Allusion à Wiclef
2. Les Indiens de Calicut, la première ville de l’Inde où aborda Vasco de Gama.
morceau est sur ce ton de lyrisme indigné; on sent que la mort présumée de Luther a fait de Dürer comme un autre homme, que sa calme et douce nature s’est tout à coup transformée pour lui inspirer les graves accents de l’hymne religieux, mêlés aux plus violentes invectives du pamphlet : cc O vous tous, pieux chrétiens, aidez-moi à pleurer cet homme divinement inspiré, et priez Dieu qu’il nous envoie un autre guide aussi éclairé. » Et pour remplacer Luther, qu’il croit perdu, Dürer fait un chaleureux appel à Érasme, sur qui les partisans de la Réforme fondaient des espérances que l’avenir justifia si peu : « O Érasme de Rotterdam, que veux-tu faire?... Écoute, chevalier du Christ, chevauche le premier à côté du Seigneur, protège la vérité et conquiers la couronne du martyre! Je t’ai entendu dire que tu ne te donnais plus que deux- ans pour faire quelque chose; emploie-les au bien de l’Évangile et de la véritable foi chrétienne; fais entendre ta voix... O Érasme, reste avec nous, afin que Dieu se glorifie en toi... » Le sceptique humaniste de Rotterdam n’avait point de vocation pour les palmes du martyre; il n’aimait pas la vérité séditieuse et n’était pas homme à suivre Luther jusqu’au bout ou à accepter son héritage.
Cette éloquente prière, cette virulente attaque contre le despotisme de Rome, se termine par une péroraison émue : «O vous, chrétiens, demandez à Dieu son secours, car son jugement approche et sa justice va se manifester! C’est alors que nous verrons tout le sang innocent versé, jugé et damné par le pape, les prêtres et les moines : Apocalypsis! Voilà les victimes couchées sous l’autel de Dieu et qui crient vengeance; à quoi la voix de Dieu répond : Attendez que le nombre des innocentes victimes soit complet, alors je jugerai. » Et aussitôt après cette prophétique menace, Dürer reprend son ton ordinaire : « J’ai encore changé, dit-il, un florin pour mes dépenses, et j’ai donné huit sous au médecin. »
3oS
Le principal incident des derniers temps du séjour de notre maître à Anvers fut sa rencontre, dans les premiers jours de juin, avec Lucas de Leyde,venu en Flandre avec Mabuse vers le milieu de 1 5e i L Durer parle de ces rapports avec la froideur qui lui est habituelle : « J’ai été invité, dit-il, par maître Lucas qui grave sur cuivre. C’est un petit homme, natif de Leyde, en Hollande, qui est venu à Anvers. » Mais, malgré la brièveté de cette mention, les deux grands artistes s’apprécièrent mutuellement. Lucas fait cadeau de son œuvre entier à Dürer; celui-ci lui offre en échange une collection de ses gravures. Enfin nous avons un souvenir précis des relations qui s’établirent entre eux dans le magnifique portrait que le maître allemand fit du graveur néerlandais (collection du comte de Warwick). La tête de Lucas se présente de face, coiffée d’un grand chapeau mou à larges bords; l’ensemble de la physionomie annonce une nature chétive; la transparence des yeux clairs, très finement saisie, donne à la figure une frappante originalité1 2 ; les traits diffèrent sensiblement de ceux qui sont connus par le portrait que Lucas de Leyde a fait de lui-même; ils sont moins anguleux et plus largement dessinés : l’œuvre de Dürer est franchement traitée, librement et dans une tendance toute moderne, sans aucun mélange de ce maniérisme un peu archaïque qui caractérise celle de Lucas. Ce portrait du maître néerlandais par Durer n’est point celui dont parle notre auteur, quand il dit dans son journal de voyage : « J’ai pourtraict maître Lucas de Leyde avec la pointe d’argent. » Cette dernière œuvre est aujourd’hui au musée
1 . Vasari et après lui van Mander et Sandrart prétendent que la vraie cause du voyage de Dürer aux Pays-Bas aurait été le désir de connaître son rival dans l’art de la gravure.
2. Ce portrait passait pour être l’œuvre de Lucas de Leyde, à cause de la signature L et de la date 1 52 5, toutes deux apocryphes, dont il est accompagné ; il est cependant facile de retrouver sous le L les restes effacés du monogramme de Dürer, et sous le 5 de 1 5 2 5 les traces d'un I (voy. Chronique des Arts, 1878, 19 janvier).
ALBERT D Ü R ER
3og
Wicar et doit être comptée parmi les plus belles de Durer 1 2 * * ; quant à l’autre, elle est au fusain, de la même année, car elle porte la date 1 52 1 . Dürer, ce qui est fort naturel, fit deux portraits du graveur de Leyde.
Vers la même époque, il se lie avec Gerhard (Horebout)5 ; le glorieux enlumineur avait une fille fort habile dans l'art qu’il cultivait si brillamment. Appelée à la cour de Henri VIII, elle mourut en Angleterre, comblée d’honneurs et de richesses. Dürer devine la grande célébrité qui était réservée à Suzanne Gerhard; il paye un florin un petit Sauveur enluminé par elle. « C’est vraiment une grande merveille, qu’une femme puisse faire si bien. »
Une déception et une bonne fortune marquent les derniers temps de son séjour dans les Flandres. Madame Marguerite, qu’il va encore voir à Malines, refuse d'accepter un portrait de l’empereur peint par lui et qu’il céda plus tard pour une pièce d’étoffe blanche. Dürer fut mieux traité par le roi de Danemark. Au moment
1. C’est M. Hymans qui a reconnu dans ce dessin le portrait de Lucas de Leyde (voy. Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie, Bruxelles, juin 1S77). Ce dessin a été gravé dans la Galette des Beaux-Arts, 2e période, t. XV, p. 81. M. Gonse, dans son étude sur le musée Wicar, en parle ainsi : « Le portrait d’homme au crayon d’argent, sur un papier préparé, est un véritable chef-d’œuvre et certainement l’une des perles de la collection. Quoique cette figure vivante ne soit exprimée que par quelques traits, linéaments à demi effacés, sa valeur la place au rang des plus beaux dessins de Dürer, qui en a tant laissé et de si beaux. » C’est d’après ce portrait qu’a été faite la gravure du Pictorum aliquot celebrium Germaniœ inferioris effigies, Anvers, i5y2 (p. 10) ; elle est probablement de Jérôme Wierix (dont M. Drugulin, dans son Catalogue des portraits ,n° 1 1969, cite un portrait de Lucas de Leyde). Au musée de Rennes, une copie étonnamment fidèle du dessin de Lille, de plus petite dimension, à la pointe d’argent relevée de plume; sans doute une étude de Wierix pour sa gravure du Pictorum. Dans ce même recueil préparé par l’éditeur-graveur Jérôme Cock (mort en 1570), et publié par sa veuve, les portraits de Patenier et de Bernard van Orley sont également gravés d’après des dessins originaux de Dürer.
2. Ce brillant artiste travailla de 1 5 1 6 à 1 5 2 1 à l’enluminure de livres d’heures
pour l’archiduchesse Marguerite ; c’est dans son atelier que fut exécuté le célèbre
bréviaire Grimani conservé à la bibliothèque Saint-Marc de Venise (voy. Thausing,
Briefe, etc., p. 2 3q).
où il allait quitter Anvers (2 juillet), il est appelé par Christian 11 qui lui fait faire son portrait et celui de son serviteur Antoine : « Et j’ai du, dit-il, dîner avec le roi; il s’est montré fort gracieux envers moi. » Le 3 juillet, il suit le souverain à Bruxelles et est invité à un grand banquet que celui-ci offre à l'empereur, à Madame Marguerite et à la reine d’Espagne1. Il fait un second portrait du roi, à l’huile, et reçoit trente florins. De son côté, il offre à Christian II les meilleures pièces de son œuvre gravé, qui sont encore un précieux ornement du musée de Copenhague; ce sont peut-être les plus belles épreuves que l’on connaisse des gravures de notre maître.
Au milieu de ses préparatifs de départ, Durer trouva le temps de faire un nouveau portrait de sa femme, intéressant par sa remarquable exécution et par cette inscription de la main de fauteur : Ceci Albert Diirer a pourtraict d’après sa femme à Anvers, dans le costume néerlandais, en l’année i5 21 , lorsqu’ils avaient ensemble vingt-sept ans de mariage 2 3. L’union de Dürer et d’Agnès Frey ayant été célébrée le 7 juillet 1494, ce portrait doit être placé dans les premiers jours de juillet 1 52 1 ; à la pointe d’argent sur papier préparé, violacé (cabinet des Estampes de Berlin). A cette féconde année appartiennent encore quelques belles études que nous nous bornerons à énumérer : - — - sur une même feuille, cinq figures d’hommes alignées, dont deux en costume de guerre, avec ces mots : Ainsi vont les gens de guerre en Irlande derrière l’Angleterre ; et trois autres avec cette mention: Ainsi vont les paysans en Irlande 3 (Dürer avait sans doute rencontré à Anvers quelques habitants de ces pays, ou copié des dessins dont l'originalité l’avait frappé); 1 5 2 1 et le monogramme; à la plume,
1. On ne sait de qui Dürer veut parler : Jeanne la Folle était à Tordesillas, et Charles-Quint ne se . maria qu’en i52Ô avec Isabelle de Portugal