits notés dans le Journal? La précipitation du voyage et les bizarreries
i. Nous devons ces renseignements à l’obligeance de M. Soutendam, le savant archiviste de la ville de Delft.
de rédaction de l’auteur, qui donne souvent plus de valeur à d’insignifiants détails qu’à des faits importants, suffiraient peut-être à expliquer cette omission. N’oublions pas, en outre, que nous ne connaissons les Notes de voyage que par la copie, incomplète peutêtre, de Hauer, et que l’écriture de Dürer, si difficile à déchiffrer, a du dérouter plus d’une fois la sagacité du copiste. Qui sait si certains passages du manuscrit original n'ont pas été altérés ou détruits par le temps? Qui sait quelles surprises nous réserverait la découverte, malheureusement fort improbable, du texte même de notre maître 1 ?
A quel moment précis Dürer a-t-il pu voir et dessiner, d’après nature, Delfs ghouw? Nous savons qu’en arrivant à Zierikzee il apprit que la fameuse baleine avait été emportée par la marée et qu’aussitôt il quitta cette ville où rien ne le retenait plus. C’est sans doute alors que, cherchant une compensation à sa déconvenue, il prit le chemin de Delft et rencontra le paysage qu’il a traduit si sincèrement. Le temps ne lui manqua certes pas pour cette excursion, puisque, parti de Zierikzee le lundi 9 décembre, il ne rentra à Anvers, en passant par Berg-op-Zoom, que le 14. On voyageait du reste, en ces temps, plus rapidement qu’on ne le penserait : Dürer nous dit qu’il mit une seule journée pour se rendre de Bois-le-Duc à Hoogstraten, distance à peu près la même que celle de Zierikzee
1 . Y trouverait-on la confirmation d’une assertion de Sandrart qui conduit Dürer jusqu’à Utrecht et à Leyde, bien que ces deux villes ne soient pas plus que Delft mentionnées dans le Journal de Voyage ? Sandrart raconte que l’empereuf- Ferdinand III lui montra la collection formée par Rodolphe II. Dans l’album contenant les plus précieux dessins de Durer collés sur des feuilles de soie, il admira particulièrement la Passion verte. «... Dans ce même livre, ajoute Sandrart, j’ai aussi vu de sa main beaucoup de choses dessinées d’après nature comme la vue de l’église d’Anvers et de Leyde, ainsi que beaucoup de bâtiments qui se trouvent encore à Utrecht et qu’il a tous copiés à la plume; Sa Majesté l’empereur Ferdinand III, d’illustre mémoire, me les montra lui-même dans ce livre; je fus très étonné et j’ai dû conclure qu’il (Durer) a été dans les Pays-Bas au service de l’empereur Maximilien. »
à Delfshaven et que celle de ce dernier point à Berg-op-Zoom. On peut encore supposer que Dürer alla à Delfshaven entre le 3 et le 7 décembre, en partant de Berg-op-Zoom, avant d’entrer en Zélande; mais notre première hypothèse semble plus justifiée.
Le dessin en question occupe la moitié du verso de la grande vue du quai d'Anvers de la collection de Mme Vve Grahl; l’autre moitié offre une série de huit bateaux pécheurs vus sous différents aspects avec leurs agrès et placés sur deux rangs superposés, d’une exécution fine et spirituelle; à droite, près du grand mat du dernier bateau, les mots ein bussche (buise, bateau pour la pêche aux harengs); tous ces bateaux sont dessinés d’après nature; quelquesuns semblent avoir le balancement des esquifs légèrement soulevés par le flot; Dürer en a sans doute vu les modèles dans cette Zélande, la terre classique des pécheurs néerlandais.
De retour à Anvers, son quartier général, Dürer reprend ses rapides travaux. Entre autres dessins, il exécute, sur la commande d’un Fugger, une esquisse de travesti et, pour Tomaso, deux feuilles de a jolis masques », en vue d’une brillante fête que devait donner le consul de Portugal; ces costumes y furent très admirés, surtout celui de Tomaso.
La factorerie portugaise était un des établissements étrangers les plus importants de la ville h Fondée en i5o3, elle eut pour premier facteur Thomé Lopes, qui invita Dürer à un grand banquet. Le rôle de ces facteurs, qui se succédèrent sans interruption jusqu’à la conquête du Portugal par Philippe II, semble avoir été analogue à celui des consuls de notre temps : ils étaient chargés de représenter les intérêts commerciaux de leur gouvernement à Anvers, de contracter au nom de ce gouvernement, de protéger ses nationaux établis dans la ville, etc. Ils habitaient les deux rési-
i. Voy. sur les relations de l’Allemagne avec la péninsule Ibérique, Pièces justificatives, n° VIII.
Collection de Mm° Vvc Grahl, à Dresde.
dences de Schermere et de Ymmerseele qui, d’abord louées par eux, devinrent la propriété de la factorerie; la seconde de ces deux demeures, existant encore avec la chapelle attenante, était une des plus luxueuses maisons de l’opulente Anvers au xvie siècle.
C’est dans ces deux maisons que Dürer reçut la cordiale hospitalité dont il se félicite si souvent dans son Journal. Le nom du facteur Brandan est un de ceux qui reviennent le plus fréquemment dans ces notes de voyage où il est toujours cité avec une prédilection bien accusée. Dürer connut aussi, quoique moins intimement, le successeur de Brandan, senor Francisco, qu’il appelle le petit facteur, ainsi que Rodrigo Fernandez qui devait être facteur en 1 528. Il ne fut pas invité moins de dix-sept fois à des repas ou à des réunions chez ces riches Portugais. On le voit recevant d’eux des présents d'une assez grande valeur, qui venaient s’accumuler à l’auberge de Jobst Plankfelt : vins français, espagnols et portugais (parmi ces derniers le madère, déjà apprécié à cette époque), soie et porcelaine de l'Inde, plumes et étoffes de Calicut, sucre candi, sucre en pain et en canne, drogues médicinales, couleurs d'Orient, broderies précieuses, velours et satins de Flandre et d’Italie, bois rares, animaux curieux, menus objets pour Agnès.
En échange de ces présents, Dürer offrit un très grand nombre d'œuvres diverses de sa main, parmi lesquelles ses plus belles gravures sur cuivre, ses suites de gravures sur bois, et cinq peintures sur panneau ou sur toile (deux têtes d’enfants, deux Véronique et un saint Jérôme). En outre, il exécute six portraits pour la factorerie : ceux du facteur Brandan, au charbon; de son serviteur, sur petit panneau; du nouveau facteur, senor Francisco, au charbon; du secrétaire de Brandan, au charbon; de la négresse du même, à la pointe d’argent, et de Rodrigo Fernandez, sur papier, au pinceau, en grisaille. Ces relations, entretenues par une perpétuelle réciprocité de présents, n’ont pas été moins précieuses à Dürer que
ses rapports les plus intimes avec l’élite de la société flamande.
Le seul souvenir artistique qui nous reste de ces liens d’amitié entre Dürer et les facteurs portugais est le portrait de la négresse de Brandan, aux Offices, avec cette inscription : i52i , Katarina, âgée de vingt ans, et le monogramme. La jeune Africaine est vue presque de face, la tête légèrement penchée à gauche; les yeux baissés sont à demi recouverts par de lourdes paupières; le nez épaté, les lèvres grosses et charnues sont rendues avec une saisissante vérité ; un bonnet couvre les cheveux ; les épaules portent une casaque ouverte sur le devant; à la pointe d’argent, sur papier préparé.
Pendant ce nouveau séjour à Anvers, Dürer, selon sa coutume, vend et achète, trafiquant de ses œuvres et de celles de Baldung Grien et de Schæufelein, dont il cède quatre livres à gravures pour trois florins. Il dîne chez Pierre Égidius, futur greffier d’Anvers, avec Érasme qui lui inspire une admiration croissante.
Nous avons de cette période quelques beaux morceaux. De nombreuses études de draperie sur fond vert ou violacé, au pinceau ou à la pointe d’argent avec rehauts blancs, les unes sans date, les autres datées 1 52 1 , pour une figure agenouillée ou assise, sans doute en vue de quelque madone (Albertine, musée de Hambourg, cabinet des Estampes de Berlin1, collection de M. Blasius)2; ces projets de draperies se retrouvent dans une feuille dont