E FEMME FLAMANDE
Coll»ction de M. le baron F. Schickler.
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ces deux villes par Jean Ploos1 « bon peintre, né à Bruges », nous dit-il. Le soir de son arrivée, Ploos organise en son honneur un grand banquet, « où il invite beaucoup de monde ». Dürer va voir les tableaux de Rogier van der Weyden et de Hugo van der Goes, « qui, tous les deux, ont été de grands maîtres » ; il s’arrête devant la statue de la Vierge en « albâtre », de Michel-Ange, qui se trouvait et se trouve encore dans l’église Notre-Dame; il visite les nombreuses églises remplies d’œuvres de Jean (van Eyck) et d’autres artistes remarquables, et la chapelle des peintres, « où il y a aussi de bonnes choses ». Ses confrères le reçoivent avec de grands honneurs et le mènent à leur chambre de guilde où il rencontre une réunion des principaux personnages de la ville; après un somptueux repas, « toute la société, composée de plus de soixante personnes », le reconduit aux flambeaux.
A Gand, même accueil ; il est reçu par le doyen des peintres qui lui amène « les premiers maîtres de la peinture ». Là, Dürer paye un juste tribut d’admiration au tableau des frères van Eyck, Y Adoration de l’Agneau, qu’il trouve incomparable et admirablement conçu; il vante surtout les figures d’Eve, de Marie et de Dieu le père. Il voit aussi des lions vivants qu’il s’empresse de dessiner; nous en avons trois études : l’une à la Bibliothèque impériale de Vienne, les deux autres sur une même feuille, au cabinet des Estampes de Berlin, provenant de la collection Firmin- Didot. La première montre le lion couché de profil, regardant en face, les pattes en avant ; les yeux aux regards irrités, fixant le peintre, sont d’une très vigoureuse expression ; le poil est rendu, selon la manière de Dürer, par des traits rapides, mais avec cette sûreté de main qui donne le sentiment d’une chose très achevée ;
i. Probablement Jean Proost de Bergen en Hainaut, établi à Bruges où il peignit en 1 5 2 5 un Jugement dernier pour la chambre des échevins ; cette œuvre est aujourd'hui au musée de l’Académie de Bruges (voy. Thausing, Briefe, etc., p. 2'3o).
au-dessus de la tète, à droite, les mots : A Gand ; au verso, une toute jeune fille portant une coiffure bizarre, dont Durer nous indique la provenance par cette inscription : Kolnisch Gepend (coiffure colonaise), charmante figure ronde et un peu grosse; houppelande à ceinture, corsage bas découvrant une chemise bouffante avec collet et larges manches; grand bonnet sur une résille; les oreilles sont cachées par des nattes; à côté, le buste d’Agnès tout enveloppée d’une longue écharpe formant une sorte de coiffe monacale, avec cette indication : Sur le Rhin, ma femme, près Bopart (Boppart) » ; les traits vieillis d'Agnès sont fortement marqués; la physionomie est dure et peu agréable (feuillet du carnet). Les deux autres dessins ne sont pas d’une facture moins étonnante; ils nous montrent sur une feuille l’avant-corps du lion, vue de face et de profil1 2; au verso, le portrait d’un homme en demi-figure, coiffé d'un grand chapeau à larges bords relevés, vêtu d’un ample manteau ouvert sur le devant et dégageant les plis de la chemise ; au-dessus : A Anvers, i5zi ; à droite, une vague indication de paysage avec monticule boisé, en haut duquel on lit : Près d’Andernach, au-dessus du Rhin (feuillet du carnet).
Quelque temps après son retour à Anvers, Dürer est atteint d’une fièvre violente et de forts maux de tète. Déjà, lors de son excursion en Zélande, il avait contracté une bizarre maladie dont il n'avait, dit-il, jamais entendu parler, et il en souffrait encore. 11 est à croire que ce mal étrange était une affection du foie; nous avons en effet, au musée de Brème, un petit portrait en demifigure de Dürer par lui-même, le corps nu jusqu’au-dessus des
1 . Ce portrait a dû être fait lorsque nos voyageurs repassèrent à Boppart pour regagner Nuremberg.
2. Une lionne debout, tournée à gauche, d’un assez beau caractère héraldique; en bas, 1 5 2 1 et le monogramme de Durer; soigneusement exécutée à la gouache sur parchemin par quelque faussaire (collection du baron Ed. de Rothschild, provenant de la collection de M. Jean Gigoux).
Bibliothèque impériale, à Vienne.
hanches, avec une tache jaune à l’endroit du foie, vers lequel est tendu l’index de la main droite avec ces mots : En haut, où est la tache jaune que je montre du doigt, là est ma douleur. Dürer souffrit toujours de cette maladie qui finit par l’emporter. Le dessin de Brème n’a d’ailleurs aucune valeur d’art; il fut sans doute fait pour être envoyé à quelque médecin. La maladie dut être assez grave, au moins pendant trois semaines ; car, outre les soins que Durer reçut d’un docteur anversois, il eut recours au savoir d’un médecin étranger auquel il offrit, comme souvenir, sa Vie de la Vierge.
Cependant il n’interrompt point ses travaux ordinaires; il fait à la pointe d’argent le portrait de Joachim Patenier, « le bon paysagiste », qui, quelques jours après, l'invite à son mariage. C’est d’après ce dessin, perdu aujourd’hui, qu’a ètê gravée l’estampe, classée à tort par Bartsch (B. 108) dans l’œuvre de notre maître. Au musée de Weimar, le buste presque de grandeur naturelle, à la pierre noire, du même Patenier par Dürer : le peintre flamand, la tète tournée de trois quarts à droite, le corps un peu plus de face, est coiffe d’un chapeau rond à larges bords; figure imberbe et un peu maladive; en haut, 1 52 1 et le monogramme.
Le vendredi avant la Pentecôte de 1 5 2 1 , le bruit se répand à Anvers que Martin Luther a été fait traîtreusement prisonnier ; cette nouvelle jette Dürer dans un trouble profond, car les idées de réforme avaient trouvé en lui un chaud partisan. Dès 1 5 1 8, il était entré en relations indirectes avec Luther, qui chargeait l’humaniste Christophe Scheurl de lui transmettre ses remerciements pour un cadeau, domim insignis viri Alberti Dureri. Vers la même époque, il se lia avec Mélanchthon. Ses meilleurs amis, Pirkheimer et Lazarus Spengler, s’étaient jetés dans la Réforme avec une ardeur qui leur attira l’excommunication. Enfin, en i520, dans une lettre à Spalatin, chapelain de l’électeur F ré-
déric de Saxe, Dürer manifeste, avec line liberté qui ne manquait pas de courage, ses sympathies pour le grand réformateur : « J’ai appris que mon très gracieux seigneur (Frédéric de Saxe) m’envoie lui-même les livres de Luther. C’est pourquoi je prie Votre Révérence d’exprimer à Sa Grâce électorale ma plus vive et ma plus respectueuse reconnaissance et de la prier respectueusement d’avoir en recommandation le digne docteur Martinus Luther, à cause de la vérité chrétienne qui nous importe’ plus que toutes les richesses et toutes les puissances de ce monde; en effet, ces choses passent avec le temps, mais la vérité demeure éternellement. Et, si Dieu permet que je rencontre le docteur Martinus Luther, je me propose de le pourtraire avec soin et de graver ce portrait sur cuivre, afin de perpétuer le souvenir de cet homme chrétien, auquel je dois d’ètre sorti de grandes angoisses... » Plus tard, Dürer embrasse ouvertement la Réforme; en décembre i52q, il écrivait à Nicolas Kratzer : « Nous sommes plongés dans l’humiliation et environnés de périls à cause de la foi chrétienne, car on nous considère comme des hérétiques... Que Dieu nous donne d’ètre constants dans le bien, qu’il éclaire nos adversaires, ces pauvres gens aveugles et misérables, afin qu’ils ne périssent pas dans leurs erreurs l. »
On comprend combien la nouvelle de l’arrestation de Luther dut consterner une âme si fortement entraînée vers les idées et la personne même du réformateur; aussi Dürer interrompt-il brusquement la prosaïque relation de son voyage pour s’abandonner à un mouvement d’éloquence tout à fait inattendu : « Vit-il encore ou l'ont-ils assassiné? — C’est ce que je ne sais, mais il a souffert pour la vérité chrétienne, pour avoir fustigé le papisme antichrétien, qui s’oppose de tout le lourd poids des lois humaines à l’af-
i. Voy. l’étude de M. Müntz : Une nouvelle biographie d’A. Dürer. dans la Galette des Beaux-Arts, t. XIV, p. 533 et suiv.
ALBERT DÜ RE R.
franchissement du Christ, et ainsi nous serons encore, comme jusqu’à présent, fraudés et entièrement dépouillés de tout ce qui est le fruit de notre sang et de notre sueur, et ce fruit sera encore dévoré d’une manière honteuse et méchante par un peuple de fainéants tandis que les hommes altérés et malades mourront de faim. » Et, continuant à déplorer les fausses interprétations de la doctrine divine par ces hommes qu’on appelle « les Pères », il adjure le Seigneur de rappeler dans ses pâturages ses brebis dispersées , dont une partie se trouve encore dans l’Église romaine et de les rassembler avec les Indiens, les Moscovites, les Russes et les Turcs, divisés par le joug et l’avarice des papes et par les faux semblants de sainteté... « Et, s’il faut que nous ayons perdu cet homme qui a écrit avec plus de clarté que personne depuis cent quarante ans 1 et à qui tu avais donné un esprit si évangélique, nous te prions, ô Père céleste, de donner encore ton Saint-Esprit à un homme qui rassemble de nouveau ta sainte et chrétienne Église, afin que nous puissions toujours vivre ensemble, unis et en chrétiens, et afin que tous les infidèles, tels que Turcs, païens et Calicutes 2, à cause de nos bonnes œuvres, aspirent à nous de leur propre gré et acceptent la foi chrétienne. » Puis, comparant le supplice de Jésus-Christ, «mis à mort par les prêtres », avec le sort de son successeur Martin Luther, tué traîtreusement, croit-il, avec l’argent du pape, il s’écrie : « De même que tu as alors décrété la ruine de Jérusalem, de même tu détruiras cette puissance usurpée du Siège romain. O Seigneur, donne-nous alors la Jérusalem nouvellement parée, qui descend du ciel, dont il est parlé dans l’Apocalypse, donne-nous l’Évangile saint et pur qui ne soit point obscurci par les doctrines humaines. » Tout le