C’est l’opinion de MM. Allihn et Thausing
jeter quelque lumière sur le vrai sujet de cette gravure. O11 sait, en effet, qu’après s’être enfui de Calydon avec Déjanire et Hyllus qu’il avait eu d’elle et qui était encore tout enfant, Hercule arriva à l’Evenus sur les bords duquel il rencontra le centaure Nessus qui faisait passer le fleuve à prix d’argent. Nessus, ayant à transporter d’abord Déjanire, s’éprit de sa beauté et tenta de lui faire violence; Hercule, averti par les cris de la victime, tua le centaure de ses flèches1. Par là se trouvent expliquées, dans la gravure de Dürer, la fuite du jeune enfant qui n’est autre qu’Hyllus, et l’indication, à droite, d’un fleuve qui est l’Evenus. Mais, au lieu d’implorer l’aide d’Hercule par ses cris, Déjanire semble se prêter avec quelque complaisance à la passion du centaure. D’où vient cette dérogation à la tradition ancienne ? Cette façon d’interpréter la légende de Déjanire et de Nessus est assez commune chez les artistes du xvie siècle; c’est ainsi qu’une estampe de Hans Sebald Beham représente le même couple dans une attitude qui rappelle beaucoup celle de notre Hercule (y. la note 4, p. 27) 2. Reste à commenter le rôle d’Hercule et celui de la femme qui veut frapper Déjanire. Il nous paraît probable que cette femme est Iole. Sans doute, le héros grec ne s’unit avec Iole que longtemps après l’aventure des bords de l’Evenus, mais il l’avait demandée en mariage cinq ans auparavant; il l’aimait donc avant sa liaison avec
1. Diodore de Sicile, t. IV, ch. xxxi, xxxiv, xxxvi, xxxvii et xxxvm, éd. Didot, 1860.
2. De même, dans un tableau du musée de Berlin, Altorfer nous montre Déjanire et Nessus avec un enfant couché, au premier plan; dans le fond, un homme nu, Hercule, poursuivant une femme qui traverse une rivière. D’ailleurs, l’art duxvi0 siècle paraît avoir traité d’une façon très fantaisiste cette légende mythologique. Ainsi, sur un plat d’Urbin que nous avons vu chez un marchand de Munich, l’Evenus occupe tout le second plan ; vers la droite, Nessus, jeune et imberbe, traverse le fleuve en enlevant Déjanire; à gauche, sur la rive, Hercule décoche une de ses flèches; un dieu marin couché regarde la scène; sur le premier plan, la suite du drame : Nessus, barbu et soudainement vieilli, lutte contre Hercule sous les yeux de Déjanire.
ALBERT D Ü RE R
Déjanire. On peut supposer que Dürer ou plutôt les hellénistes ses amis auront fait ici quelque confusion et regardé les deux femmes comme déjà rivales lors de renlèvement de Déjanire par le centaure. Cette confusion est d’autant plus naturelle que les trois noms de Déjanire, de Nessus et d’Iole se trouvent réunis dans la légende de cette fatale tunique qui coûta la vie au demi-dieu. De cette façon, l’attitude d’Hercule et celle de la femme courroucée, dans la gravure, se comprennent assez aisément : Iole veut frapper sa rivale tandis qu’Hercule, dont la colère vise surtout le centaure, protège Déjanire contre ses coups.
Notons maintenant les emprunts que Dürer a faits, pour cette gravure, à sa copie de l'Orphée italien; ils sont nombreux. La femme qui s’apprête à frapper Déjanire et Nessus est simplement la contre-partie d’une des bacchantes s’acharnant sur Orphée; il en est de même de l’enfant, si ce n’est que le graveur lui a mis dans la main un oiseau; le groupe d’arbres du dessin a été également transporté dans la gravure. D’autres parties de l’œuvre sont prises directement dans le Combat des Tritons et dans la Bacchanale de Mantegna : nous retrouvons sous les traits de Déjanire la néréide assise sur la croupe d’un des dieux marins; la pose, sauf de légères modifications, est la même ; le bras levé pour protéger la tête, le torse entier, d’une forte et solide structure, la disposition des jambes, sont analogues dans les deux figures; de même Nessus éveille le souvenir d’un satyre de la Bacchanale' . Enfin le profil d’Hercule est celui du saint Jean de la Mise au tombeau (B. 2) du maître mantouan, de ce même saint Jean que Dürer
1. On voit du reste comment Dürer s’inspirait de ces productions de l’art étranger : tout d’abord il se bornait à copier l’œuvre qui avait attiré son attention, puis il utilisait cette copie pour ses travaux postérieurs. Ce souvenir de l’emprunt s’effaçant ainsi peu à peu, il arrivait, même dans l’imitation, à une véritable originalité. C’est ainsi qu’il procède à l’égard de l’Orphée anonyme, des Tritons et de la Bacchanale de Mantegna.
reproduit plus complètement dans une Crucifixion de i5o8 (B. 24).
U Hercule porte le monogramme, mais il n’est point daté. Peut-on établir avec quelque précision l’époque de cette gravure? En i5o8, le groupe d’arbres de notre estampe reparaît dans la gravure Mars et Vénus (B. 3q5) de Marc-Antoine, qui pillait Dürer sans aucun scrupule; F Hercule est donc antérieur à i5o8. Les mêmes arbres1, avec quelques légères modifications, dues surtout à une certaine insuffisance du burin, se retrouvent dans la gravure Vulcain et Vénus (B. 320), du même Marc-Antoine, antérieure de plusieurs années à Mars et Vénus. Enfin dans la planche le Satyre et la Femme endormie (B. 285) du graveur bolonais, M. Thausing a relevé judicieusement des contours d’un torse et des jambes qui ne sont autres que ceux de la figure d’ Hercule dans l’estampe de Dürer. Le graveur, avant d’utiliser le cuivre pour le Satyre et la Femme endormie, avait eu évidemment l’intention de l’employer à une copie gravée de F Hercule ; puis, ayant abandonné son projet, il a plané le cuivre, mais non assez complètement pour que les contours de l’Hercule disparussent2. Or, d’après Bartsch, ce satyre serait un des premiers essais de Marc-Antoine, que l’on peut classer, à notre avis, dans les environs de i5oo3. D’autre part,
1. Le paysage de Y Hercule est encore plus complètement reproduit dans une gravure de Marc-Antoine, Angélique et Médor (B. 484). On y retrouve, outre le groupe d’arbres en contre-partie, tout le côté gauche'des fonds de l’estampe de Dürer.
2. Dans la collection Esterhazy, à Pesth, un très curieux dessin italien, à la pierre noire, du satyre avec la femme d’après YEffet de la jalousie. Ce dessin a servi pour un calque et pourrait bien être de Marc-Antoine.
3. On n’a que peu de renseignements sur les premières années de Marc-Antoine.
'-Sa naissance a été fixée vers 1488, sans aucune raison probante. Passavant cite un
poème de Giovanni Philoteo Achillini, le Viridario, où il est fait un pompeux éloge de Marcantonio Raimondi. Ce poème fut terminé en i5o4; les louanges de l’auteur ne sauraient s’appliquer à un jeune homme de seize ans. Il semble donc qu’il faudrait placer la naissance de l’illustre graveur assez avant 1488. Le regretté Benjamin Fillon le fait naître vers 1480 (Voy. Galette des Beaux-Arts, 2° période, t. XXI, p. 229 : Nouveaux renseignements sur Marc-Antoine Raimondi).
en comparant notre Hercule et celui d’ Hercule et les Oiseaux du lac Stymphale, peint par Dürer en i5oo, on saisit des rapports assez marqués dans les allures des deux figures. Toutes ces raisons portent à croire que la date de Y Hercule doit être cherchée aux environs de Tannée i5oo; il serait difficile de remonter beaucoup plus haut, le monogramme qui figure au bas de cette estampe ne servant de signature à Dürer qu’à partir de 1497.
C’est aux environs de ces mêmes années qu’il conviendrait de placer plusieurs études pour des gravures non datées et signées du même monogramme que Y Hercule : le Weier Haivs^ , ravissante aquarelle d’un pinceau de la plus extrême finesse, qui a servi de fond à la gravure de la Vierge au singe1 2 3; les eaux sont illuminées par les reflets d’un chaud soleil du soir; à droite, sous un ciel chargé de nuages, des terrains semés d’herbes menues formant une ligne circulaire; au fond, des monticules; sur lespremiers plans à gauche, une barque amarrée; la maison blanche, dans un îlot bordé de petits saules, se détache en clair sur le fond nuageux de l’autre côté de la rivière (British Muséum). On sait qu’il existe de la Vierge au singe cinq copies; en outre, le paysage a été reproduit par Giulio Campagnola dans Y Enlèvement de Ganymède (B. 5), et par Robetta dans Adam et Ève (B. 4); — un croquis à la plume de Y Enfant prodigue 1 dont les fonds, non moins que le
1. On appelait ainsi de petites maisons ressemblant au chalet suisse, situées au milieu des eaux et offrant par là une position avantageuse en temps de guerre; on y plaçait les avant-postes.
2. Bartsch, 42 : « La Vierge au singe. — La Vierge assise au bord d’une rivière sur un siège de gazon revêtu de planches de bois. Elle a la main gauche posée sur un livre et soutient de l’autre l’enfant Jésus qui joue avec un oiseau perché sur sa main droite. Sur le devant, vers la gauche, un singe attaché à une des planches du siège se repose aux pieds de la Vierge. Le chiffre de Dürer est marqué au milieu du bas de l’estampe. »
3. Bartsch, 28 : « L’Enfant prodigue. — L’enfant prodigue gardant des pourceaux. Il est vu de profil et dirigé vers la droite. Il prie les mains jointes et élevées, étant à
Weier Hcuvs, excitaient une admiration que constate Vasari. La ferme paternelle n’est que légèrement indiquée dans le dessin, où ne figurent pas encore les petits porcs de la gravure; l’enfant prodigue reste le même avec les fautes de dessin bien connues dans la jambe droite; — une étude en sens inverse pour la Justice 1 à la plume, au cabinet des Estampes de Dresde; — un saint Georges debout, tenant l’étendard, avec le dragon à ses pieds : dessin à la plume aux proportions courtes, très inférieur à la gravure, saint Georges à pied2, dont il est sans doute une première pensée; plutôt une étude d’armure qu’une figure de saint (British Muséum); — les essais pour la Grande Fortune (B. 77) ou encore, comme l’appelle Durer, la Némésis, non pas la déesse vengeresse, mais la distributrice des biens et des maux dans le sens le plus ordinaire du grec vépD; sur la même feuille, la figure
genoux près d’une auge dans laquelle plusieurs pourceaux mangent. Le fond représente différents corps de bâtiments d’une grande basse-cour. Le chiffre d’Albert est marqué au milieu du bas de l’estampe. Il est à remarquer que Durer a exprimé son portrait sous la figure de l’enfant prodigue. » Cette ressemblance nous paraît imaginaire.
1. Bartsch, 79: « La Justice. — Un homme assis sur un lion, ayant une épée dans la main droite, et de l’autre portant une balance. Il a la tète entourée d’une auréole; et de ses yeux sortent des rayons de lumière. Le chiffre de Durer est marqué vers le milieu du bas de l’estampe. Il semble que Durer a voulu représenter par ce morceau Dieu tel qu’il paraîtra dans sa gloire pour juger les vivants et les morts. »
2. Bartsch, 53 : « Saint Georges à pied. — Il est représenté debout, armé de toutes pièces, et tenant un étendard de la main droite. Il est représenté vers le devant de la droite. On remarque le dragon renversé sur le dos aux pieds du saint. Le fond offre la vue de la mer avec quelques îles habitées. Une tablette avec le chiffre de Durer est placée au bas de la gauche de l’estampe. »
3. M. Allihn développe fort savamment cette idée dans ses Durer Studien (p. 9, 38) ; il montre aussi que Holbein le jeune s’est inspiré de cette Némésis pour une de ses gravures. Voici la description de Bartsch, qui partage les vieilles erreurs, aujourd’hui rectifiées, sur les fonds de l’estampe et sur la ressemblance toute gratuite entre la figure de la déesse et Agnès Frey : « La fortune représentée par une femme nue ayant des ailes au dos. Elle est vue de profil et dirigée vers la droite. Elle porte d’une main un vase précieux et de l’autre une bride, ce qui marque la dépendance
et l’aile de la déesse légèrement dessinées à la plume (British Muséum). Il est intéressant de noter les efforts de Dürer pour donner à la figure une pose naturelle sur le globe; les jambes ont été remaniées à plusieurs reprises, et malgré les corrections elles restent également défectueuses dans le dessin et dans la gravure. Le type de la Némésis est vulgaire; le corps lourd et épais, mais très savamment modelé et vivant, sans nulle préoccupation d’idéal, a un grand caractère; le paysage est d’une exquise finesse de burin.
où elle tient les hommes par l’appât des richesses, de même que ses ailes et le globe sur lequel elle est élevée dénotent son inconstance. La vue du pays qui remplit le bas de l’estampe est, suivant Sandrart, celle du village d’Eytas, situé près de Giula, sous Grand-Warasdin dans la haute Hongrie. C’est la patrie du père d’Albert Dürer et le lieu où sa famille tirait son origine. On prétend que la tête de la Fortune est le portrait de la femme de Dürer. Au bas de la droite est une tablette avec le chiffre de l’artiste. Les belles épreuves de ce morceau sont fort rares. »